Contribution au programme des Conseils ouvriers en Espagne

Publié le par Debordiana


«On ne peut vraiment parler d’un mouvement révolutionnaire existant actuellement au Japon ou en Espagne, ni même, pour d’autres raisons, au Congo. Mais dans la mesure où il y apparaît nettement certaines activités de minorités radicales, nous nous sommes intéressés à y avoir des contacts pratiques, dans le but d’y faire passer, et vérifier autant que possible, le niveau de critique que nous définissons. Au Japon, à travers la Ligue communiste-révolutionnaire qui anime, entre autres, le mouvement Zengakuren. En Espagne, par des éléments du Front de libération populaire. Au Congo, il s’agit seulement d’étudiants mulelistes, on ne sait pas encore quelles suites pratiques peuvent en découler. Nous essaierons de publier une brochure sur les conditions du mouvement congolais, si nous pouvons réunir d’abord asez d’informations directes significatives.»
Lettre de Guy Debord à Chatterji, 7 janvier 1965.


Lettre de Guy Debord à Toru Tagaki, à propos de la revue Acción comunista

1er septembre 1965

Cher Toru,

Je pense que vous serez intéressés par cette revue. C’est l’expression de la tendance de gauche du F.L.P. qui est très bien placé dans la lutte clandestine en Espagne. Les bases d’action qu’elle propose à un regroupement révolutionnaire sont certainement les plus avancées formulées actuellement en Espagne (mais encore avec des incertitudes).

Mes amis essaient maintenant d’influencer ce débat vers une plus grande cohérence radicale.

Je pense que tu devrais envoyer des publications de la L.C.R. à l’adresse de cette revue (en anglais). Là aussi un exposé de votre expérience d’organisation serait utile. Il faut penser que l’Espagne est en Europe le point où existent les plus grandes chances d’un processus révolutionnaire dans un avenir assez proche.

Amicalement,

Guy



«Un numéro 4 d’Acción comunista a paru, pour me compliquer la vie. Affaiblissement encore plus sensible. Nous remanions donc notre schéma dans un sens : demi-approbation, demi-critique très nette. Titre : “Contribution au programme des Conseils ouvriers en Espagne” (la perspective des Conseils ouvriers est leur meilleure idée politique, et le numéro 1 s’ouvrait par une note qui parle d’un programme en formation, appelant des contributions dans un esprit identique).»
Lettre de Guy Debord à Mustapha Khayati, 13 février 1966.

Contribution au programme des Conseils ouvriers en Espagne

Un nouveau courant de critique de la société se développe en Espagne, avec lequel nous sommes en accord dans une proportion notable. Ce courant n’a pas seulement à combattre l’ordre franquiste, comme un cas particulier arriéré parmi les formes actuelles du pouvoir. Il doit nier toutes les formes du pouvoir mondial, parce qu’il se prépare à affronter la prochaine forme espagnole du pouvoir capitaliste. Son but est la formation d’une alternative, lors de la disparition prochaine du franquisme : ou bien le capitalisme moderne tel qu’il existe en Europe dans les pays du Marché commun ; ou bien le socialisme, le pouvoir des travailleurs, tel qu’il n’existe nulle part dans le monde. Ce courant s’oppose à toutes les vieilles organisations politiques de la gauche espagnole, qui sont hostiles à une lutte pour de tels objectifs. En lui-même, il s’oppose entre une part de critique lucide des conditions actuelles, et une part encore confuse qui maintient quelques fragments d’idéologie révolutionnaire ancienne. Les difficultés de l’action clandestine, et toutes les censures du franquisme, compliquent le travail de clarification et de discussion objective qui est nécessaire. La déroute confuse de l’ancienne politique de gauche hors d’Espagne éclaire négativement les conditions et les tâches des camarades espagnols ; cependant, l’expérience positive que peut fournir une nouvelle critique radicale est encore limitée par la base extrêmement réduite d’une telle critique en ce moment.

