Les pissenlits de M. Racine (suite)

Publié le par la Rédaction

Debord en situation délicate

Mises en vente, les archives de l’auteur de La Société du spectacle risquent de senvoler pour luniversité Yale, aux États-Unis. À Paris, la Bibliothèque nationale a réagi. Et cherche des fonds pour acquérir ce «trésor national».

Plus que sept cent trente-neuf jours. Il ne reste plus que sept cent trente-neuf jours à la France pour acheter les archives du pape du situationnisme, Guy Debord. Passé ce délai, ce fonds très riche, qui comprend notamment les trois cahiers à spirale du mythique manuscrit de La Société du spectacle, pourrait s
envoler vers les États-Unis. En embuscade, luniversité Yale (Connecticut) a déjà formulé une offre ferme pour un prix — jugé astronomique par certains — se situant entre 2 et 3 millions deuros. «Jespère bien pouvoir réunir une somme équivalente et faire en sorte que ces archives rejoignent la Bibliothèque nationale de France avant lexpiration de ce délai, dès la fin de 2010», confie à LExpress son président, Bruno Racine, au cœur de cette course contre la montre. Et, à ceux qui sétonnent quune institution officielle comme la sienne se ruine pour intégrer dans son giron linspirateur intransigeant des agitateurs de Mai 68, le patron de la BNF répond : «Que dirait-on si lon ne sintéressait quaux défenseurs de lordre établi ? Nous avons bien des manuscrits de Sade…»

Lhistoire de ces archives commence avec le suicide de Guy Debord, le 30 novembre 1994, dans sa maison de Haute-Loire, à lâge de 62 ans. Depuis des décennies, lombrageux théoricien de lInternationale situationniste vivait discrètement, fustigeant la société marchande à coups de films étranges et de brefs pamphlets écrits dans une langue mariant Marx et le cardinal de Retz. Porté sur le whisky et ayant décidé de mettre fin à ses jours, lauteur de La Société du spectacle avait pris soin dassurer lavenir de son épouse, Alice : en 1992, il négocie son transfert chez Gallimard pour la somme rondelette de 700.000 francs et, deux semaines avant son suicide, obtient 750.000 francs de Canal Plus pour une Soirée Guy Debord, nomettant pas de demander à la chaîne cryptée détaler ses versements sur trois ans pour des raisons fiscales…

Ce n
est pas tout : lauteur de Panégyrique avait méticuleusement classé ses archives dans des cartons — manuscrits, scénarios de films, carnets de rêves, et même jusquà ses célèbres lunettes et une table pliante sur laquelle est collée une fiche précisant quelle lui servit à écrire La Société du spectacle… «Il sagit plus dune mise en ordre que dune mise en scène», précise le libraire Benoît Forgeot, qui, avec son confrère Pierre Bravo Gala, a été chargé dexpertiser ce fonds à la demande dAlice Debord. Il y a deux ans, déçue de navoir été approchée par aucune institution française, la veuve du théoricien situationniste a en effet décidé de vendre ces archives. Seule condition : une vente en un seul lot — qui exclut donc une dispersion en salle des ventes — suivie dune mise à la disposition des chercheurs aussi rapide que possible.

Les deux experts se mettent au travail. «Nous avons découvert un ensemble merveilleux, raconte Benoît Forgeot. Outre les manuscrits de tous ses livres s
y trouvent un projet inachevé de dictionnaire intitulé Apologie, tout le matériau, notamment iconographique, ayant servi à ses films, et des centaines de fiches de lecture sous forme de bristols, avec les ouvrages correspondants de Machiavel, La Rochefoucauld, Marx et dinnombrables auteurs de stratégie militaire.» On peut y ajouter le prototype en bronze de son fameux Jeu de la guerre — un Kriegspiel, inspiré par Clausewitz, qui ressemble à un jeu déchecs — et un lot important de photographies, où lon voit — enfin ! — le théoricien «situ» (seule une poignée de clichés le représentant étaient connus jusquici). Bref, un vrai trésor…

L
université Yale se montre intéressée. Et fait une offre. Reste à demander, comme lexige la loi, un certificat dexportation, pour que les documents puissent partir vers létranger. Coup de théâtre, la Bibliothèque nationale de France suggère que ces archives soient classées «trésor national». En clair, quon ne leur délivre pas le fameux «passeport». Saisie à son tour, la Commission consultative des trésors nationaux confirme cet avis, de justesse, par six voix contre cinq. Et le 12 février dernier, après en avoir, dit-on, longuement débattu avec ses collaborateurs, Christine Albanel, alors ministre de la Culture, publie un arrêté classant ces archives «trésor national». «Cest la première fois quune telle mesure concerne une œuvre aussi récente», se réjouit Bruno Racine. Mais, pour un internationaliste forcené comme Debord, la décision a de quoi faire sourire…

Conséquence légale : la France a trente mois pour acheter ces archives au prix proposé par Yale. Soit, donc, encore sept cent trente-neuf jours. Bruno Racine prend immédiatement contact avec une Alice Debord déçue de voir ses projets contrecarrés. Il la rassure, lui promet une exposition, un colloque et s
engage moralement à rassembler la somme au plus vite. Première étape, un très chic dîner des mécènes de la BNF, le 15 juin dernier, dans le prestigieux hall des Globes, en présence dAlice Debord : 18 tables de 12 convives à 500 euros le couvert, réservées par Veolia, Total, Nahed Ojjeh (richissime veuve de marchand darmes), Pierre Bergé… Ironie suprême du moment, autour dun tartare de bar de ligne aux légumes croquants arrosé de château-dassault 2001, tout ce petit monde admire le manuscrit, sous verre, de La Société du spectacle… Gageons que Debord lui-même en aurait souri.

Ce dîner et les promesses de dons — largement défiscalisés — recueillis ce soir-là ont permis de récolter 240.000 euros. Depuis, Bruno Racine contacte d
autres mécènes. Peut-être faudra-t-il aussi puiser dans les crédits dacquisition de la BNF et demander un petit coup de pouce au ministère de la Culture — ne dit-on pas que Frédéric Mitterrand, à lépoque où il dirigeait son cinéma LEntrepôt, avait été lun des rares à programmer le film de Debord In girum imus nocte et consumimur igni [Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu] ? Pour linstant, on est encore loin du compte. Jadis, les situationnistes avaient proclamé un célèbre : «Ne travaillez jamais !» On pourrait y adjoindre aujourdhui : «Mais archivez toujours !»

Publié dans Debordiana

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