Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici (2)

Publié le par la Rédaction




La presse s’est demandé d’une seule voix, avec une naïve colère, quels procédés, quelle sorcellerie, j’avais bien pu employer pour influencer à ce point Gérard Lebovici. Pour, comme ils disent, l’envoûter. «Guy Debord, dans la vie de Lebovici, c’est la part des ténèbres. “Le diable.” Un Méphisto de pacotille pour une vraie tragédie : celle de l’envoûtement d’un homme. Derrière la face la plus cachée de Gérard Lebovici, il y a toujours Guy Debord. C’est à cause de lui que Lebovici menait une vie double et, une fois quittés ses bureaux de P.-D.G. de la rue Keppler, se muait verbalement en supergauchiste, admirateur et éditeur de Mesrine. […] Quel maléfice lie l’ex-soixante-huitard dérisoire et le roi du cinéma parisien ?» (Le Journal du Dimanche, du 11 mars.)

«Ainsi cet homme-là était l’ami, le mécène, le financier, le complice de l’écume des révolutionnaires du bazar de mai 1968 ? Il était l’admirateur de cette lie de la non-pensée, de cette incarnation chétive de “l’esprit qui nie” ? Ainsi cet homme d’affaires habile et implacable qui trustait les vedettes “vendeuses” et faisait trembler le monde du cinéma au point qu’on avait actionné la justice contre ses menées monopolistiques, s’était laissé impressionner jusqu’à la fascination par un pâle scribouillard, gourou de sous-préfecture, porté aux nues pendant huit jours par une poignée d’incultes parce qu’il couvrait des feuillets inutiles d’élucubrations inextricables et des mètres de pellicule d’images floues ?» (Minute, du 17 mars.)

«En 1971, le mythe, le soufre peut-être entre dans la vie de Gérard Lebovici, via Guy Debord […] Ce qui se passe entre debord et Lebovici ? Difficile à cerner. Séduction ? Lebovici, qui passait sa vie à rassurer les acteurs, est-il à son tour rassuré par Guy Debord ? Une certitude : entre l’imprésario-éditeur et le “pape” qui dès 1957 proclamait : “Nos ambitions sont nettement mégalomanes, mais pas mesurables aux critères dominants de la réussite”, le “pape” qui plus tard se voudra “encore plus inaccessible, encore plus clandestin”, le courant passe. Il est tentant de l’expliquer par la vieille magie de l’utopie. […] D’une part, la poursuite d’activités classiques d’imprésario et de producteur. D’autre part, la marginalité, un maître caché avec lequel Lebovici passe encore quelques jours du côté de Nîmes la semaine qui précède sa mort.» (Le Point, du 19 mars.)

«Il s’est laissé très vite séduire par les idées de ce mouvement éphémère et autodissous. Lui qui était au cœur financier du cinéma français promouvait contradictoirement le “non-cinéma” d’un Guy Debord qui proclamait dès 1959 : “Il y a maintenant des gens qui se flattent d’être auteurs de films comme on l’était de romans. Leur retard sur les romanciers, c’est d’ignorer la décomposition et l’épuisement de l’expression individuelle dans notre temps, la fin des arts de la passivité.” C’est aussi Debord qui écrivait la même année : “On ne conteste jamais réellement une organisation de l’existence sans contester toutes les formes de langage qui appartiennent à cette organisation.” Plus de dix ans plus tard, Gérard Lebovici rencontrait Guy Debord. et le producteur, tout en diversifiant ses activités cinématographiques et en prenant une place aujourd’hui sans doute irremplaçable, se prenait de passion pour celui qui parlait depuis des années du “dépérissement de l’art” et qui est rentré dans l’ombre, à la fin des années 1970, en disant : “Il n’y aura pour moi ni retour, ni réconciliation. La sagesse ne viendra jamais.”» (Le Quotidien de Paris, du 15 mars.)

«Une maison d’édition “révolutionnaire”. Elle s’appellera Champ Libre, et, très vite, elle devient le lieu de rencontre des situationnistes — ces héritiers du dadaïsme et du lettrisme qui, dès les années cinquante, avaient amorcé la critique radicale du capitalisme comme du communisme et auxquels sont dus les grandes idées et les meilleurs slogans de Mai 68. Lebo découvre là un monde qui le passionne, et un jour c’est la rencontre, pour lui fulgurante, avec un homme, Guy Debord, “pape” des situationnistes, et son livre La Société du Spectacle. Qu’est-ce qui, en Debord, peut bien fasciner à ce point un homme comme Lebo ? Voit-il en lui le théoricien de la société-spectacle, qui, justement, démolit les médias, met en garde contre toutes les illusions de l’image marchandise, bref, sape de fond en comble ce qui est, en principe, l’univers de Gérard Lebovici imprésario et producteur ? En tout cas, sous l’influence grandissante de Debord, Lebovici se transforme, se dédouble, défait dans l’ombre les valeurs qu’il sert le jour. Et c’est apparemment sans problème qu’il assume ses deux conditions d’homme de spectacle et de théoricien de l’anti-spectacle.» (Le Nouvel Observateur, du 23 mars.)