Ce courant a d’abord tenté de s’exprimer en Espagne dans l’organisation du F.L.P. (Frente de Liberación Popular). L’expérience du F.L.P. fut décevante, parce qu’elle réunissait, non sans ressemblance avec le F.L.N. dans l’Algérie de 1954, des groupes issus de divers partis traditionnels et résolus à agir ensemble en mettant de côté la question du programme. Cette juxtaposition théorique fut vite reconnue par l’aile radicale comme la cause principale d’une stagnation présente (l’insuffisance des liens avec les grèves ouvrières), et l’assurance d’une incapacité de présenter la clarification indispensable de la crise future de la société espagnole. La tendance la plus avancée apparue dans la discussion menée pendant les dernières années publie, depuis janvier 1965, la revue Acción comunista, dont quatre numéros ont déjà paru. Selon la déclaration inaugurale de cette revue : «Le comité de rédaction d’A.C., composé de camarades marxistes révolutionnaires, membres de différentes organisations ouvrières, commence avec ces articles collectifs l’élaboration d’une plate-forme politique de la Révolution socialiste en Espagne.» Celle-ci devra être approfondie et précisée «en comptant sur les apports et les critiques de tous ceux qui sont d’accord avec nous sur les deux points fondamentaux de notre plate-forme : la nécessité et la possibilité d’une alternative socialiste à l’actuel développement du capitalisme en Espagne et la nécessité de la construction d’un authentique parti ouvrier révolutionnaire». C’est dans cette discussion que nous intervenons ici, tenant compte des perspectives radicales qui y sont largement défendues, particulièrement dans l’article de Lorenzo Torres «Des commissions ouvrières aux conseils ouvriers» (no 2), ainsi que du caractère fermement internationaliste des positions des camarades d’Acción comunista.

Nous considérons que la discussion théorique ouverte par Acción comunista a déjà traité principalement quatre points : la caractérisation de l’économie et de la société espagnole aujourd’hui ; le but général d’un courant radical en Espagne ; l’évaluation de l’état présent du mouvement révolutionnaire mondial ; la question de l’organisation révolutionnaire. Sur les deux premiers points, nous approuvons complètement les positions qu’ils ont adoptées. Sur les deux derniers points, où la discussion est moins avancée, les conceptions qui se font jour, et les arguments mêmes, ont moins de clarté ; et nous devrons formuler un certain nombre d’observations, que nous espérons utilisables.

