Le Retour de Charles Fourier

Publié le par Debordiana






Lettre à la section italienne de l’I.S.

12 mars 1969 (16 heures)

Cette statue de Fourier a été placée, lundi 10 mars à 19 heures (au moment où commençait une journée de grève), sur le socle même qu’elle occupait jusqu’en 1941, place Clichy, d’où les Allemands l’avaient envoyé à la fonderie. Cette réplique, assez fidèle, porte une plaque gravée avec l’inscription :
EN HOMMAGE À CHARLES FOURIER
LES BARRICADIERS DE LA RUE GAY-LUSSAC.

Il y avait plus de cent témoins au moment où la statue a été montée, mais personne ne s’est étonné.

Hier mardi, à la fin de l’après-midi, la statue était toujours là, mais entourée de policiers. (Elle a été enlevée ce matin par la police.)

[Guy Debord]

*

«Ci-joint une coupure de presse du premier journal paraissant mercredi après la grève. L’information (passée dans les pages consacrées à la grève) a disparu dans les éditions suivantes [L’article «La statue de Charles Fourier reparaît pour une nuit place Clichy» était paru en page 3 de la première édition du Monde daté du 13 mars 1969]. Aujourd’hui Le Canard enchaîné a publié la photo de Fourier sur son socle [Le Canard enchaîné du 12 mars 1969 : «Fourier de la contestation»] (c’est un journal humoristique à prétention non conformiste).»
Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 13 mars 1969.

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«(…) Peut-être pouvez-vous publier une photo de Fourier sur son socle ?»
Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 11 avril 1969.




Le retour de Charles Fourier

Le lundi 10 mars 1969, à 19 heures, au moment même donc où commençait une «grève générale» d’avertissement soigneusement limitée à vingt-quatre heures par l’ensemble des bureaucraties syndicales, la statue de Charles Fourier était remise, place Clichy, sur son socle, resté vide depuis que les nazis en avaient enlevé sa première version. Une plaque gravée à la base de la statue en disait l’origine : «En hommage à Charles Fourier, les barricadiers de la rue Gay-Lussac». Jamais encore la technique du détournement n’avait touché un tel domaine.


Le travail de mise en place fut effectué à un moment où la place Clichy est très fréquentée, et devant plus d’une centaine de témoins, dont beaucoup s’attroupèrent, mais dont personne, même en lisant la plaque, ne s’étonna (on s’étonne peu en France, après avoir vu mai 1968). La statue, réplique exacte de la précédente, était en plâtre, mais finement bronzée. À vue d’œil, on la croyait vraie. Elle pesait quand même plus de cent kilos. La police s’avisa peu après de sa présence, et laissa une garde autour d’elle durant toute la journée du lendemain. Elle fut enlevée à l’aube du surlendemain par les services techniques de la Préfecture.


Un commando d’une vingtaine «d’inconnus», comme disait Le Monde du 13 mars, avait suffi à couvrir toute l’opération, qui dura un quart d’heure. D’après un témoin, cité par France-Soir du 13, «huit jeunes gens d’une vingtaine d’années sont venus le déposer à l’aide de madriers. Une jolie performance si l’on sait qu’il n’a pas fallu moins de trente gardiens de la paix et une grue pour remettre, le lendemain, le socle à nu.» Et L’Aurore, pour une fois véridique faisait remarquer que la chose était notable car «les enragés ne rendent pas tant d’hommages».


Internationale situationniste no 12, septembre 1969.




Autogestione della comunicazione

Questa riproduzione della statua di Fourier è stata collocata a Parigi, il 10 marzo, sullo stesso piedistallo che l’originale occupò in Place Clichy fino al 1941, quando i tedeschi la mandarono in fonderia. La replica, molto fedele, recava una targa incisa con la scritta :
IN OMAGGIO A CHARLES FOURIER
1772-1968

I BARRICADIERI DI RUE GAY-LUSSAC.

Più di cento persone erano presenti quando la statua è stata collocata, ma nessuno se ne è stupito particolarmente. Il giorno dopo, la statua si trovava ancora là, ma circondata dalla polizia, che l’ha rimossa la mattina del 12 marzo. Il potere è costretto ad ammettere che tutto continua. Esso non può tollerare un gesto tanto pacifico perchè questo è la violazione visibile delle sue tecniche di comunicazione e l’abbozzo di una comunicazione liberata. La smobilitazione delle barricate non è la smobilitazione dei barricadieri. Il maggio 1968 è stato un mese destinato a durare a lungo. La presa di parola è stata in esso l’elemento destinato a permanere, generalmente invisibile, nella vita quotidiana. Questi gesti, che permettono ai rivoluzionari di riconoscersi, mostrano a tutti che la rivoluzione c’è sempre, sempre la stessa. Oggi è a Parigi, a Madrid, domani a Mosca, dopodomani a Pechino. Ma anche se emerge a mille chilometri di distanza, la rivoluzione è sempre a un passo da voi. La sua garanzia sta nella permanenza garantita delle condizioni di sopravvivenza.

Internazionale situazionista no 1, luglio 1969.




Autogestion de la communication


Cette copie de la statue de Fourier a été remise à Paris le 10 mars sur le socle occupé par l’original jusqu’en 1941, date à laquelle les Allemands l’expédièrent à la fonderie. La réplique, très fidèle, portait une plaque gravée avec l’inscription :

EN HOMMAGE À CHARLES FOURIER
1772-1968
LES BARRICADIERS DE LA RUE GAY-LUSSAC.