«En 1971, quand un homme se présente à Gérard Lebovici en tant que représentant de Guy Debord, celui qui est encore à cette époque le puissant patron d’Artmédia, va se passionner pour le fondateur de l’Internationale situationniste. Il produira ses films et achètera une salle de cinéma qui deviendra une sorte de “musée vivant” dédié à l’œuvre cinématographique de Debord : Hurlements en faveur de Sade (1952), La Société du Spectacle (1973) et son dernier film In girum imus nocte et consumimur igni (1978). Ces films, qui en fait n’en sont pas mais qui constituent plutôt une somme de collages, de détournements d’images, de photos, de voix-off débitant des textes talentueux et toujours sans concession vis-à-vis de ce que debord appelle la “Société du spectacle”, vont étrangement séduire celui qui a dans son agence les plus grands noms du cinéma français. Comment expliquer alors que Gérard Lebovici se laisse envoûter, sans doute jusqu’à l’“entretenir”, par celui qui écrit en 1959 : “L’unique entreprise intéressante, c’est la libération de la vie quotidienne, pas seulement dans les perspectives de l’histoire mais pour nous et tout de suite. Ceci passe par le dépérissement des formes aliénées de la communication. Le cinéma est à détruire aussi.” […] Debord, à cause de son intransigeance, sa “critique globale de l’idée du bonheur”, sa “mise en actes du doute systématique à l’égard de tous les divertissements et travaux d’une société”, son mépris vis-à-vis de tout écrivain, cinéaste, journaliste, artiste (et en particulier ceux dits d’avant-garde), sa haine des communistes, des gauchistes ou de tout personnage politique, s’est retrouvé très vite isolé de tout et contraint de “disparaître”.» (Le Quotidien de Paris, du 14 mars.)

Je ne sais pourquoi m’appellent «Méphisto de pacotille» ceux qui n’ont pas su voir qu’ils servaient une société de pacotille et en étaient gratifiés, nourris et logés justement en pacotille. Ou peut-être est-ce précisément à cause de cela ? Que le mouvement de 1968 ait été fondamentalement dérisoire, voilà ce que dément leur fureur encore vive seize ans après. Et, personnellement, on sait que j’ai été le moins dérisoire des meneurs de ce temps-là ; et le moins récupéré ultérieurement. «L’esprit qui nie» a sûrement été chétif dans l’époque. On ne choisit pas son époque, quoique l’on puisse la transformer. La «lie de la non-pensée» a été, on ne peut plus le dissimuler, celle qui a constamment conduit le monde, d’erreur en sottise, jusqu’au point où vous le voyez présentement. Il est très faux que j’aie été «porté aux nues pendant huit jours par une poignée d’incultes», car je sais très exactement qu’ils ne l’ont pas fait pendant deux jours ; pendant un seul jour. «Gourou de sous-préfecture» est plaisant. C’est une habitude des journaux, de temps à autre, de me contester même d’avoir été un Parisien, entre ma naissance et le moment où l’on a modifié la ville jusqu’à la rendre indigne d’être habitée, quand j’avais déjà plus de quarante ans. Peut-être est-ce une allusion au fait que j’habite une partie de l’année à arles, sous-préfecture ? cette petite ville d’aujourd’hui a été aussi une capitale provisoire de l’Empire de la décadence. «Pape» est un mot dépréciatif que l’on a appliqué systématiquement à André Breton, et c’est déjà une ignominie dérisoire dans ce cas, même si Breton a un peu joué du charisme et de l’autorité hiérarchique, et pendant plus de quarante ans, ce qui est vraiment trop long. Il serait certes tentant d’expliquer bien des choses «par la vieille magie de l’utopie», mais il est plus désolant pour beaucoup d’avoir à les expliquer par la force de la critique réelle du monde réel. «Un maître caché», qu’il soit du côté de Nîmes ou dans le château de Montségur, cela souhaite encore évoquer les sectes, l’«iman caché», le Vieux de la Montagne et ses Assassins toujours prêts, ou peut-être aussi les mystérieux Templiers. Un mouvement autodissous qui a duré quinze ans (1957-1972), et qui a laissé de telles traces, ne peut être dit «éphémère». Détestent-ils tellement les situationnistes parce qu’ils ont eu tort ou parce qu’ils ont eu raison ? on ne déteste pas tant ceux qui ont eu tort. Sinon, comment trouverait-on des gouvernants à réélire ? Suis-je «rentré dans l’ombre à la fin des années 1970», ou plutôt au début ? Ne serait-il pas plus juste de reconnaître que je n’en suis jamais sorti ? J’ai déjà dit, je le répète en passant, que les situationnistes ne se sont jamais rencontrés à Champ Libre. Dire que je resterai évidemment toujours fidèle à mon choix de refuser cette société, ses célébrités, et son spectacle du mensonge, et donc aussi à la clandestinité où l’on m’a rejeté sans cesse depuis quelques décennies, c’est ce que l’on veut confondre avec la clandestinité politique, et celle-ci même est confondue très volontairement à présent avec un terrorisme anti-démocratique, comme on le dit pour vendre les Basques à une démocratie où les voix des généraux sont comptées à part. J’ai connu parfois, dans ma jeunesse, selon les périodes mais surtout selon les pays, quelques courtes périodes de vraie clandestinité. C’est évidemment tout différent d’une simple et facile clandestinité par rapport aux fastes miséreux du spectacle. il est encore plus stupide d’écrire comme Le Quotidien de Paris que mon extrémisme, qui m’a fait naturellement beaucoup d’ennemis, m’a isolé et «contraint de disparaître». Je n’ai jamais, en ce sens, disparu. De quoi rêvent-ils ? Aurais-je eu deux ou quatre fois plus de simples particuliers comme ennemis, je les négligerait tout autant, et je ne disparaîtrais certainement pas avant mon heure. jusqu’à présent, on l’oublie trop, c’est Gérard Lebovici que l’on a fait disparaître.

