Jean-Marc Rouillan : "Tu crois qu'ils veulent me faire crever ?"

Publié le par la Rédaction


Six mois après son retour en prison à temps plein, en octobre 2008, Jean-Marc Rouillan a appris qu’il souffre d’une grave maladie évolutive. Alors qu’une nouvelle crise douloureuse le frappe actuellement derrière les murs des Baumettes, personne n’est disposé à lui donner un traitement adapté… en attendant une libération pour raison médicale. L’ancien militant d’Action Directe s’interroge dans ce qu’il serait permis d’appeler le «couloir de la mort lente».

Semi-libéré entre décembre 2007 et octobre 2008, date de son retour à temps plein aux Baumettes suite à une embrouille politico-médiatico-antiterroriste, Jean-Marc Rouillan avait été hospitalisé d’urgence le 6 mars 2009 dans un état lamentable. Au départ, des toubibs diagnostiquaient une banale grippe. La direction de la prison des Baumettes parlait de dépression et enjoignait le militant à consulter un psychiatre ! Finalement, transporté in extremis par les marins pompiers à l’Unité hospitalière sécurisé interrégionale (UHSI) de l’hôpital nord de Marseille, Rouillan a pu subir des examens médicaux qui ont dévoilé l’origine de ses souffrances.

Le taulard le plus encombrant de France souffre du syndrome de Chester-Erdheim, une maladie auto-immune évolutive qui s’attaque aux os. Une saloperie plus rare encore que les maladies orphelines. Il devient ainsi le 186e cas mondial. La différence entre le numéro 147.575 et les 185 autres cas répertoriés, c’est qu’il n’a accès à aucun suivi sérieux, à aucun traitement efficace. Ce syndrome est si rare que la recherche avance mollement de manière très empirique. Les médecins bidouillent des posologies à base de corticoïdes et de chimiothérapie. Le hic, c’est que ces «bidouillages» sont impossibles en prison. Toute expérimentation médicale sur des détenus est interdite par la loi. Le temps des cobayes humains est terminé et c’est une très bonne chose. Mais en combien de temps la maladie va-t-elle ronger Rouillan dans ces conditions ? Un an ? Un mois ?

C’est là que nous entrons dans un labyrinthe kafkaïen. Jean-Marc Rouillan a demandé une suspension de peine pour raison médicale. Ce que permet la loi du 4 mars 2002, dite loi Kouchner, comme on le sait notamment depuis la libération d’un certain Maurice Papon. Pour l’heure, rien ne bouge. Sans l’arrêt brutal de son régime de semi-liberté, Rouillan aurait pu espérer une libération conditionnelle en décembre 2008. Le «piège» est arrivé pile poil à temps pour éviter qu’un nouveau militant du NPA doublé d’un éditeur-écrivain talentueux ne vienne s’ajouter au concert anticapitaliste. Arrêté en 1987 avec ses camarades Joëlle Aubron, Nathalie Ménigon et Georges Cipriani, condamné à perpète, Jean-Marc Rouillan a terminé sa période de sûreté de 18 ans en 2005. Quels motifs peuvent donc aujourd’hui justifier le maintien en prison d’une personne qui y a survécu 22 ans dans des conditions extrêmes (torture blanche, grèves de la faim…), qui a ensuite démontré ses capacités d’intégration sociale en travaillant pour les éditions Agone et en adhérant à un parti légal et qui, en plus, rentre totalement dans les critères humanitaires définis par la loi Kouchner ? Un «expert» du ministère de l’Injustice est attendu depuis des mois à la prison des Baumettes pour examiner le cas d’un homme qui n’a rien d’un Hannibal Lecter.

