Le conflit sino-soviétique

Publié le par Debordiana


«Je ne sais pas à quel point nous parlerons de la lutte armée aux frontières sino-russes. Dans tous les cas, on peut signaler la suite confirmée de notre analyse sur “l’explosion de l’idéologie” : décomposition ridicule de “l’internationale des bureaucraties totalitaires” ; et échec du maoïsme après vingt ans de pouvoir absolu. C’est pour masquer le désastre économique et le replâtrage militaire des débris de la bureaucratie du parti — sans doute, les compromis les plus boiteux dans la classe dirigeante déchirée — que Pékin crée un problème national archaïque, dans le style de l’Alsace-Lorraine ou de “l’Italia irrendenta”.»
Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 2 avril 1969.

«Je vous envoie ci-joint la traduction de votre article sur la Chine et la Russie. Je l’envoie aussi aux Scandinaves traducteurs, et une copie aux U.S.A. Je crois que c’est une très bonne traduction. J’ai traduit un peu librement deux ou trois phrases, dont la première, pour donner ici l’équivalent de ce qui me semble être le ton. J’ai préféré dire “conflit sino-russe”, et plusieurs fois j’ai mis “soviétique” entre guillemets. Puisque nous n’avons pas à parler le langage de l’adversaire, il vaut mieux ne pas tomber dans cette complicité journalistique qui appelle soviétiques des bureaucrates, et même la population de leur État totalitaire, qui est tout simplement russe. Vérifiez s’il n’y a pas tout de même deux ou trois faux sens. Sur le fond — l’article est excellent —, je noterai seulement que vous avez trop d’enthousiasme pour la Commune de Canton. Certainement, les prolétaires chinois s’y sont battus pour leurs vrais objectifs, et comme dernier effort de la révolution trahie par la direction stalinienne. Cependant, il faut garder présent à l’esprit que cette “Commune”, tout de suite écrasée, fut essentiellement un putsch, décidé et exécuté maladroitement par ordre de Moscou, qui voulait un communiqué de victoire, après sa vraie défaite à Shanghai et dans les campagnes, juste au moment du congrès qui excluait Trotski. En ce sens, les ouvriers abattus à Canton ont bien eu comme ennemis directs les bureaucrates, mais ils luttèrent sous leurs ordres, et ce furent les militaristes et bourgeois qui les ont vaincus tout de suite, comme c’était normal à cette date. Cf. le livre d’Isaacs traduit par Viénet
Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 13 novembre 1969.


Le conflit sino-soviétique

(Additif à l’article «Le point d’explosion de l’idéologie en Chine», I.S. no 11)

On dirait que tout événement nouveau aujourd’hui n’apparaît que pour confirmer brillamment la théorie ; mais il n’y a pas là de quoi s’étonner : la préhistoire est entièrement prévisible. L’analyse que les situationnistes ont effectuée en juillet 1965 («Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays», I.S. no 10) et par la suite en août et octobre 1967 («Le point d’explosion de l’idéologie en Chine» et «Contributions pour servir à rectifier l’opinion du public sur les révolutions dans les pays sous-développés», I.S. no 11) mettait en lumière quelques lois fondamentales de la formation et de la dissolution internationale des bureaucraties totalitaires ; et celles-ci trouvent leur vérification rigoureuse dans les chapitres suivants que l’histoire s’est empressée de tracer. Pour reprendre les termes du texte sur la crise chinoise, «la bureaucratie est essentiellement un pouvoir établi sur la possession étatique nationale, et c’est à la logique de sa réalité qu’elle doit finalement obéir, selon les intérêts qu’impose le niveau de développement du pays qu’elle possède».