Le plus remarquable, sans conteste, de tous ces articles stupéfiants, est signé par un M. Boggio dans Le Monde du 15 mars. Je vous prie de lui accorder une attention toute particulière : «À en croire certains, Gérard Lebovici aurait, en quelque sorte, appelé le meurtre. “Si quelqu’un devait mourir dans le cinéma, confie un proche qui, comme la plupart de nos interlocuteurs, tient à garder l’anonymat, c’était lui.” […] ainsi, le fait que cet homme énergique, si actif dans le milieu ouvert, hâbleur, du cinéma, se soit laissé gagner par l’influence de Guy Debord le solitaire, discret jusqu’à l’obsession, passait, hier encore, pour le signe d’une faiblesse forcément fatale. Gérard Lebovici “descendait une pente”, il en est dix, vingt témoignages, l’éloignant progressivement de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel pour une errance psychologique, intellectuelle, conduite, on en est sûr, par Debord le “gourou”. “Trop de provocations, trop d’insultes publiques, tout cela devait finir mal”, explique encore un écrivain, anonyme volontaire. […] “L’idée était pourtant séduisante, explique l’un de ceux qui rêvent déjà d’écrire le roman de la mort de Lebovici, d’un éditeur connu pour son goût de la provocation, tué pour s’être peut-être ressaisi, pour avoir refusé, une fois, ce qu’on était sûr qu’il accepterait.”»

