"Être autonome matériellement pour être autonome politiquement"

Publié le par la Rédaction


Un groupe d’une petite dizaine de personnes s’est installé depuis deux ans sur le plateau de Millevaches, à la ferme de Bellevue sur la commune de Faux-la-Montagne. Pratiquant une activité agricole pour leur propre consommation, fabriquant du pain qu’ils échangent, ce groupe recherche un maximum d’autonomie. Non pour s’enfermer sur lui-même, mais pour établir avec les autres des relations qui ne passent pas par ces éléments sur lesquels nous n’avons guère de prise : l’État ou le marché. L’expérimentation avance à petits pas.
À l’été 2006, le groupe de la ferme de Bellevue accueillait une partie de la conférence européenne de l’«Action Mondiale des Peuples», un réseau de résistance radicale au capitalisme. Le thème de la rencontre tournait justement autour de cette question de l’autonomie. Avec un préalable clairement exposé : «L’autonomie matérielle est une condition de l’autonomie politique».
Explications par deux membres du groupe, Camille Madelain et Loïc Bielmann. Interview par IPNS (Informer pour nos semblables, journal d’information et de débat sur le plateau).

Pourquoi cette volonté d’autonomie matérielle ?

L’autonomie politique, entendue comme capacité à décider en connaissance de cause des règles et des institutions nécessaires à la vie à plusieurs — que ce soit au sein d’un collectif, d’une communauté, d’un ensemble de communautés, d’une région… n’est pas grand chose sans autonomie matérielle. Quelle maîtrise de nos vies si, pour la nourriture, la santé, le logement… nous avons recours au marché ou à l’État ? Autrement posée, l’autonomie politique a-t-elle un sens sans autonomie matérielle ?

Qu’entendez-vous par «autonomie matérielle» ?

L’autonomie matérielle, c’est l’état dans lequel une personne, une famille, un collectif, une communauté… peuvent satisfaire ses besoins matériels avec le minimum de contraintes imposées par l’extérieur, ou encore, leur capacité à pouvoir choisir les contraintes associées à la satisfaction de leurs besoins matériels. L’identification et le choix de ces contraintes sont inséparables d’une vision du monde. Pour nous, il s’agit autant de limiter nos dépendances à l’égard de telle ou telle source de biens matériels (État, marché…) que de construire un monde différent avec ses relations, ses outils, ses fonctionnements collectifs, etc. L’idée sous-jacente est bien que les formes de production, de propriété, d’échanges et de consommation ne sont pas neutres, mais produisent en partie la société. Autrement dit, au matériel est lié l’immatériel, le social.

Pour vous la question de l’autonomie matérielle (produire sa nourriture, répondre à ses besoins en matériaux, transports, etc. dans un cercle réduit et maîtrisable) dépasse donc la réponse à vos seuls besoins ?

En effet. Au-delà de la satisfaction de nos besoins matériels, il s’agit aussi de la satisfaction des besoins matériels des autres. Ou comment une personne, une famille, un collectif, une communauté… décident de participer à la satisfaction des besoins matériels d’autres personnes. La question étant alors de savoir quelles sont ces autres personnes : voisins et voisines, amis et amies, parents, clients et clientes… D’une manière générale, avec qui et comment voulons-nous nous lier matériellement ? De qui voulons-nous dépendre, par défaut (le moins pire), ou par enthousiasme (être en situation d’interdépendance avec des personnes que l’on aime, que l’on estime) ? En règle générale ce ne sont pas des questions que dans notre société on a l’occasion de se poser.

Concrètement sur votre lieu de vie (la ferme de Bellevue) qu’avez-vous entrepris dans cette optique ?

Nous avons pratiqué différents modes d’échanges notamment au travers de la fournée de pain que nous faisons tous les dimanches ou des coups de mains pour des gardes d’enfants, faire les foins, poser du carrelage, etc. Il y a des personnes à qui nous avons pu tour à tour vendre, puis troquer et parfois donner le pain. Des familles desquelles nous avons accepté le paiement de la garde d’enfants, puis l’échange du même service, enfin des gardes que nous faisons sans réciprocité apparente. Il y a des entreprises auxquelles nous demandons des produits en échange de coups de mains, d’autres où nous achetons mais aimerions plutôt échanger, etc.

Pourquoi êtes-vous si attachés à avoir une production matérielle localement utile ?