Plus d’une centaine de personnes étaient présentes quand la statue fut mise en place, mais personne ne s’en étonna particulièrement. Le lendemain, la statue se trouvait encore là, mais encerclée par la police, qui l’a ôtée dans la matinée du 12 mars. Le pouvoir est forcé d’admettre que tout continue. Il ne peut tolérer un geste aussi pacifique, parce que celui-ci est la violation visible de ses techniques de
communication et l’esquisse d’une communication libérée. La démobilisation des barricades n’est pas la démobilisation des barricadiers. Mai 68 est un mois destiné à durer longtemps. La prise de parole a été en lui l’élément destiné à se maintenir, généralement invisible, dans la vie quotidienne. Ces gestes, qui permettent aux révolutionnaires de se reconnaître, montrent à tous que la révolution est toujours là, toujours la même. Aujourd’hui à Paris et à Madrid, demain à Moscou, après-demain à Pékin. Même si elle émerge à mille kilomètres de distance, la révolution est toujours à un pas de vous. Sa garantie réside dans la permanence garantie des conditions de survie.

Internazionale situazionista no 1, juillet 1969
Traduit de l’italien par Joël Gayraud et Luc Mercier (Écrits complets
de la section italienne de l’I.S.
, Contre-Moule, 1988).




«La première statue était l’œuvre du sculpteur Émile Derré (1867-1938). Cette statue avait été érigée grâce aux dons de coopératives ouvrières et avec l’appui du conseil municipal. Elle fut inaugurée le 4 juin 1899. Il était prévu initialement qu’elle serait place de l’Abreuvoir à Montmartre, où Fourier avait habité mais elle fut finalement placée sur le terre-plein du boulevard Clichy, à l’extrémité ouest de celui-ci.
Par un décret, daté du 11 octobre 1941, signé par ce Pétain de maréchal, la statue fut envoyée à la fonte en 1942. Déboulonnée par les nazis, elle ne fut pas remise à sa place bien que la ville de Paris ait perçu des indemnités après la guerre. Les statues des hommes respectables furent remplacées au fur et à mesure des années, les autres, non.
À l’initiative de Pierre Lepetit et avec l’aide d’enragés et de situationnistes, la statue de Charles Fourier, refaite à l’identique, en plâtre, mais finement bronzée, fut replacée sur son socle le 10 mars 1969 avec une plaque : “En hommage à Charles Fourier, les barricadiers de la rue Gay-Lussac (nuit du 10 mai 1968)”.
Cette statue fut kidnappée par la préfecture de police le surlendemain…
Des recherches effectuées vingt-cinq ans plus tard ne permirent pas de savoir ce qu’elle était devenue. Elle n’était pas conservée dans les locaux où elle aurait dû se trouver et l’ordre demandant sa destruction n’a pas été retrouvé. Ce qui confirme qu’il ne faut rien confier à la préfecture de police de Paris sous peine de constater que l’objet du délit a fait lui-même l’objet d’un délit.
Le socle est bien entendu toujours vide. L’ancien maire inaugurait une versaillaise place de la Commune, mais pour les érections en hommage à Fourier, c’est encore du domaine de l’utopie. Tant mieux ! Un maire de Paris rendant hommage à Charles Fourier serait aussi déplacé qu’un Sollers parlant de Guy Debord.»
Clos de Baise Pommard, in Un Paris révolutionnaire, Émeutes, subversions, colères, imaginé par Claire Auzias & imagé par Golo.


Le socle nu en septembre 2005


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Sous le titre «Avec son époque», le numéro de Combat des 1er-2 octobre rapporte qu’un certain René Thomas, conseiller municipal de Paris, exhorte le préfet de la Seine à faire disparaître de «l’angle du boulevard et de la place de Clichy» ce qui subsiste (seulement le socle) du monument à Charles Fourier dont la statue a été fondue durant l’Occupation, sur l’ordre des Allemands. Ce serait, en effet, la bonne manière de parachever leur travail. Toujours est-il que la présence de cette pierre, à pareil endroit, offusque les yeux de cet édile distingué : «C’est un peu, dit-il, le symbole de ce qui reste du phalanstérisme. Tout cela n’est pas très esthétique (sic).» La bonne foi d’un tel individu peut se mesurer au fait qu’il n’est pas même capable de situer le vestige qu’il dénonce comme spécialement attentatoire à la beauté de Paris : en réalité il se tient à l’angle du boulevard de Clichy et de la rue Caulaincourt, devant le lycée Jules-Ferry. S’il était jamais passé devant et qu’il eût fait effort pour déchiffrer ses inscriptions «illisibles» (à coup sûr elles demanderaient, en 1960, à être ravivées), il eut notamment découvert que «les attractions sont proportionnelles aux destinées», dont ce serait sans doute trop lui demander que de faire son profit.

Le souvenir de Charles Fourier, de l’homme de génie qu’il fut, aussi bien que le recours à l’œuvre impérissable qu’il a laissée, ne sauraient être à la merci d’une pierre dressée à sa mémoire et que le présent régime laisse se dégrader symboliquement, non plus que de la levée de patte d’un chien.

André Breton [octobre 1960]


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