on a si bien voulu montré que le procédé véritablement criminel, ce n’était nullement d’assassiner Gérard Lebovici, mais plutôt de l’avoir mené, par diverses influences inexplicables mais constatables, jusqu’à s’éloigner «progressivement de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel», qu’on emploie sans y penser plus une phrase très audacieuse, qui donne l’impression que M. Boggio en sait long, et qu’il impute peut-être cette exécution au milieu professionnel du cinéma, quoiqu’il l’approuve en cette occurrence d’avoir eu recours à une sorte de peine de mort à titre exceptionnel, et prononcée par une autorité privée, ou semi-privée. Peut-être M. Boggio croit-il, comme le cinéma courant est une œuvre d’imagination qui travaille presque toujours dans la perspective de l’organisation dominante de la vie, qu’en contrepartie ce milieu possède une sorte de délégation d’autorité qui lui permettrait parfois de s’imaginer qu’il est une sorte d’État, qui pourrait faire exécuter lui-même des peines afflictives quand un individu s’est trop visiblement éloigné «de la norme socialement acceptée par son milieu professionnel» ? Cependant, même en pensant cela, c’est d’autres qu’il lui paraît urgent de dénoncer. On savait qu’il existe, et pas seulement en Russie ou au Chili, nombre de journalistes-policiers. À l’heure où tous les pouvoirs se conjuguent, pour démentir Montesquieu mais garder le contrôle de l’État, on voit que le pouvoir parajudiciaire de la presse ne s’embarrasse pas des vétilles de forme que devait observer antérieurement la Justice. Ce ne sont que témoins inconnus et anonymes, «dix, vingt témoignages» — mais pourquoi pas cinquante, deux cents ou plus , — comme cet «écrivain, anonyme volontaire» (est-ce un écrivain pornographique, ou seulement un auteur de romans policiers ? enfin il est honteux et prudent pour quelque raison). Est-ce le même qui rêve «déjà d’écrire le roman de la mort de Lebovici» ? Mais osera-t-il, même sous un pseudonyme ? Nous verrons. Cette multitude anonyme, à l’exception de M. Boggio qui prend la responsabilité de les confirmer tous en signant de son nom, si toutefois c’en est un, aboutit à cette certitude («on en est sûr») que le responsable est Debord ; que c’est une «faiblesse forcément fatale» de me connaître ; de même qu’on relance, par l’autorité d’un roman qui n’est pas encore écrit, l’hypothèse que Gérard Lebovici a été «tué pour s’être peut-être ressaisi, pour avoir refusé, une fois, ce qu’on était sûr qu’il accepterait». Et qui d’autre au monde pouvait être sûr qu’il accepterait tout ce qu’il serait utile de lui demander, sinon moi ?

Il paraît difficile de comprendre pourquoi on aurait besoin de recourir à la sorcellerie et à l’envoûtement pour tenter d’expliquer une réalité si naturelle : un éditeur s’intéresse à quelqu’un qui écrit comme moi, tout simplement parce qu’il m’a lu. Ne s’agirait-il que de mon livre, il en remplace avantageusement mille autres. Il y aura bientôt vingt ans, j’ai qualifié toute une phase très importante du capitalisme, un siècle entier, du nom qui lui restera. Et, s’il faut des explications annexes, tous les gens qui ont l’occasion de me fréquenter diront qu’il est plutôt intéressant, et parfois agréable, de me connaître personnellement. Enfin, le seul fait que je n’ai pas du tout voulu que m’approchent les désolantes célébrités de l’heure me donnerait, s’il en était besoin, un prestige suffisant auprès de ceux qui ont eu la malheureuse obligation de les côtoyer.

Mais, comme le prolétariat, je suis censé ne pas être au monde. Alors Gérard Lebovici est aussitôt réputé entretenir un dangereux commerce avec les fantômes. Le recul de la pensée rationnelle, si évident, et si délibérément recherché dans le spectacle, fait taxer de magie noire, de ralliement aux forces obscures des gourous, du Vaudou, et j’en passe, toute pratique qui se tient en dehors de la magie officielle organisée par l’État, de l’omniprésent miroir du monde où tout se présente à l’envers. Dire que deux et deux font quatre est en passe de devenir un acte révolutionnaire. Ose-t-on penser en France à chercher midi à quatorze heures, en été ? Terrorisme ! C’est le soleil qui se trompe, et le gouvernement qui a raison.

Enfin, on m’attribue un rôle de démiurge, d’autant plus surprenant qu’en principe je ne devrais pas exister. J’aurais tout fait, j’aurais ensorcelé, et toujours seul principe actif, mais inexplicable : comme si l’autre était moins qu’une bête, un objet. La vérité est évidemment toute différente. Gérard Lebovici a su me charmer comme très peu de gens ont pu le faire. Cela doit être ajouté à ses mérites, non à mes crimes.

Dans ce dégorgement de fureur, monotone et répétitif, Minute du 17 mars s’élève à une véritable originalité. Prétendant que je suis depuis toujours un agent russe, comme on le disait déjà de Bakounine, on conclut que, grâce à l’or de Moscou qui m’arrive par caisses, c’est en réalité moi qui ai fait la fortune bien suspecte de Gérard Lebovici. Ce serait mon plus bel exploit.