Il s’agit de prendre notre part dans la production matérielle, de ne pas laisser les travaux pénibles à celles et ceux qui n’ont pas eu le choix (ouvriers agricoles d’ici et surtout d’ailleurs), ni de vivre sur l’activité d’autres personnes comme c’est le cas de nombreux salariés associatifs qui ne seraient rien sans les «artistes» qu’ils font «tourner» les «porteurs de projets» qu’ils «accompagnent», les «jeunes» qu’ils «mettent en réseau», les «gens» qu’ils médiatisent. C’est être à la source. Se sentir lié à la matière, participer à toute la chaîne de production (de la graine à la conserve, du tronc à la maison, de la mise bas au fromage) pour donner sens et accomplir les tâches variées et nourrissantes. C’est aussi participer, prendre part à l’organisation de la production au niveau local et agir sur les échanges et la consommation locale. C’est encore obtenir une reconnaissance sociale. Il y a enfin du sens à produire chez nous, pour que tout ne vienne pas d’ailleurs, pour que nous rétablissons le lien entre ce que nous mangeons, la maison dans laquelle nous vivons et celles et ceux qui ont cultivé les légumes, ont fabriqué les matériaux de construction… Cela pour que le plateau ne devienne pas une réserve de nature dont les chambres d’hôtes et autres gîtes ruraux permettent aux travailleurs de la ville de venir y reconstituer leur force de travail. Ceux-ci ne verront pas les maisons de retraite, les instituts médico-éducatifs et autres foyers occupationnels médicalisés qui cachent les «improductifs», les «invalides» rejetés de leurs familles, de leurs quartiers, de leurs hameaux. Une infime partie de ce qui est consommé ici y est produit. L’agriculture produit bien des bovins de qualité mais pour être envoyés à l’engraissement en Italie. Les exploitations s’agrandissent, les sols s’appauvrissent.

Ici sur le plateau, vous sentez-vous seuls dans cette recherche ?

Non. Nous avons constaté qu’il existait déjà des choses, des expériences qui d’une manière ou d’une autre pouvaient rejoindre nos préoccupations. Coopérative d’achat, circuits courts, auto-construction, médias alternatifs, agriculture bio-dynamique, scierie coopérative, trocs en tout genre… existent autour de chez nous… Nous avons aussi pris connaissance du fonctionnement de la coopérative agricole, la Cuma Vivre dans la montagne Limousine, de l’existence multiséculaire en Limousin des sectionnaux et des communaux, c’est-à-dire des terres gérées collectivement par les habitants d’un hameau ou d’un village ou bien encore nous avons assisté à la création à Eymoutiers de la Société Civile Immobilière Chemin Faisant, sorte d’outil collectif d’accès au foncier et au bâti. Cet environnement a stimulé nos réflexions.

Vous parlez de communs ou de communaux à préserver ou à recréer pour désigner des biens collectifs qui appartiennent à tout le monde. Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Les communs, ou communaux, sont des biens organisés et protégés en commun. Ils servent à combler des besoins sociaux par des moyens non marchands. Ils permettent un accès direct à la richesse sociale sans le truchement des relations marchandes compétitives. Les communs sont nécessairement créés et portés par des communautés, c’est-à-dire des réseaux sociaux d’aide mutuelle, de solidarité et d’échange qui ne se réduisent pas aux formes marchandes. Les formes de communs sont diverses et émergent souvent dans des luttes contre leur négation (privatisation, exploitation de l’environnement…). Par exemple, autour de chez nous, nous pouvons transformer des biens privés en communs : bout de terrain pour jardin collectif, four à pain ouvert à tous, voitures partagées. La fontaine du village où coule une eau de source est un commun à préserver. Les sectionnaux sont des terres communes à tout un hameau. Un commun n’a pas seulement une valeur parce qu’il rend des services à des individus, il a aussi une valeur parce qu’il concrétise et donne un fondement stable à une communauté au sein de laquelle les générations peuvent se succéder.

Mais un tel projet est-il réalisable à très petite échelle ? Ne faut-il pas qu’il réunisse des personnes au-delà d’un groupe de «convaincus» comme le vôtre ?

Pour organiser l’utilisation et la protection d’un commun, nous devons rassembler les personnes susceptibles de participer à une communauté et définir des modes de participation et de prise de décision. Commun ne signifie pas «ouvert à tous», mais bien ouvert aux personnes qui se reconnaissent dans un projet, des valeurs ou un territoire commun, des personnes reliées. D’où nos réflexions ici : quels outils mettre en commun pour renforcer l’autonomie matérielle (jardins, pâturages, four, moulin…) ? Et avec qui ? Tous les habitants du village ? Le réseau de celles et ceux qui partagent nos valeurs ? Il est difficile de créer une communauté seulement sur une base territoriale mais cette base demeure essentielle.

Automne 2006
Sortir de l’économie no 3, juin 2009
Bulletin critique de la machine-travail planétaire.

Publié dans Organisation

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TT 16/08/2009 14:05

Être autonome suppose toutefois un minimum de réflexivité pour savoir repérer et contrer les situations de dépendance. Une solution : tracer les réseaux qui font l'agencement contraignant et aliénant de notre monde. Un texte en ce sens (à télécharger car plus intéressant que le post en lui-même) : http://yannickrumpala.wordpress.com/2009/01/04/cartographier-le-contemporain/