Exactement à l’opposé de ce qui se passe dans les insipides disputes qui sont proprement la raison de vivre de toutes les formations politiques de l’idéologie, et qui descendent du ciel sur la terre, ici l’on monte de la terre vers le ciel. La conception de l’histoire qui en Italie domine la «pensée marxiste» voit en elle simplement le reflet de luttes religieuses et en général idéologiques, et partage dans chaque cas particulier les illusions que chaque pays nourrit sur lui-même. Si la Chine ou l’U.R.S.S., par exemple, imaginent ou déclarent être conduites par des motivations supérieures, «politiques» et «idéologiques», leurs partisans occidentaux ne font rien d’autre qu’adopter cette opinion. Ce n’est même pas la représentation d’eux-mêmes qu’ont des peuples déterminés, mais bien plutôt l’écho des haut-parleurs du pouvoir dominant dans ces États, qui se voit transfiguré en l’unique force déterminante et agissante qui commanderait leur action. Tandis que les journalistes et les observateurs bourgeois s’arrêtent au moins à la référence politique, qui est encore la moins éloignée de la réalité, les idéologues soi-disant «marxistes» se promènent sur le terrain de la pure idéologie ; et ils font de cette illusion de la conscience la force motrice de l’histoire, qui tente de se substituer au mouvement réel de ses contradictions.

En entrant en contact avec la réalité, l’illusion doit à la fin se dissoudre. Mais le pouvoir organisé de l’idéologie s’exprime dans l’obstination de l’idéologie au pouvoir, qui prétend ouvertement à se substituer au réel, en le défiant par une simulation totale. L’idéologie ne connaît pas le mouvement de l’histoire, et l’histoire la sape inexorablement. Là où l’idéologie cesse, commence la connaissance théorique du projet intégralement historique dont la révolution est porteuse et, avant tout, la connaissance pratique, directe et radicale des conditions qui rendent les hommes mensongers, de la société dont la conscience est le produit.

Les divergences idéologiques, comme le comprennent désormais les idéologues bourgeois eux-mêmes, toujours ignorants de tout, n’ont jamais été qu’un aspect, et nullement le plus important, du conflit global entre Moscou et Pékin. Que les antagonistes aient voulu donner à leurs affrontements un caractère idéologique, en s’accusant réciproquement, dans un procès d’intentions intégralement truqué, de réviser la doctrine que les fondateurs leur avaient léguée, voilà qui laisse toujours de côté le fait fondamental, leur existence elle-même. Au début (1959-1960), chacun proclamait que la partie adverse était «déviationniste». Maintenant, c’est bien autre chose. Pour le Chinois, les dirigeants «soviétiques» ne sont plus des héritiers infidèles ou ignorants : ils sont les «nouveaux tsars du Kremlin». Pour le Kremlin, Mao et ses partisans ne sont plus des communistes de gauche, les «troglodytes du socialisme» dont avait parlé Lénine, et que la Pravda dénonçait à l’été de 1968 : ils sont les «successeurs des empereurs chinois», qui ont liquidé la dictature du prolétariat, la transformant en une dictature paramilitaire dans laquelle, au sein des organismes des vingt-neuf provinces et régions autonomes, les militaires — en accord ou non avec Pékin — ont l’avantage numérique. Tous les observateurs ont souligné la modification de l’article 5 des nouveaux statuts du parti, adoptés au IXe Congrès du P.C.C., qui étend aux militaires son contrôle hiérarchique : «Les organes du pouvoir étatique de la dictature du prolétariat, l’Armée populaire de libération, la Ligue de la jeunesse et les autres organisations de masse, comme celles des ouvriers, des paysans pauvres et des paysans moyens de la couche inférieure, et des Gardes rouges, doivent admettre la direction du Parti.»