À peine cette campagne de presse s’était-elle déclenchée que de nombreux journalistes essayèrent, en sonnant à ma porte ou même en téléphonant directement, quoique mes numéros de téléphone soient toujours sur la «liste rouge» que les Postes ne communiquent pas, d’obtenir un entretien avec moi. Tous furent éconduits par mon entourage. Des dizaines de photographes, par groupes ou individuellement, et même quelques cameramen, stationnèrent pendant plusieurs semaines devant mes fenêtres, voulant obtenir à la sauvette une image de moi. Il est réconfortant de noter que tout le temps perdu par ces incapables n’aboutit à rien, à la seule exception, après un mois d’efforts, d’une silhouette floue et insignifiante prise au téléobjectif par un photographe infiltré dans une maison voisine ; et que publia Paris-Match, assortie de haineux commentaires. Les journalistes d’aujourd’hui sont si habitués à la soumission des citoyens, voire à leur ravissement, devant les exigences de l’information, dont ils sont apparemment les grands prêtres, et en réalité les salariés, que je crois vraiment que beaucoup d’entre eux supposent coupable celui qui prétendrait ne pas s’expliquer devant leur autorité. Mais moi, j’ai toujours trouvé coupable de parler à des journalistes, d’écrire dans les journaux, de paraître à la télévision, c’est-à-dire de collaborer si peu que ce soit à la grande entreprise de falsification du réel que mènent les mass media. Il est assez normal que je pense cela, et agisse en conséquence, puisque j’en ai publié la théorie, il y a longtemps. On croit volontiers que tous ceux qui peuvent accéder  à cette sorte de célébrité d’un instant, le veulent, et le veulent même le plus souvent possible. Mais je n’ai rien à vendre. La discrétion est mal vue dans notre époque. Le Nouvel Observateur du 23 mars en donne un exemple qui va très loin : «“Je n’ai jamais vu, dans ma longue carrière, une affaire aussi étrange et aussi mystérieuse”, dit ce grand patron de la police… Et il conclut d’un ton songeur : “Que voulez-vous, à vivre dans le secret, on meurt dans le noir.”» Il y a là l’apparition d’une nouvelle loi sociologique qui laisse en effet songeur. Ce «grand patron de la police» vient d’apporter une contribution brillante à la théorie du spectacle. Il introduit la définition d’un nouveau délit. Qui ne va pas spontanément se faire voir autant qu’il peut dans le spectacle, vit effectivement dans le secret, puisque toute la communication courante de la société passe par cette médiation. Qui vit dans le secret, est un clandestin. Un clandestin sera de plus en plus tenu pour un terroriste. En tout cas, un clandestin ne peut fréquenter des gens honorables ; et on ne saurait don s’étonner outre mesure s’il connaît une mort violente et mystérieuse.

Le thème de la clandestinité, ou parfois de la simple disparition, s’appuie sur cette preuve tangible qu’il n’existe pas de photos de moi. Le Journal du Dimanche du 11 mars dit : «Si vous n’êtes pas montés sur les barricades en mai 68, vous ne connaissez sans doute pas Guy Debord. Sachez seulement que depuis dix ans, cet auteur “situationniste” a décidé de “disparaître” pour mieux frapper les imaginations. disparition presque totale : pas de domicile, pas de photo (la dernière remonte à 1959), pas de contacts en dehors d’un tout petit cercle de fidèles. Le plus fidèle, c’était Gérard Lebovici.»

Contradictoirement, la presse a publié dans cette période une demi-douzaine de photos de moi, qui toutes se rencontrent dans des publications situationnistes. Et je ne doute pas qu’il en existe bien d’autres. Mais ils insistent sur leur ancienneté ; ils l’aggravent eux-mêmes. VSD du 15 mars a trouvé une photo publiée dans l’édition de 1967 de La Société du Spectacle et la présente ainsi : «Datant de 1959, une des rares photos de Guy Debord, le philosophe situationniste qui inspira à Gérard Lebovici ses idées anarchistes.» Seule leur inculture les a empêchés de trouver une assez récente photo de moi, extraite avec d’autres de mes films et publiée dans mes Œuvres cinématographiques complètes, aux éditions Champ Libre. Désignée comme «Debord à quarante-cinq ans», elle date donc de 1977. D’où l’acharnement, et l’échec presque total, de la presse pour s’en procurer une par ses propores moyens en 1984. Pour en finir avec cette fade légende selon laquelle je voudrais me cacher de qui que ce soit, j’en fais publier ici même une toute récente.

