De l'étroite interdépendance du politique et de l'éducation : les résistances pédagogiques

Publié le par la Rédaction


Comparée à celle des hussards noirs de la IIIe République, notre vigilance s’est émoussée. Nous avons laissé dilapider le fruit des victoires acquises par la lutte, endormis par la société de consommation et la fragmentation orchestrée du politique, du social et du pédagogique.

Notre Fédération syndicale de l’éducation se caractérise par la volonté conjointe d’une «révolution sociale, éducative et pédagogique» [Sous-titre de l’excellente revue fédérale N’Autre École], ce qui n’est pas une formule de style. Ce que feignent d’ignorer nos détracteurs caractérise l’essence même de notre syndicalisme, intégrant la défense du monde du travail dans un projet de transformation de société. Cela leur semble tellement inconcevable qu’ils ne nous reconnaissent comme syndicat qu’à l’aune des succès de nos luttes, les médias nous présentant généralement comme groupuscule politique.

Un constat :

Au quotidien, nous avons l’impression de vivre dans un monde éloigné de ces préoccupations théoriques. Il n’en est rien, pour plusieurs raisons :
— Nous subissons de plus en plus d’attaques tous azimuts depuis le début de l’actuelle contre-révolution néo-conservatrice, laquelle se caractérise par une offensive idéologique sans précédent, si on la compare avec la société keynésienne des Trente « Glorieuses ».
— Face à cette situation de lutte de classes exacerbée [«Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.» Warren Buffet, deuxième fortune mondiale], les structures ou les modes de pensée basés sur le consensus électoral et la foi démocratique se révèlent largement perdants, comme en témoigne le recul permanent des partis et des syndicats, associé au mépris de l’expression populaire, du conditionnement médiatique aux élections truquées — légalement ou pas — en passant par le contournement, comme on l’a vu pour l’Europe.
— Le monde ayant horreur du vide, tout espace de liberté que nous n’occupons pas est repris par le système.

Une analyse :

Nous arrivons en quelque sorte à une contradiction apparente : jamais nos sociétés (occidentales) n’ont été aussi riches et démocratiques, au sens où nos dirigeants ont réussi à acheter la paix sociale en externalisant la guerre. Et jamais les inégalités n’y ont été si criantes, les ressources autant accaparées par un nombre de plus en plus restreint d’individus, la société du profit de plus en plus immédiat, le gâchis le plus gigantesque, la pollution alarmante et même la santé qui se dégrade…

L’articulation entre le pédagogique et le politique est flagrante quand on analyse à quelques années d’écart les recommandations de l’OCDE en matière de libéralisation des services (y compris non-marchands) et sa scrupuleuse application par les derniers ministres de l’Éducation. Tout y est : de la privatisation des filières rentables (le soutien scolaire, le marché de la restauration, et bientôt la «sécurité» ?) à la disparition programmée du service public, en passant par la mise au pas des aspects non-marchands sur le modèle de l’entreprise, comme les futurs directeurs des écoles primaires. Nos classes ne sont évidemment pas des sanctuaires isolés de cette réalité, vécue de façon diverse par les élèves. C’est pourquoi, le moindre des réalismes serait de subir le moins possible, d’être acteurs de l’espace que nous occupons et d’organiser des formes de résistance adaptées à ce contexte. Nous sommes parfaitement capables de décrypter les différentes formes du discours dominant (c’est celui que nous sommes censés répandre) pour peu que nous ne tombions pas nous-mêmes dans le panneau !

Le bâton : l’argument sécuritaire

Un exemple clair est l’argument sécuritaire, opposé par les supérieurs hiérarchiques, les collègues, voire les parents, qui peuvent ne pas vouloir reconnaître le caractère purement idéologique d’arguments soi-disant pédagogiques : je propose un jour de faire fonctionner une école élémentaire avec une boîte à lettres dans le préau, organisant une levée après la récréation du matin et une distribution du courrier l’après-midi. Formidable travail parfaitement justifié sur le plan des instructions officielles, donc inattaquable. L’expérience prit fin quand on m’interdit de «laisser des élèves (les deux facteurs) se balader dans l’école au lieu de travailler»… J’aurais été un débutant sous pression, ou trop formaté par l’IUFM, peut-être aurais-je été dupe, en intériorisant la culpabilité d’une faute professionnelle. Nous devons donc aller jusqu’au bout de ce décryptage, en essayant de comprendre quel est le véritable enjeu, éminemment politique celui-là, qui instrumentalise nos élèves.

La carotte : la coquille vide

La récupération par le pouvoir de pratiques alternatives est d’autant pernicieuse que les collègues débutants en sont les vecteurs inconscients. Ainsi des nombreuses institutions de la pédagogie institutionnelle ou des pratiques Freinet. Certaines d’entre elles étant tellement banales (les métiers, le conseil d’élèves) que le collègue non averti risque, sans avoir partagé l’expérience avec un collègue praticien (ce qui ne risque pas d’arriver en IUFM) de s’exposer à l’échec, tout simplement par méconnaissance des enjeux (souvent politiques [Ainsi Freinet revendiquait l’objectif d’une pédagogie permettant aux futurs prolétaires de changer le monde]) qui virent la création de ces dispositifs, ce qui permet par exemple à tel ou tel inspecteur des plus retords de réduire un Quoi de Neuf en vulgaire moment de langage ou à tel collègue de critiquer le caractère démagogique des lois de la classe.

Organisons-nous !

C’est pourquoi, nous devons considérer l’isolement pédagogique comme une erreur professionnelle : il nous est indispensable de nous regrouper rapidement (dès la première année) pour témoigner entre pairs de nos pratiques et de construire, sur le plan pédagogique (et par conséquent éducatif et social) les véritables alternatives que j’évoquais plus haut. Nous devons inventer des pratiques sociales éducatives dont la structure, également alternative, ne reproduit pas le modèle de société que nous combattons. Il m’apparaît également hautement politique de ne pas laisser le champ pédagogique aux mains des idéologues néo-conservateurs de tout poil, à l’instar des récents créationnistes. Parallèlement aux mouvements ciblés, tels les Désobéisseurs, RESF, ou les collectifs de sans-papiers, nos résistances pédagogiques ne pourront se pérenniser que dans la constance de pratiques quotidiennes échangées avec les collègues : en échappant à la confidentialité, ces pratiques constituent à la fois un formidable outil de lutte, renforçant collectivement nos savoir-faire et donc nos libertés, qu’elles soient pédagogiques ou syndicales.

Peter, CNT Montreuil, collectif autogéré TCF
Le Chat du 93 no 14, septembre-octobre 2009
Bulletin de la CNT Éducation 93.

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