Chaque accusation se retourne donc contre celui qui l’a prononcée. Moscou accuse Pékin de racisme antisoviétique, mais c’est à Moscou qu’on tente de lyncher un journaliste japonais que l’on a pris pour un Chinois (le Monde, 11 mars). La bureaucratie soviétique, se connaissant bien, peut affirmer avec certitude, dans l’organe de l’armée (l’Étoile rouge, 23 mars), que «les foules d’individus hurlants ne sont qu’une mascarade», et la bureaucratie chinoise n’est pas en peine pour dénoncer «la manifestation organisée par les autorités soviétiques, qui ont rameuté une foule de voyous devant notre ambassade, pour insulter grossièrement le grand dirigeant du peuple chinois, le président Mao Tsé-toung» (Note de Pékin à l’U.R.S.S., 7 mars). «Les canailles antichinoises auront une mauvaise fin», écrit le Quotidien du peuple ; «nous sommes prêts à détruire les agresseurs», réplique l’Étoile rouge : le conflit armé des organisations totalitaires de l’idéologie ne peut que produire l’idéologie du conflit armé.

Comme une cohérence critique unitaire et généralisée fait défaut dans les rangs des révolutionnaires occidentaux, c’est encore les bureaucrates soviétiques eux-mêmes qui sont en état de comprendre mieux que personne la situation de la bureaucratie chinoise ; et vice versa. Le conflit sino-soviétique révèle et accélère à la fois le processus de dissolution de l’association internationale des bureaucraties totalitaires, dont il signifie, en termes positifs, une phase décisive. Si ce qui a commencé de la sorte est désormais bien proche de son aboutissement, c’est parce que la bureaucratie s’est trouvée contrainte de violer sa propre loi, et d’abandonner la règle fondamentale de son jeu : ne jamais révéler son caractère de classe, et ne jamais combattre pour ses positions réelles, mais pour le contraire de ce qu’elles sont. La loi du silence doit maintenir sa solidarité fondamentale, par-delà toutes les oppositions spectaculaires. Si l’on n’a jamais vu une bourgeoisie nationale accuser une autre bourgeoisie nationale d’être justement une bourgeoisie, parce que, pour en arriver là, il aurait fallu qu’elle fût marxiste, en revanche la malédiction qui poursuit les bureaucraties qui se réclament du «marxisme-léninisme» tient en ceci : elles ne peuvent dire la vérité sur leur origine sans mettre en question du même coup le pouvoir commun de leur classe.

Ainsi, Mao est devenu un «nationaliste petit-bourgeois déguisé en marxiste» (Pravda, 25 mars), et «son groupe a rompu avec le marxisme-léninisme et s’est engagé sur le chemin de la trahison et de la complicité avec l’impérialisme» (Pravda, 23 mars). Toutes Ies vieilles phrases de l’arsenal de leur scolastique se trouvent mobilisées pour essayer de cacher la vérité dans le moment même où elle s’étale, et pour rendre vraisemblable un mensonge devenu insoutenable. Dans cette époque qui redevient radicale et qui rend toujours plus manifeste la vérité, tout cela ne sert plus à rien, même dans le monde réellement renversé où le vrai est un moment du faux ; et le resultat de chaque tentative est le contraire de ce qu’elle voulait : pour le mouvement qui renverse ce monde, le faux est en fait un moment du vrai. À partir donc d’un certain point, tout effort pour conserver le pouvoir ébrèche sa légitimation fondamentale, et ne fait qu’aggraver sa position, puisque les intérêts des bureaucraties nationales se heurtent au point de mettre en péril le seul intérêt vrai de la classe bureaucratique internationale. Cette ruse de l’histoire, par laquelle les mensonges au pouvoir s’accusent réciproquement de proférer des mensonges dans la forme de la vérité, tandis qu’ils ne peuvent plus cacher qu’il s’agit de la vérité — mais dans la bouche du mensonge —, c’est la dialectique qui ruine inévitablement le spectacle dominant. Le spectacle du pouvoir, dans lequel tout est arbitraire, a des possibilités presque infinies de raréfaction. Presque, c’est-à-dire juste avant que les conflits spectaculaires ne redeviennent ces énormes banalités historiques, ou ces banales enormités, qui impriment au spectacle et à ses rôles le mouvement tourbillonnant de leur explosion : les premiers morts officiels ont remplacé l’échange des injures officielles dans le long conflit autour de la «longue frontière de la paix». La vérité que les deux parties sont contraintes de révéler, chacune sur le compte de l’adversaire, fait encore partie du spectacle, c’est une vérité idéologique. Mais la vérité sans réplique est toujours moins éloignée dans ce moment où les pouvoirs séparés eux-mêmes, comme dans un état hypnotique, sont contraints de la reconnaître. Leur spectacle, qui ne peut plus se reproduire ni coexister avec la vérité, annonce leur fin. La bureaucratie ne peut dire la vérité sans accumuler les mensonges, mais pas davantage sans compromettre le mensonge fondamental qui devrait justifier tous les autres.

