Le cas Camacho-Paz

Publié le par Debordiana

Lettre de Guy Debord à Gérard Lebovici

3 juillet 80

Cher Gérard,

Évidemment, vous ne pouvez pas publier ce Camacho qui insinue une vérité dont il est tout à fait sûr, mais qui ne veut absolument pas prendre la responsabilité de conclure nettement. Il insinue même avec une venimeuse prudence.
    Il aggrave beaucoup son cas avec cet épilogue, où il noie le poisson dans les pierres tombales. Il confirme tout à fait l’intention subjective que je lui prêtais à la première lecture de son livre.
Par vanité d’auteur, contre toutes les nouvelles interprétations fantastiques sur la mort de Durruti, dont aucune, dit-il, «n’est allée sur la piste d’un possible attentat politique», il se vante, lui, d’avoir «insinué» — c’est bien cela ! — cette «théorie» possible, dès sa première édition. Il rajoute maintenant, plus précisément : «Naturellement, comme moi-même je pense dans ce sens (ou bien : comme à y penser je suis dans ce sentiment), pour moi la balle ne pouvait que venir de Moscou, par ordre de Staline.» La phrase est volontairement ambiguë : il a proposé, entre quelques autres, une hypothèse — c’est le sens qu’il donne à «théorie» —, hypothèse à laquelle il croit lui-même ; et si l’on se rallie à cette hypothèse, alors on doit conclure que Staline a fait tuer Durruti comme il a fait tuer Trotski. Il sait bien, mais ne dit pas, qu’alors il faut conclure aussi que la direction anarchiste a couvert le crime, dans l’intérêt de sa politique illusoire. Pour qu’elle soit à l’instant si sûre d’où venait le coup, peut-être même avait-on pris sur le fait le Mercader de ce jour-là ?Aussi, Camacho donne son opinion. En tant qu’opinion, j’ai la même ; et des centaines de milliers d’individus l’ont eue. C’est en effet le plus probable : cui prodest ? Et de quoi les staliniens ne sont-ils pas capables ? etc. Ceci pourrait quand même laisser un certain doute sur un accident fortuit. Il a pu arriver qu’un homme dont Borgia avait ordonné l’empoisonnement soit mort trop tôt d’une vulgaire indigestion.
    Mais le seul élément décisif qui donne une suffisante preuve historique — et même juridique si un procès avait eu lieu — de cet assassinat, c’est toute l’attitude de la C.N.T.-F.A.I. à Madrid tout de suite après le fait. Et justement, c’est le livre de Camacho-Paz qui a, pour la première fois, révélé tout cela. Mais il fait semblant de ne pas le comprendre, d’apporter sans la voir la preuve en faveur de son opinion, et de se contenter de sa petite opinion.
    Ainsi, tout prend le caractère d’un ignoble chantage. Ce qu’il veut révéler en fait dans cet épilogue sournois, c’est que tout le mystère sur la tombe de Durruti (qu’évidemment le franquisme n’a fait qu’épaissir), remonte au temps où il a été enterré par les dirigeants anarchistes : on ne l’a pas mis en terre le jour même du cortège funèbre : trop grande foule, heure trop tardive, trop de pluie, trop de boue. L’année suivante, on a inauguré un mausolée, mais qui était ou non dedans ? Les vieux survivants ne se souviennent pas du jour de cette cérémonie, mais ils avaient tant de soucis, et depuis ils en ont tant vu en quarante-deux ans, même une guerre mondiale, dit-il, patelin.

    Et le plus dégoûtant, c’est que la seule phrase barrée de son manuscrit était justement celle où il a estimé avoir risqué une insinuation trop hardie :
    «Et sans doute il a dû arriver quelque chose de vraiment extraordinaire (c’est moi qui souligne) que nous pouvons résumer par cette question : a-t-on déposé dans le mausolée les cadavres d’Ascaso et Durruti ?» Ici commence la phrase barrée de Camacho : «Et dans ce cas, est-ce pour qu’on ne trouve pas ces restes, particulièrement le corps embaumé de Durruti, dans le mausolée ? Et s’ils n’allèrent pas reposer dans le mausolée, où allèrent-ils reposer, où les a-t-on enterrés ?»
    Il est donc bien clair que le cadavre de Camacho n’ira pas reposer en Paz dans le catafalque, je veux dire le catalogue, de Champ libre.
    Amitiés. À bientôt,

Guy




Lettre de Champ Libre à Diego Camacho

Le 4 août 1980

Monsieur,

Dans la pespective d’une republication de votre biographie de Durruti, j’étais un peu embarrassé, comme je vous l’ai dit, par le fait que, quant à la dissimulation des circonstances de son assassinat, votre travail avait établi clairement la terrible responsabilité des dirigeants de la CNT de ce temps-là, sans que vous ayez vous-même voulu conclure clairement.
    Contrairement à ce que vous m’aviez laissé entendre, la postface que vous m’avez remise depuis, ne tournant qu’autour du mystère qui enveloppe l’inhumation de Durruti, aggravait ce malaise, car je comprends bien ce que vous insinuez, et je sais que vous insinuez une vérité : mais Champ Libre ne publie jamais d’auteurs qui insinuent, quelles que soient les nécessités politiques qui les y portent.
    Je pensais donc devoir encore vous préciser ma position là-dessus.
Mais je lis dans Solidaridad Obrera no 67, de la première quinzaine de juillet 1980, que l’article publié en page 10 du numéro antérieur de ce journal, et qui avait pour titre «Sartre : combatiente de la Libertad», avait pour auteur Abel Paz. Sartre a été successivement le valet et le défenseur public des bureaucraties et des polices de Russie, Pologne, Cuba, Algérie, Chine, et de quelques autres États. Si vous appelez cela, en vous autorisant de votre qualité de biographe de Durruti, un «combattant de la liberté», je pense que l’estimable Durruti mérite un biographe moins incertain.
    Veuillez croire, Monsieur, à l’expression de nos sentiments distingués.


Gérard Lebovici

P.S. Sous pli séparé recommandé, nous vous faisons parvenir en retour tous les documents concernant la publication de Durruti.




Extrait de la préface de l’auteur à la deuxième édition, juin 1993

J’ai très légèrement réduit la quatrième partie où sont analysées les nombreuses versions diffusées au sujet de la mort de Durruti. En vérité, elles ne font que refléter les conflits idéologiques qui ont accompagné la guerre révolutionnaire d’Espagne et, en fait, elles obscurcissent plutôt qu’elles n’éclairent les circonstances de sa mort. Il est possible que chacune d’elles contienne une petite part de vérité, mais aucune d’elles ne désigne, preuves à l’appui, le véritable auteur du crime.
    Le plus important pour moi dans la mort de Durruti, fût-elle due à un accident ou à un attentat politique, est qu’elle profita aux staliniens et à l’ensemble de la contre-révolution, en pleine contre-offensive pour écraser les conquêtes révolutionnaires du peuple qui avaient répondu au soulèvement militaire du 17 juillet 1936.

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