Lettre aux Éditions Ruedo iberico

Publié le par Debordiana

À Marianne Brull

Le 19 juin 1981

Chère Madame,

Votre lettre du 3 juin, dans laquelle vous envisagez l’éventualité de faire une troisième édition en espagnol, voire en Espagne, de La Société du spectacle, m’a été transmise par mon éditeur, qui m’a dit aussi que vous lui aviez demandé s’il serait possible de traduire un ou deux autres de mes textes.

Considérant, d’une part, que vos Éditions sont estimées de longue date pour la publication de plusieurs excellents livres touchant l’époque de la guerre civile, mais un peu absentes, me dit-on, des problèmes de ces dernières années ; d’autre part, mes propres relations en Espagne et la situation qui prédomine dans le pays depuis la fin de janvier, j’estime que cette troisième édition espagnole pourrait être faite chez vous au cas où nous nous accorderions simultanément sur une condition supplémentaire : la publication préalable en espagnol, par Ruedo iberico, du livre Appels de la prison de Ségovie, publié récemment ici par Champ libre, qui dispose du manuscrit original.

Pour La Société du spectacle, la question des droits ne se pose pas. Le premier éditeur, argentin (De la Flor), était un pirate sans contrat. Le second, madrilène (Castellote) n’a pas respecté son contrat sur les conditions de la traduction, de sorte que, depuis trois ans je crois, et après l’échange des injures ordinaires dans ce cas, il a annoncé qu’il retirait le livre de la vente.

Si votre traducteur est bon, il n’aurait rien à craindre de mes vérifications, mais il faudrait lui annoncer que, malheureusement pour son repos, je connais juste assez de castillan pour être en état de vérifier tous les points essentiels ; et que j’exigerais de corriger, non seulement son manuscrit, mais encore les épreuves.

On pourrait sans doute reproduire, en annexe, la Préface à la quatrième édition italienne, mais je pense que l’Espagne mérite en tout cas sa propre préface, que je pourrais faire. Je tiens à vous prévenir loyalement que, dans cette éventualité, je serais amené à dire sur le sujet au moins autant de désagréables vérités, pour l’instant maladroitement dissimulées, que je l’ai fait pour l’Italie ; et que tout cela est de nature à grandement nuire à votre diffusion en Espagne. Cependant, un regard lucide sur l’évolution et l’aboutissement de la «transition» démocratique peut amener à conclure que l’édition en exil va prochainement retrouver une importance qu’elle avait perdue.

Vous voyez donc que vous auriez affaire au plus pénible des auteurs, à la seule exception toutefois des questions d’argent ; questions sur lesquelles j’ai toujours eu pour principe de faire à tous mes éditeurs la plus aveugle confiance.

Je comprendrais fort bien que la publication des Appels de la prison de Ségovie, pour une quantité de raisons qu’il ne m’intéresse pas de connaître, ne puisse entrer dans le cadre de vos Éditions. Dans ce cas, n’y entreront pas non plus La Société du spectacle ni aucun autre de mes écrits. Il serait même inutile de répondre à ma présente lettre.

Veuillez agréer, chère Madame, l’expression de mes sentiments très distingués.

Debord

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