Pour la première fois, ce que les dirigeants soviétiques reprochent à Mao est dangereusement près de ce que Mao fait réellement, et ce que Pékin reproche aux Soviétiques, c’est bien ce qu’ils sont. Sous les invectives purement académiques, qui tentent de parodier le grand schisme, à travers lequel chacune des parties pourrait conserver son mandat sacré, un certain degré de compréhension théorique se voit partiellement utilisé dans le déploiement des légitimations idéologiques. Ainsi, la Pravda du 17 mars peut écrire que «naturellement notre peuple n’a jamais identifié la clique aventuriste et chauvine de Mao avec le peuple chinois», et ses chefs, disait-on dans la Pravda du 8 mars, «s’emploient à créer sous l’étiquette communiste une organisation politique nouvelle, instrument de la bureaucratie et de l’appareil militaire». Pendant que la bureaucratie russe dénonce la rupture entre le peuple chinois et sa classe dominante, elle continue à s’identifier elle-même au peuple russe, au nom duquel elle parle. Mais le voile du mensonge est devenu très mince. La proclamation dans le programme du P.C.U.S., en 1961, de la thèse selon laquelle la «dictature du prolétariat» a fait place à l’«État du peuple tout entier», trouve son bruyant démenti dans la prévision chinoise d’un soulèvement contre la classe bureaucratique soviétique à partir des pays de l’Europe orientale et du fait du peuple russe lui-même, envers qui on affecte de l’amitié (Radio-Pékin, 5 mars). En contrepartie, si Khrouchtchev, à Pékin, le 30 septembre 1959, au retour de son voyage aux États-Unis, souhaitait à la Chine de pouvoir «se rapprocher finalement de l’édification d’un socialisme véritable», et si le «théoricien» du P.C.U.S., Souslov, le 14 février 1964, déclarait qu’«évidemment, dans une série de pays socialistes, dont la Chine, subsistent des restes des vieilles classes exploiteuses ; mais en ce qui concerne l’Union soviétique, où la victoire du socialisme est complète et définitive, cela appartient au passé lointain», Kossyguine était obligé d’enfreindre la consigne de discrétion que les bureaucrates russes — ceux qui ont le plus à perdre — s’étaient imposée dans cette affaire de famille. Il déclarait le 14 février 1967 à la B.B.C. : «Il existe actuellement au sein du parti communiste et du gouvernement chinois des groupes qui luttent contre le régime dictatorial de Mao Tsé-toung. Nous avons de la compréhension envers eux.» Aujourd’hui, l’U.R.S.S., qui depuis des années préfère oublier l’époque où le pouvoir de Moscou régnait sur le Komintern, est désormais contrainte de s’en souvenir au moment où elle-même craint de ne plus pouvoir régner que sur son pays, et cherche à maintenir la cohésion salvatrice de ce qui n’a jamais été une unité socialiste. Moscou craint par-dessus tout les «actes provocateurs et scissionnistes» d’une «politique aventuriste» qui «mine l’unité et la solidité de la communauté socialiste» (Pravda, 30 avril). Et c’est à cause de cette même crainte que beaucoup de partis «communistes» des autres pays, parmi lesquels le parti italien, considèrent comme excessive et inopportune l’attaque «soviétique» contre la Chine. Faux problèmes. Les maîtres du prolétariat devront s’apercevoir qu’ils ont encore fait un faux pas en tenant la réunion préparatoire pour l’anniversaire du Komintern à Budapest sur la petite île de Margit, jadis la résidence des aristocrates : sur cette île, les révolutionnaires hongrois avaient tracé, en 1919, le slogan prolétarien «Tout est à nous !»