Le même Journal du Dimanche du 11 mars, à partir de sa source favorite, celle qui a connu en 1974 toute l’épopée des héros qui s’embarquèrent pour la conquête des éditions Champ Libre, expose tout le passionnant problème du processus de ma disparition : «Pourtant, l’homme à l’attaché-case veut parler au nom du plus absolu de tous les révolutionnaires : le père fondateur de l’Internationale situationniste, mini-groupuscule au nom ronflant, qui rejette dans la revue du même nom tous ceux qui prétendent penser la politique, y compris les gauchistes qu’il trouve encore trop étatistes. L’homme en costume vient parler en son nom parce que Debord vit désormais caché. La dernière photo que l’on connaît de lui montre un homme jeune aux cheveux courts, portant des lunettes cerclées d’acier, sosie de l’acteur-metteur en scène Roger Planchon.» Ce blâme implicite semble assez fâcheux pour Roger Planchon. Toujours soucieux de fidélité scupuleuse à la vérité historique, je me sens tenu de l’en laver, même si cela m’entraîne à faire porter une si lourde responsabilité sur un autre homme (on sait que certaines écoles de criminologie ou de psychiatrie ont attaché une très grave importance à l’étude des crânes ou des expressions du visage). C’est en réalité de l’acteur Philippe Noiret que j’étais l’exact sosie, quand nous étions jeunes.

C’est Le Journal du Dimanche du 18 mars qui dresse le tableau le plus complet de ma vie quotidienne, quoique du point de vue d’une sorte de délire systématique. Comme trop souvent dans cet écrit, il me faudra citer largement, car de telles choses ne peuvent se résumer, de même que n’importe qui ne pourrait pas les inventer. «“Sacré client”, a murmuré le commissaire divisionnaire Jacques Genthial (c’était avant son limogeage de la Brigade criminelle) en raccompagnant après deux heures d’audition Guy Debord, le gourou, l’âme damnée de Gérard Lebovici, le producteur assassiné dans le parking de l’avenue Foch. Le “pape du situationnisme”, gauchiste et personnage bien mystérieux, a été en effet entendu au quai des Orfèvres dans le cadre de cette enquête difficile sur un meurtre étrange.»

Mais le ton monte vite, et l’on va passer d’une impression personnelle attribuée arbitrairement au commissaire divisionnaire Genthial, à une conviction presque générale que l’on prête à différents services de police, au vu de dossiers et d’observations parfaitement imaginaires : «Et pour beaucoup de policiers, qu’ils appartiennent à la “crime”, à la D.S.T. ou aux Renseignements généraux, la piste la plus sérieuse s’arrête dans l’entourage de Guy Debord. Ils sont pour le moment en tout cas convaincus que la mort de Gérard Lebovici serait directement liée avec les “relations” qualifiées de très suspectes de ce dernier. Le moins que l’on puisse dire c’est que, fidèle à sa légende, Guy Debord ne s’est guère montré bavard : “Il ne comprend pas. Il ne connaissait pas d’ennemis à Lebovici. Peut-être s’agit-il d’une regrettable erreur ? Toujours est-il qu’il ne connaît personne, pas plus Mesrine que des terroristes.” En revanche, les services de police, eux, connaissent bien Guy Debord. Et s’il est mystérieux pour son entourage, le pape des “situationnistes” ne l’est pas pour les hommes de la D.S.T. et des R.G. Jugez plutôt.»

On invente d’un bout à l’autre, mais on n’invente pas n’importe quoi. On me prête des propos ridicules et inconvenants («Peut-être s’agit-il d’une regrettable erreur ?»), qui sont manifestement une mauvaise parodie du style d’un capo de la Mafia. Pour cette fois objectif, Libération du 13 mars a dit plus sobrement : «Par ailleurs, selon des sources policières, l’audition, ce week-end, de Guy Debord, l’un des grands noms situationnistes, n’a rien donné.» Mais, comme dit ce Journal du Dimanche, «jugez plutôt» de la suite, et vous allez rire.