Acción comunista montre que l’Espagne ne peut plus être considérée comme un pays économiquement arriéré, dogme maintenu par tous les partis ouvriers traditionnels. Le développement du capitalisme sous Franco dans la dernière décennie, comme partie d’un processus mondial, a profondément transformé toutes les conditions en Espagne. La classe dominante n’a plus sa base principale dans une bourgeoisie de propriétaires terriens, comme dans les années 30, mais dans la bourgeoisie industrielle étroitement imbriquée au capital international. Ceci est manifesté par l’ampleur de l’expansion actuelle, la diminution rapide du prolétariat agricole et sa résorbtion dans les nouvelles usines, le succès des produits manufacturés espagnols sur le marché international (par exemple à Cuba). C’est ce développement, entraînant aussi la reprise des luttes ouvrières depuis 1962, qui porte la classe dominante à rechercher des «formes européennes d’exploitation», comme proche au-delà du franquisme. La solution néo-capitaliste au régime franquiste a organisé sa force politique, avec l’appui de l’Église, en parti démocrate-chrétien pseudo-clandestin qui vise l’unification des catholiques dans l’opposition. Ce parti, par les professeurs qui y adhèrent, a dirigé jusqu’ici l’essentiel de l’opposition des étudiants, en veillant particulièrement à empêcher la jonction des manifestations ouvrières et étudiantes (la récente affaire des étudiants cernés par la police dans un couvent de Barcelone qui leur avait accordé l’asile illustre ce jugement). Cependant, sachant que les syndicats catholiques ne pourront suffire à garantir l’accouchement sans douleur du nouveau régime, la démocratie chrétienne recherche un supplément d’«organisations ouvrières» garantes de l’opération, afin d’endormir les travailleurs pendant un délai suffisant. Elle les trouvera dans le parti socialiste espagnol, principalement dans les milieux qui expriment un renouvellement technocratique de ce réformisme, comme T. Galvan. Le programme de «réconciliation nationale» du parti stalinien est entièrement favorable à une telle collaboration. Seul l’effroi illusoire de la bourgeoisie espagnole au souvenir des «rouges» est susceptible de lui faire rejeter dans ce cas la bonne volonté qui s’offre. On peut ajouter que les récentes tractations entre la C.N.T. et les syndicats phalangistes s’inscrivent dans le même courant de soumission à l’évolution bourgeoise. Acción comunista accepte la lutte actuelle pour la démocratisation, en en montrant par avance les limites, et en y opposant ses propres perspectives : développer, en y participant, les commissions ouvrières et comités de fabrique qui existent déjà illégalement ou dans une semi-légalité, vers une coordination locale, régionale et nationale de ces commissions, jusqu’à leur transformation en Conseils ouvriers. Ce changement de fonction et cette unification des assemblées ouvrières unitaires constitueraient la situation classique du double pouvoir, manifestant pratiquement l’alternative du capitalisme et du pouvoir ouvrier. Acción comunista ne présente pas cet avenir comme une probabilité, mais comme une possibilité, qui dépendra de la conscience des masses, et des formulations programmatiques que les éléments révolutionnaires auront su développer parmi elles. Tous les groupes politiques organisés sont étrangers à une activité de ce genre, comme le montre l’exemple de la lutte des métallurgistes de Madrid, animée par la Commission ouvrière du Métal en dehors de l’influence de ces groupes. Appuyant le pouvoir des Conseils ouvriers, Acción comunista défend un modèle de société socialiste incompatible avec la domination économique et politique d’une bureaucratie : «Quand une classe a fait l’apprentissage pratique de la lutte contre une bureaucratie syndicale (dans ce cas la bureaucratie phalangiste) il lui est facile de comprendre les dangers de toute bureaucratie et la nécessité d’une véritable démocratie ouvrière, tant à l’intérieur de ses organisations qu’en dehors d’elle… et la nécessité de l’élection directe de tous ses délégués, pour l’atelier, l’entreprise, et à l’échelle nationale.» (no 2, page 22). Si le danger bureaucratique est grand dans la victoire, plus simplement la reconstitution d’un «Front populaire», sauvegardant l’ordre capitaliste, comme le souhaitent tant de forces d’opposition, serait la défaite de toute perspective socialiste au moment de la disparition du franquisme.