La maladie qui, peu à peu, s’empare du vieux monde est incurable. Elle va au-delà des premières intempérances diplomatiques et contraint les fantoches, qu’elle domine totalement, à être les premiers artisans inconscients de leur propre défaite. La vérité peut d’autant plus clairement choisir d’apparaître à travers eux qu’ils en sont parfaitement inconscients : s’ils sont en état de faire des prévisions sur la chute de l’adversaire, c’est bien parce que demeure très loin d’eux l’idée de ce qui est en train de se préparer pour eux-mêmes. De sorte qu’ils abandonnent progressivement toute réticence, déclarant par un aveu sans précédent : «Tôt ou tard le peuple chinois, et avant tout la classe ouvrière, deviendra assez fort pour briser la clique réactionnaire et nationaliste de Mao» (Pravda, 25 mars). Mais ils ne pourront pas ignorer à la longue que le peuple russe fera de même. Les agences soviétiques enregistrent les nouvelles concernant les désordres continuels et les foyers d’agitation : à Yakon, dans la province du Yunnan, deux mille personnes ont envahi les casernes et se sont emparées des armes ; dans une autre région-frontière se seraient déroulées des actions de guérilla ; dans la province du Kouang-tong a été créée une association antimaoïste ; dans la même région ont été pillés des magasins et des stocks de vivres ; le nombre des transfuges vers Hong Kong a augmenté et, le 15 mars, les gardes-frontières ont ouvert le feu. Ces troubles s’ajoutent à tous ceux, bien plus graves, qui se sont produits dans les années de la «révolution culturelle», quand la bureaucratie, après avoir ôté le couvercle de la marmite, ne pouvait plus éponger l’écoulement de la lutte de classe réelle. À ceux-là, il convient d’ajouter aussi tous ceux qui, s’ils n’ont pu être supprimés dans les faits, ont été supprimés dans l’information. Dans la polémique, les antagonistes s’accusaient de tous les crimes antiprolétariens pour ne pas nommer leur vraie culpabilité ; mais dans leur destruction réciproque et systématique des dérisoires prétextes idéologiques révolutionnaires qui subsistent, ils finissent par révéler la vérité commune : la révolution n’a pas été faite. Ainsi se trouvent dénoncés la «déification» de Mao Tsé-toung, «autocrate despotique», «démagogue malhonnête», son concept de «communisme de caserne», de «nivellement petit-bourgeois» (Pravda, 25 mars), et «le culte de la personnalité qui atteint le niveau d’une farce dégoûtante, la transformation de l’armée en gendarmerie, la montée de l’hystérie avec le vieil argument de Hitler sur l’espace vital» (Komsomolskaia Pravda, 27 mars). La riposte est en tout point symétrique et équivalente : «L’empire des nouveaux tsars représente les colonies du social-impérialisme, identique à tout point de vue au “nouvel ordre européen” de Hitler, à la “sphère de co-prospérité de l’Asie du Sud-Est” nipponne et à la “communauté des pays libres” des États-Unis» (Rapport de Lin Piao au IXe Congrès du P.C.C.). Ce que la Chine croit devoir appeler «les atrocités fascistes des révisionnistes soviétiques» (Agence Chine Nouvelle, 12 mars), l’U.R.S.S. croit l’entendre comme «le cri rauque de Goering : Tuez ! tuez !» Le délire devient démentiel, aucune comparaison n’est négligée : le «revanchisme» chinois, sur les traces de Gengis Khan, est pareil à celui de l’Allemagne occidentale et d’Israël (Isvestia, 20 mars), des «interventionnistes étrangers de 1918-1920», et des «militaristes japonais de la dernière guerre» (l’Étoile rouge, 2 avril). «N’oublions pas que, dans le passé, Adolf Hitler lui aussi avait marqué sur les cartes Moscou et l’Oural comme des territoires à lui (…). Mais il n’est rien resté des cartes sur lesquelles il faisait ses manœuvres, ni de sa tombe : et le monde est content» (l’Étoile rouge, 23 mars). Le monde ne sera content que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du demier capitaliste. Mais si «l’essence réactionnaire et nationaliste du maoïsme est maintenant claire pour tous» (Ponomarev, secrétaire du P.C.U.S. à la conférence du 25 mars pour l’anniversaire du Komintern), et si «personne ne peut plus prendre au sérieux ses déclarations antiaméricaines» (Kommunist, 2 avril), ce qui n’est pas clair pour les bureaucrates soviétiques, c’est leur propre essence réactionnaire. Peu de mois auparavant, ils avaient accepté la victoire de Mao dans la «révolution culturelle», et Kossyguine souhaitait, lors de l’interview qu’il accordait à un journaliste japonais, une amélioration des rapports avec la Chine.

