Lettre de rupture avec René Riesel

Publié le par Debordiana


Lettre sur papier à en-tête de l’Internationale situationniste
Copie à toutes les personnes concernées

Paris, le 7 septembre 1971

Riesel,

Je viens d’apprendre — par Jean-Marc — que ta femme, dont tu ne peux certainement pas ignorer que je la tiens, sur le plan intellectuel, pour une misérable conne, et sur le plan «esthétique», pour un veau, a prétendu que je lui aurais un jour demandé de coucher avec elle. Cette vantardise, comme on disait pour Claude Gallimard, est très au-dessus de ses moyens.

Pendant près de trois ans, et presque pour la moitié des cas, heureusement rares (point au hasard), où nous avons rencontré ta femme, Alice et moi nous n’avons pas réagi à diverses avances pratiquées de la manière la plus grossière et la plus archaïque, œillades ou serrements de main appuyés, que tous ceux qui étaient là, et même toi, n’ont pu éviter de constater. Il y a quelques mois, Alice l’a sautée, entre bien d’autres mais comme la pire, une seule fois, et n’a pas cru devoir renouveler l’expérience pour cette simple raison : ta femme, parce qu’elle ne sait pas à quel moment il conviendrait de simuler quand elle fait l’amour avec une fille — alors qu’évidemment elle croit le savoir quand il s’agit des garçons jobards qu’elle a pu connaître —, a d’abord prétendu, contre toute vraisemblance, qu’elle avait joui. Alice lui a fait plus tard convenir de son mensonge ; et la triste mentalité que ceci révélait suffisait pour en rester là.

Personne n’ignore que tu es bien malheureux en ménage, de sorte que tu supportes une quantité de choses, tristement quand tu en sens le burlesque, et joyeusement quand tu crois, comme un tout petit cadre qui vit un peu plus haut que son salaire garanti — dans ton cas, à vrai dire, point de salaire, mais moins encore de garantie ! — que ce sera considéré comme chic. De là découlent l’allure mesquine et étriquée de ta vie «privée», les fausses admirations et les réelles aigreurs que vous affichez en couple — on vous sent, à tout propos, tellement envieux, ayant effectivement presque tout à envier par rapport à presque tout le monde —, le morne ennui que vous répandez partout où vous êtes. À l’âge où d’autres entrent dans la vie tu t’en es déjà retiré ! À l’âge où certains finissent par quitter leur famille, tu souffres en silence d’une des plus comiques oppressions familiales.

On ne peut s’étonner de constater, dans ce contexte, le prompt essoufflement (cf. ta très mince participation à la rédaction d’I.S. 13) de tes capacités théoriques, si ce dernier mot n’est pas trop fort, dans le seul domaine que tu avais naguère commencé à connaître : la politique révolutionnaire. Mille pro-situs aujourd’hui sont plus forts que toi, et parmi les situs récemment remis à leur place, plusieurs pouvaient paraître au-dehors en faisant moins rire tout le monde.

Tu sais fort bien que tu as couvert, à cette pauvre échelle de la vie de famille, beaucoup de petits mensonges, sans mentionner les exagérations ridicules et les sottes interprétations, en comptant sur la pitié de ton entourage ou en te berçant de l’illusion que les autres ne les remarqueraient pas. Mais pour ce dernier mensonge pur, c’en est trop. Je le dénonce publiquement, ce qui va t’obliger aussitôt à prendre tes responsabilités, et à en subir toutes les conséquences.

Debord

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