Alors qu’ils s’apprêtent à soutenir dans leur pays une lutte totale contre le capitalisme moderne, et contre les organisations bureaucratiques dont ils dénoncent par avance la fonction réactionnaire, tous les camarades d’Acción comunista ne paraissent pas reconnaître complètement les implications de ce modernisme capitaliste et de ce pouvoir bureaucratique dans le monde ; leur interaction, à la fois dans la rivalité et dans la solidarité. La théorie de l’organisation révolutionnaire est évidemment inséparable de cette analyse conséquente. A.C. (no 1, pages 26-27) annonce «une liberté totale de critique concernant les aspects négatifs nombreux et chaque jour plus évidents» des pays dits socialistes, dont la crise mondiale s’est heureusement répercutée dans l’émiettement des illusions qu’entretiennent les organisations clandestines d’Espagne influencées par la bureaucratie ; et exige «une analyse scientifique du régime social de ces pays». Mais une telle analyse n’est pas assez esquissée. Le manque de précision sur la nature exacte de l’oppression en Russie ou en Chine est encore plus grand à propos de Cuba, où l’«antidogmatisme» de Castro a presque paru satisfaire quelque temps une partie de la rédaction. De même, la critique marxiste de l’idéologie n’est encore reprise que vaguement dans A.C. ; et à défaut d’une telle base il n’est pas possible de comprendre et de combattre efficacement la bureaucratie des dirigeants professionnels. Aussi bien l’organisation ouvrière démocratique qu’évoque A.C. paraît un projet incomplètement dégagé du léninisme : la proposition que des «permanents» soient obligatoirement en minorité dans son «Comité central» est à coup sûr une précaution formellement insuffisante dans une lutte contre la bureaucratisation du parti lui-même. De même, quand A.C. admet le projet d’un syndicat unique non-bureaucratique, c’est pour reconnaître peu de lignes après que la division syndicale prévisible, et les exemples de syndicalisme intégré des pays capitalistes modernes rendent ce projet très incertain : les comités unitaires d’entreprises doivent garder la prééminence (mais alors il faut prévoir une lutte ouverte entre ces assemblées et tout syndicat). S’employant à une discussion concrète dans des conditions malaisées, et devant dans une large mesure créer d’abord les bases d’information qu’il s’agit de discuter, A.C. a présenté à ses lecteurs un certain nombre de textes classiques du mouvement ouvrier. Cette présentation souffre d’un certain empirisme, parce qu’elle n’est pas critiquée par la rédaction selon une perspective précise. De bons documents — sur le programme du Spartakus-Bund, la Lettre à Valentinov de Christian Rakovsky, des textes de l’A.I.T., un texte à paraître d’Histoire et conscience de classe — voisinent avec les analyses de la bureaucratie par Trotsky en 1936. Dans le no 4, l’Adresse du Conseil central à la Ligue des communistes (mars 1950), de Marx, est à la fois juste dans la partie qui met en garde les ouvriers contre l’absence d’une politique autonome et les conséquences d’une attitude à la remorque de la petite-bourgeoisie, et fort dangereuse dans la partie finale qui défend le centralisme étatique le plus jacobin. La première partie est exactement applicable à l’Espagne, et pour la crise qui vient. La fin est rejetée par toutes les expériences de révolutions prolétariennes de notre temps ; et était déjà inapplicable à la situation espagnole de 1936, où l’autonomie régionale fut la base où purent s’exprimer les tendances les plus radicales. La position actuelle d’A.C. impose plutôt l’étude d’un parti comme le Kommunistische Arbeiter Partei dans l’Allemagne de 1920. De même, la riche expérience de la révolution espagnole est jusqu’ici curieusement négligée. Le problème révolutionnaire ne peut être posé que sous une forme mondiale et totale. Pas plus qu’elle ne peut oublier toute l’étendue du terrain de sa lutte, la révolution ne peut oublier son propre passé. A.C. le sait, qui veut que ses militants se situent «au premier rang sur tous les fronts de la lutte». La critique théorique fondamentale du pouvoir politico-économique, la compréhension des tendances profondes de la société moderne dans sa production de la culture et de la vie quotidienne planifiée, la cohésion de toutes les positions prises à l’échelle internationale sont au même titre des fronts de cette lutte unitaire. Ainsi dans l’article «Régression politique en Algérie» (no 3) Eduardo Mena nous paraît sous-estimer quelque peu le facteur bureaucratique dans sa condamnation du putsch réactionnaire de Boumedienne. Plus décevantes sont les reprises, dans le no 4, d’un article particulièrement débile et superficiel de Bertrand Russel sur le soulèvement de Los Angeles ; et d’un autre de cet économiste trotskiste, Mandel, dont l’ouvrage à la mode dans l’intelligentsia parisienne, Traité d’économie marxiste, est déjà par son seul titre un défi à toute la méthode révolutionnaire de Marx, qui n’a jamais fait qu’une critique de l’économie politique, discipline déterminée d’une société où règne la logique de la marchandise.

Le premier rôle de l’organisation révolutionnaire, le prix même de son droit à l’existence, c’est certainement la cohérence, la critique impitoyable qui doit abattre «la force de l’habitude», la plus grande force du vieux monde parmi les masses. Les «habitudes de la gauche», dans un moment révolutionnaire, sont celles qu’il faut combattre principalement. À cette heure-là, si vous ne désarmez pas Noske, il vous tuera. Depuis quarante ans, c’est principalement sous l’étiquette «communiste» que s’est exercée cette fonction de police rouge, à Barcelone déjà, comme à Athènes ou à Budapest.