Aujourd’hui, ils tentent de faire croire qu’ils ont finalement découvert la vérité des processus historiques, et ils se jettent dans des affirmations aussi absurdes, à considérer ceux qui les soutiennent, qu’elles le sont peu si l’on envisage simplement ce qui est dit. Elles ont surtout ce caractère précieux de ne permettre aucun retour, non du fait qu’elles sont prononcées avec une fausse conscience rétrospective, mais parce qu’il a été nécessaire de les déclarer publiquement. Nombre de complicités sont encore possibles, mais aucun accord. Moscou accuse donc les bureaucrates de Pékin «d’exploiter la provocation armée de l’île de Damansky pour les intérêts de leur politique intérieure» (Agence Tass, 14 mars) et Radio-Pékin déclare effectivement que les Chinois «ont transformé leur indignation en un grand effort productif». La désintégration idéologique du «camp socialiste» est devenue définitive dès qu’a été démontrée dans la base matérielle son incongruité même. La création de différents États «socialistes» a été la porte par laquelle devaient rentrer toutes les formes de l’exploitation. «Les aventures politiques à l’extérieur sont partie intégrante de cette ligne qui vise à instaurer une dictature militaire et bureaucratique à l’intérieur du pays» (G. Dadiants, commentateur de l’Agence Novosti, le Monde, 2 avril). Il ne s’agit plus de l’«interprétation dénaturée du marxisme» (ibid.), mais de la réelle dénaturation du mouvement dont a parlé Marx, et de l’instauration de régimes bureaucratiques nationaux. C’est sur la base de cette reconnaissance fondamentale qu’il devient possible de reconnaître tout le reste : notant, à propos du IXe Congrès du P.C.C., l’isolement du «groupe de Mao Tsé-toung», les Izvestia du 29 avril ajoutent que celui-ci «a dû rebattre encore une fois les cartes de ses valets de bourreau», en recourant à «un troc indécent, plein d’allusions et de moyens termes». L’élection des femmes des chefs du régime au nombre des membres du Politburo démontre «à quel point est précaire la position du Grand Timonier». Le 6 mai, Radio-Moscou forçait la dose : «Durant la récente révolution culturelle, des milliers de gens sont morts. Tout démontre que les massacres ont aidé Mao Tsé-toung à conquérir le pouvoir.»

Pékin, 1949. Mao Tsé-toung est reçu par Kuo Mo-jo (au centre)
et Li Chi-shen, le bourreau de la Commune de Canton.