«C’est à partir de 1968 que Guy Debord commence à attirer l’attention des Renseignements généraux de la Préfecture de police. Très favorable aux thèses révolutionnaires, il participe aux mouvements étudiants. On le voit dans les meetings, on l’aperçoit au-devant des manifestations. Mai 68 passe, Guy Debord reste avec sa passion : le cinéma. Lebovici, qu’il rencontre peu après, sera son mécène. En attendant, Debord se marie. En 1970, il épouse une ravissante Chinoise de Changhaï, Alice Ho. La mère d’Alice, restauratrice, épousera en secondes noces un Allemand déserteur des armées du Reich, Wolf Becker. Alice Ho s’appellera désormais Becker-Ho. La famille Becker-Ho s’installe à Paris. À quelques centaines de mètres du musée de Cluny. Mme Becker-Ho achète un restaurant chinois. La D.S.T. déjà à l’époque surveille le restaurant où l’on pense que des correspondants de la Chine communiste viennent se restaurer.» Si les Renseignements généraux ont pu s’intéresser à moi, 1968 me paraît une date bien tardive. Je n’ai pas été converti par mai 1968. Je suis un plus vieux bandit que cela. Le cinéma n’a pas été ma passion, et même pas l’anti-cinéma. «Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n’était pas l’objet de son amour», pour employer les termes de Bossuet. Ici, j’ai plaisir à relever en passant un mot vrai, le seul peut-être de l’article. On peut dire qu’Alice est ravissante. Mais chez moi rien ne saurait aller sans quelque arrière-pensée clandestine. On tombe tout de suite sur la fille de Fu Manchu, les sociétés secrètes de la Vieille Chine, les agenst de la Chine bureaucratique, l’enfer du jeu. Quand je ne recherche pas le mystère, qui vient toujours, j’exploiterais au moins les charmes de ma femme ou de mes amantes, puisque l’on prétend qu’«en 1972, Guy Debord lance son épouse dans le cinéma. Quelques magazines spécialisés s’intéressent à elle. Elle tourne dans des courts métrages mis en scène par son mari mais financés par Lebovici.» Il est inutile de commenter ce que peuvent être en ce domaine des «magazines spécialisés». Faire tourner des vedettes, par ailleurs, n’a pas été une caractéristique de mon style dans le cinéma.

«Cette même année les hommes de la D.S.T. s’occupent de plus en plus du cas Debord. Pour eux, aucun doute, le “pape” — c’est ainsi qu’il est qualifié — se livre à des activités suspectes. Mais il semblerait que des interventions émanant de personnalités politiques — de gauche comme de droite — font enterrer son dossier.» Cette même année, c’est 1972. Si à partir de cette date, la D.S.T. s’occupe «de plus en plus» de moi, et en douze années, n’a rien trouvé, on conclurait pour tout autre, et plus vite, qu’après tout, il était peut-être soupçonné à tort d’agir pour le compte d’une puissance étrangère, ou d’un plus vague «terrorisme international». Mais dans mon cas «il semblerait» que des personnalités politiques, «de gauche comme de droite», aient voulu me protéger. Il faut dire de gauche et de droite puisque tant de nuances politiques se sont succédé au pouvoir. Il est notoire que je n’ai aucune relation avec des personnalités politiques et que, de droite ou de gauche, je les considère tous comme de la même farine. Il est tout de même étrange, non tant que ces politiciens aient unanimement confirmé mon jugement sur leur équivalence ; mais qu’ils m’en aient ainsi en quelque sorte remercié, avec une si humble modestie. C’est même proprement incroyable. Presque autant que ces maîtres du Kremlin que je serais censé avoir arnaqués si témérairement.

«À la même époque, les époux Debord auraient “recueilli” la fille d’un homme politique très puissant, ce qui a mis les Renseignements généraux sur les dents car la fille de ce personnage parle beaucoup trop.» Je n’ai connu en aucune saison la fille d’aucun homme politique «très puissant», ni très peu puissant, ni qui attendrait encore de le devenir. Mais ce perspicace Journal du Dimanche ne manque pas de savoir que, si j’en avais connu une, j’aurais tiré parti de ses supposés bavardages, soit pour les vendre aux Russes, soit peut-être pour faire chanter son infortunée famille.

«Aux abords de leur propriété de Bellevue-la-montagne (Haute-Savoie) où, de juin à septembre, les époux debord viennent se reposer, les Renseignements généraux planquent donc et photographient les “invités” du week-end. Debord reste toujours aussi mystérieux. On ne le joint pas sans user d’un code, les volets de sa propriété restent fermés à l’exception des persiennes de la cuisine.» Ici, je vais faire une révélation confondante. Si, en été, beaucoup de persiennes de ma maison restent fermées, c’est une efficace défense contre les mouches. Je fais allusion à l’insecte diptère de la famille des muscidés, et non aux journalistes ou autres agents secrets de police qui voudraient, au sens figuré, s’y reconnaître. Que ne nous explique-t-on aussi le code évoqué ? Il servirait à d’autres curieux. Par ailleurs, ces journalistes sont aussi ignares en géographie qu’en histoire. Bellevue-la-Montagne est en Auvergne.