D’autre part, cette cohérence doit être concrétisée. Il s’agit de montrer aux travailleurs ce qu’ils peuvent faire ; et la logique inévitable de la stratégie adoptée, ainsi que la logique non moins inévitable de la stratégie adverse, si c’est elle qui doit l’emporter. Là où les Conseils ouvriers apparaissent, il ne peut y avoir de modération, ni d’un côté ni de l’autre. Le programme des Conseils ouvriers a tout à gagner, et n’a rien à perdre, à reconnaître toutes ses conséquences. Le vieux principe du conflit — «Ne pas mettre en jeu son sort sans mettre en jeu toutes ses forces» — est son principe, et ses forces sont justement la conscience et le désir du possible. L’affirmation des Conseils n’alarmera jamais trop ses adversaires, car elle-même ne sera jamais trop alarmée devant l’inévitable réaction qu’elle suscitera, quoi qu’elle fasse et ne fasse pas. La bourgeoisie et la bureaucratie sont contraintes par tous leurs intérêts — de classe dominante ou de domination en voie de cristallisation — de combattre totalement les buts des Conseils. Autant définir ces buts devant tous ceux qui peuvent les reconnaître comme leur programme et leur vie.

Le pouvoir des Conseils ouvriers est l’ennemi absolu de la «survie» existante. Il ne peut donc lui-même jamais survivre longtemps, sauf en pariant et en gagnant son pari sur la transformation complète de toutes les conditions d’existence, sur la vie libérée immédiatement. Ce pouvoir doit imposer sans délai la transformation fondamentale de la production aussi bien que des rapports dans la production, il doit abolir la marchandise et modifier les besoins ; il doit changer l’aménagement de l’espace et l’éducation, l’exercice de la justice et la définition même des crimes ; il doit liquider, avec la hiérarchie, sa morale et la religion. L’approfondissment, la défense et l’illustration d’un tel programme sont les premières tâches d’une organisation qui se propose d’aider au déchaînement de telles forces. Mais le même programme est exprimable par son autre côté, par des mesures sommaires d’agitation. Acción comunista voit très bien ce qui unifiera l’actuelle «opposition», au moment où la succession du franquisme va s’ouvrir, ce sera le respect de l’ordre capitaliste, dans un quelconque front national démocratique. Trancher avec ceci, c’est évidemment exproprier le capital, national et étranger, qui possède les moyens de production. Ceci garde une apparence assez abstraite, et beaucoup attendront la résolution d’un problème si complexe par quelques nationalisations étatiques. Proposons un exemple concret. L’actuelle organisation de la consommation par le capitalisme avancé d’Europe mène ses couches privilégiées à acheter des maisons en Espagne. France-Soir du 11 novembre 1965 écrivait : «Maintenant, il y a des kilomètres de villas, des chapelets de villes-vacances poussées en six mois sur des plages jusqu’alors désertes. Pour l’Espagne, c’est une manne économique ; pour les classes moyennes, qu’elles soient françaises, allemandes ou anglaises, c’est la découverte du paradis — à un million (ancien) la pièce.» Ce journal ajoutait la déclaration d’un représentant de la société immobilière Constructores Ibericos : «Nous avons obtenu le contrôle de Securitas qui garantit la qualité des constructions dans le monde entier, ainsi qu’une garantie décennale assurée par une compagnie d’assurance suisse.» L’assurance de l’Europe peut être troublée, comme par cette «déclaration économique» du soviet de Saint-Petersbourg en 1905, qui annonçait que les emprunts contractés par le tsarisme pour combattre le peuple russe ne seraient en aucun cas rendus par ce peuple libéré. Ceux qui investissent en ce moment dans la construction en Espagne tirent parti du faible prix local de la force de travail, soutiennent économiquement le régime qui a le mérite de cet état de choses, étalent des paysages de «résidences secondaires» destinées à