Les bureaucrates russes sont les seuls à savoir, en dehors des situationnistes, ce qui se passe en Chine, mais c’est pour des motifs tout contraires : les Soviétiques, parce qu’il ne s’agit de rien d’autre que ce qu’ils ont toujours fait ; les situationnistes, parce que leurs ennemis sont les ennemis du prolétariat de tous les pays, et qu’ils les connaissent avec sa conscience. Les Soviétiques pleurent aujourd’hui «les milliers de vrais communistes», «les vieux compagnons d’armes» et «les dizaines de milliers de citoyens et de patriotes» dans le sang desquels «la voie suivie par Mao pour prendre possession du pouvoir a été tracée» (Radio-Moscou, 6 mai). Il est extraordinaire de voir à quel point l’hypocrisie la plus grotesque de la plus grotesque machination antiprolétarienne que l’histoire connaisse s’attend elle-même au tournant. Peut-être attend-elle, pour être crue, que le temps fasse oublier ce qu’elle se montre chaque jour prête à répéter : le bain de sang prolétarien dans lequel s’est lubrifiée la machine du pouvoir soviétique. Mais c’est justement elle qui, avec sa dérisoire prétention d’arrêter le temps de l’histoire, rend par cela même toujours présente la raison du mouvement qui est destiné à s’en rendre maître, la raison de la grande revanche qui vient contre elle. D’ailleurs, le 18 mars 1921, tout juste un jour après avoir accompli le massacre des 16'000 matelots et ouvriers de Kronstadt par la fusillade en masse des prisonniers et des otages, les triomphateurs bolcheviques Trotski et Zinoviev célébraient, pour le spectacle officiel, le cinquantième anniversaire de la Commune de Paris, accusant Thiers et Galliffet d’avoir massacré de sang-froid les révoltés de 1871. Dans ce banquet macabre, ils ont préparé leur propre tombe. Aujourd’hui, leurs successeurs se souviennent qu’en décembre 1927 Mao Tsé-toung fit exécuter dans les montagnes du Tche-kiang 4300 soldats qui voulaient aller à Canton pour partager le sort de la Commune qui y avait pris le pouvoir ; mais ils ne se souviennent pas de ce que le commissaire politique Uglanov communiquait à ses supérieurs, le 8 mars 1921 : «Nous devons battre en retraite et renoncer à d’autres attaques parce que les troupes se trouvent dans un état de profonde démoralisation. (…) les soldats prétendent avoir des informations sur les buts et les intentions des marins de Kronstadt, et veulent envoyer aux rebelles des délégués pour traiter avec eux.» «Les 2e et 3e bataillons du 561e régiment de chasseurs sont passés du côté des marins. La 79e brigade a refusé d’obéir. Les soldats ont convoqué des assemblées. Les résolutions des marins se sont diffusées comme une traînée de poudre. Deux régiments se sont mutinés. (…) Les mutineries ont été matées, et leurs chefs ont été fusillés un à un» (Journal d’Alexandre Berkman). «Crime colossal», révèle la propagande soviétique (Radio-Moscou, 6 mai) ; «bande de gangsters», hurle deux jours plus tard le Quotidien du peuple. Euphémismes stupides, répond la révolution, qui couvrent par les mots ce qui advient dans les faits, et qui mettent en scène dans le spectacle mondial la concurrence de marchandises identiques. Quand ils accusent l’«État frère», ils s’accusent eux-mêmes. Quand ils se déguisent en juges, ils préparent leur propre procès, dont la sentence a déjà été prononcée et n’a plus qu’à être exécutée. «Un jour, dit Radio-Moscou le 6 mai, la réalité sera mise en lumière et Mao Tsé-toung, qui a massacré des dizaines de milliers de personnes, recevra de l’histoire la punition qu’il mérite.» Mais c’est justement à l’histoire que personne parmi eux ne peut en appeler, parce qu’ils ne pourront espérer d’elle aucune sorte de salut. Tout comme ceux de la Commune de Paris, les exterminateurs de la troisième révolution commencée avec la lutte du Soviet de Kronstadt et de la Commune de Canton sont jugés : «L’histoire les a déjà cloués à un pilori éternel, et toutes les prières de leurs prêtres n’arriveront pas à les racheter.»