Coincé entre quatre murs, privé d’ordinateur au mépris des lois et règlements, Jean-Marc Rouillan s’interroge. «Rien de nouveau. Ni expert du ministère, ni traitement, ni audience avec le juge…, explique-t-il à l’encre rouge sur une lettre datée du 7 septembre et reçue le 25 septembre dernier. Rien. Quatre mois que les médecins du pôle des maladies rares exigent que je sois sous traitement. Et tout le monde s’en fout. Tu crois qu’ils veulent me faire crever ? Non, c’est la démocratie !!! Impossible ! C’est bien là l’idée d’un extrémiste, n’est-ce pas !»

En haut lieu, on veut plier Rouillan. On veut même le casser, l’anéantir. Les princes noirs de l’antiterrorisme aimeraient le soumettre et le voir ramper en demandant pardon. Faut-il rappeler que, dans le droit français, aucune loi n’exige un quelconque reniement ou repentir, notions religieuses, aux prisonniers libérables. «Imaginez-vous Mitterrand exiger des regrets des généraux putschistes algérois avant de les amnistier ?, demandait Jann-Marc Rouillan dans ses Chroniques carcérales. Avez-vous entendu parler d’un juge ou d’un journaliste ayant osé poser la question à Papon ? à Aussaresses ? aux tueurs de l’OAS ? Sinon aux cadres de Luchaire et de Giat qui ont approvisionné en matériels de guerre les massacres de la guerre Iran-Irak ? Jamais ! Si vous avez massacré des milliers de personnes, vous recevrez tous les honneurs. Si vous n’êtes accusé que d’un ou deux assassinats, vous serez traité en criminel.»

Face à cette barbarie féodale, quelle action envisager pour sortir Rouillan des oubliettes républicaines ? En dehors de la poignée de militant-e-s du collectif Ne laissons pas faire, quelles voix s’élèveront enfin pour refuser qu’un militant gravement malade pourrisse dans un cul-de-basse-fosse ? À l’évidence, on ne se presse pas à gauche et au-delà pour être sur la photo. Les zanars ? La plupart sont trop intransigeants vis-à-vis d’un «rouge». Sans parler de la sempiternelle trouille d’être assimilés de près ou de loin à feu-Action Directe. Le NPA ? Les nouveaux anticapitalistes se seraient bien passés de l’adhésion de cet emmerdeur. Sur leur stand à la dernière fête de l’Humanité pas un seul livre de «Jann-Marc» n’était visible. Le PCF ? Après des prises de positions publiques courageuses dans les années 2006-2007, de bons papiers dans l’Huma, des visites de prisonniers effectuées par des élu-e-s communistes, le soufflet retombe. Les pétitionnaires drouadlomistes ? Il n’y a pas si longtemps, quelques appels ont pu réunir artistes, écrivains, philosophes, éditeurs, avocats, journalistes… Sans lendemain. Inutile bien entendu d’attendre quoi que ce soit des sociaux-libéraux du PS. Entre petites lâchetés, polémiques sectaires et business électoraliste, le sort d’un rescapé des «années de plomb» ne pèse pas lourd.

Il paraît que la peine de mort est abolie en France. Certes, la guillotine est partie pour le musée des horreurs, mais, comme va le rappeler une campagne de l’ARPPI en novembre, la peine de mort lente existe toujours dans le pays des Droits de l’Homme. En maintenant Rouillan dans leur éliminatorium, c’est une partie de notre histoire anticapitaliste commune, avec ses hauts et ses bas, que les dominants censurent. Le veritable bilan critique des années 80 appartient à tous les acteurs de cette période, y compris à celles et à ceux qui ont prôné la violence révolutionnaire dans toute l’Europe.

Ça suffit ! Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani (interdit de semi-liberté après plus de 22 ans de prison et après purgé sa peine de sûreté de 18 ans en 2005) ne peuvent pas servir indéfiniment de boucs émissaires. Il faut tourner la page sans la déchirer, il faut libérer les anciens militants d’Action Directe, il faut faire soigner Rouillan avant que l’irréparable ne nous fasse tous complices indirects, par indifférence ou passivité, d’une effrayante vengeance d’État.

Paco - Le Post, 28 septembre 2009.

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