rester vides les neuf dixièmes de l’année. À cette nouvelle forme d’exploitation, qui se double d’un témoignage de mépris tranquille envers le prolétariat espagnol, le programme des Conseils ouvriers peut répondre dès à présent par l’annonce que tous les investissements immobiliers étrangers seront saisis sans indemnités au premier jour de leur pouvoir. Les ouvriers d’Espagne peuvent reconnaître les plus hauts moments de leur passé dans ce projet d’expropriation directe ; toutes les forces qui veulent la démocratisation du capitalisme y verront le geste le plus inacceptable qui se puisse concevoir. Mais la portée internationaliste de cette mesure est tout aussi considérable. On sait l’échec de la faible campagne anarchiste qui, depuis des années, voulait s’opposer aux voyages touristiques en Espagne. Cette protestation était formulée au nom d’impératifs politiques que les masses ont visiblement oubliés. Elle allait à l’encontre de tout le mouvement de la société moderne, le même qui, globalement, a fait oublier la révolution de 1936. Ce mouvement envoie en vacances les pauvres (8 millions de Français dans l’été 1965 ont circulé en Espagne) et aucun volontarisme politique ne peut se mettre en travers de ce courant, comme un détail incompréhensible. En revanche, une menace dirigée contre la propriété de gens capables d’investir en Espagne, dans des appartements qui leur reviennent un million d’anciens francs par pièce, a l’intérêt de remettre dans une lumière brutale une classe riche dont l’existence est assez parfaitement dissimulée en Europe depuis que la sociologie moderne a découvert que les classes avaient disparu. La classe dirigeante d’Europe est tout aussi oubliée que la révolution espagnole : la télévision n’en parle pas, et la gauche ne parle que de ce dont la télévision parle. Ainsi la démontration scientifique de l’existence d’une classe privilégiée pourrait avoir la plus grande utilité, et pas seulement pour les sociologues. D’après l’enquête de l’Institut national de statistique publiée en juin 1965, la moitié des salariés en France ont encore un salaire mensuel inférieur à 750 F par mois (et pour 27% inférieur à 562 francs). On voit immédiatement que ces travailleurs ne seront pas lésés par la décision de leurs camarades espagnols. Au contraire, l’exemple qui révèle à la fois la maladie et le traitement approprié pourra faire le meilleur effet dans leur propre pays. Un pouvoir ouvrier en Espagne aura besoin de cet appui des masses de l’Europe, car il se heurtera immédiatement à l’hostilité conséquente de tout ce qu’elle compte de dirigeants et de «classes moyennes». La part de consommation de ce secteur orientée vers les «biens durables» en Espagne exprime clairement leur confiance dans l’avenir capitaliste de l’Espagne. Notre affaire est de créer, contre toutes les apparences présentes, la confiance inverse.

«Les yeux fermés, j’achète tout en Espagne»
«L’Espagne n’est pour moi qu’une toute petite partie du monde. À mon époque elle était un volcan. Aujourd’hui elle est un lac tranquille et, malgré certaines apparences, endormi.»
Luis Buñuel (interview par Y. Baby dans Le Monde du 13 août 1965).

«À Mieres, le 12 mars, 8000 mineurs venus de diverses localités de la région se rassemblèrent. Ils voulurent tenir une réunion dans la Maison des Syndicats. On les empêcha d’entrer. Les mineurs manifestèrent dans les rues. La police intervint, arrêta une quinzaine de manifestants qui furent conduits au commissariat. Les manifestants, et ce pour la première fois sous le franquisme, attaquèrent le commissariat… libérèrent leurs camarades et mirent à sac le commissariat. L’importance d’une telle action est considérable… Il n’est pas facile de “canaliser” un prolétariat qui prend d’assaut les commissariats.»
Acción comunista no 2, avril 1965.

Internationale situationniste no 10, mars 1966.

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