Mais puisque, en parlant de l’adversaire, l’un et l’autre doivent craindre de révéler trop de choses sur eux-mêmes, à côté des invectives qui montrent nettement la vulgarité du conflit, ils pensent se donner un visage digne devant l’Occident en s’armant de ses lois, et en révélant encore plus sur leur propre compte. La Chine croit ainsi se placer au-dessus de toute critique en invoquant les normes du droit international pour la possession de l’île de Chen Pao, prétexte que l’U.R.S.S. examine et réfute sous l’angle juridique (article de la Pravda du 16 mars : «La géographie selon Pékin»). Dans la réduction du conflit à la dimension mesquine d’une revendication territoriale entre deux puissances, on en dit beaucoup plus qu’on ne voudrait. Ce que l’on ne dit pas, c’est qu’il ne s’agit pas d’une question de géographie, mais d’histoire.

Sur l’Oussouri, comme à Prague, comme avec Khrouchtchev à Budapest, comme avec Staline à Berlin et à Barcelone, comme avec Lénine et Trotski à Kronstadt, se dissout le spectacle des faux drapeaux du «socialisme». Les événements se banalisent parce que la fin se rapproche. La bureaucratie, qui devait d’abord se défendre du prolétariat, goûte maintenant son amère victoire en devant se défendre contre elle-même. Aujourd’hui qu’elle ne s’occupe plus que d’elle, sa susceptibilité grandit démesurément, mais, en s’isolant, elle se met en évidence et montre son vrai visage : après avoir faussement repoussé sa propre négation interne, elle ouvre maintenant le vieux répertoire de toutes les classes au pouvoir qui se débattent dans leurs contradictions. «L’Occident, écrit le New York Post, peut s’offrir le luxe de rester les bras croisés et d’admirer ce spectacle.» Mais en réalité l’Occident ne peut s’offrir ce luxe, parce que, tout au contraire, «la bourgeoisie est en train de perdre l’adversaire qui le soutenait objectivement en unifiant illusoirement toute négation de l’ordre existant» (la Société du spectacle).

Ce qu’a été la guerre pour la révolution bolchevique, en tant que crise des classes au pouvoir, la chute complète de l’idéologie des bureaucraties au pouvoir peut l’être maintenant pour la révolution prolétarienne moderne, et aussi dans les pays sous-développés. Dans cette crise qui affaiblit ses ennemis naissent, pour le prolétariat, les circonstances qui lui permettent de se voir lui-même. Là où l’ideologie se défait, paraît la vérité. De cette façon, encore une fois, c’est l’ombre de la révolution qui est cette menace de mort pesant sur ceux qui jouent leurs disputes sur la scène. Et c’est son regard, la dialectique de l’histoire et la pensée du prolétariat, qui éclaire ces événements. C’est bien simple, le prolétariat ne peut reprendre le pouvoir qu’à ceux qui le lui ont dérobé, quoique sous son nom. L’écroulement de la fiction tenace du spectacle «socialiste» ramène la révolution à son point de départ, mais avec une conscience plus radicale et un programme plus avancé. Elle est l’accoucheuse de la vérité future, grosse d’une pratique nouvelle. Les prochaines révolutions n’auront nul besoin de choisir entre le mensonge russe et le mensonge chinois. Elles ne prendront exemple que d’elles-mêmes, et sauront qu’elles «ne peuvent trouver d’aide dans le monde qu’en s’attaquant au monde, dans sa totalité». Mais elles peuvent posséder le monde en en appelant aux prolétaires du monde entier.

Internazionale situazionista no 1, juillet 1969.
Traduit de l’italien par Joël Gayraud & Luc Mercier.

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