«Il voyage sous un faux nom. Italie, Allemagne. Mais les Renseignements généraux ne lui laissent aucun répit et le suivent dans ses moindres déplacements. Quand Guy Debord déménage pour occuper un luxueux appartement à quelques mètres de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, les Renseignements généraux sont là qui observent à la jumelle. Lorsqu’il quitte Paris pour habiter Arles, où il réside actuellement, les Renseignements généraux sont encore là. Son téléphone ne peut être écouté, il n’en a pas. En revanche, ses déplacements sont suivis. On sait que le “pape” aime la bonne chère, les jolies filles et la bonne vie.  Mais on sait aussi qu’il est en relation avec des intellectuels italiens et allemands eux-mêmes très proches des groupes révolutionnaires : bande à Baader ou Brigades rouges.» Il est facile d’imaginer que je voyage sous un faux nom, surtout en Italie et en Allemagne, pays fameux pour leurs terroristes. Cela veut dire que j’utilise, ayant mes raisons, de faux papiers d’identité. Mais ces gens qui ne me «laissent aucun répit» ne peuvent citer un seul de ces faux noms à leurs collègues de la presse. Peut-être se sont-ils simplement moqués d’eux ? Mais un résultat est plus indiscutable. On a la preuve que j’aime les jolies filles et la bonne chère. N’est-ce pas une tendance très répandue ? Plus tellement, dirait-on. Aujourd’hui, les choses les plus simples paraissent toujours liées à la critique de la société. Il est vrai que je n’ai pas été souvent porté à expérimenter la «nouvelle cuisine», où quelque poivre vert essaie de couvrir le goût de l’élevage chimique des bestiaux, ni les dames aux voix factices qui font dans des termes risiblement similaires l’éloge des bonheurs-du-jour. Il est bien utile de comprendre la société et son mouvement, pour n’être point dupe, et reconnaître le vrai là où il est. D’ailleurs, un élément important manque bizarrement à ces compromettantes révélations. J’aime aussi le bon vin et, au moins dans ce domaine, je me suis très généralement tenu dans les limites de l’excès.

«Mais les R.G. et la D.S.T. n’arrivent toujours pas à prouver à quoi joue Debord. On se doute qu’avec Lebovici, il finance tel ou tel “mouvement” ou même qu’il connaît beaucoup de monde. Sans arrêt sur le qui-vive, Debord mène une vie de reclus, toujours à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose. Mesrine, par exemple. Le “pape” poursuit sa course infernale dans un autre monde. En septembre dernier, toujours “accompagné” des R.G. Debord quitte Arles comme tous les ans pour rejoindre sa maison de campagne de Bellevue-la-Montagne. Discrets, ne disant jamais bonjour, les époux Debord vivent cachés. La vie ne semblait reprendre que le soir tard, disent leurs voisins. Des voitures arrivaient puis repartaient. Du monde et du beau monde, affirment les R.G. qui sont en possession d’une liste assez impressionnante de “relations” triées sur le volet de Debord. C’est cette liste, ces “relations” qui seraient à l’origine de “l’autre affaire Lebovici”. Non pas du crime, mais des suites que cet assassinat est en train de créer. En effet jamais depuis l’affaire De Broglie, la Brigade criminelle et la préfecture de police n’avaient été soumises à un tel matraquage de “demandes” et de “recommandations”. Une d’entre elles démontrerait en tout cas que, si l’affaire Lebovici dérange beaucoup de monde, elle prouve la puissance de Debord. On a en effet “recommandé” au patron de la criminelle de n’interroger Guy Debord qu’en toute dernière extrémité. Et dans la plus grande discrétion. Ce qui fut fait… trois jours après l’assassinat de Lebovici.»

Telle est, pour cette livraison, la fin du feuilleton. C’est évidemment extrêmement louche. Surtout ces «voitures qui arrivaient puis repartaient». Dans un tel désert, n’était-il pas plus normal qu’elles restassent ? Après un certain temps, on aurait eu là un parking, et on sait maintenant tout ce que la société moderne peut faire d’un parking. Il est flatteur d’apprendre un jour que l’on détient une telle «puissance». On me l’avait bien caché jusqu’ici. Quoique, naturellement, la puissance vous crée beaucoup d’ennemis, et de plus en plus fréquemment, l’ennemi vous assassine en se riant de la police. Mais d’où vient cette puissance et quelle est sa nature ? Peut-être d’avoir su écrire, sans aucune concession, exactement ce que je pensais de notre temps ? Cette puissance ne serait donc que celle «des âmes fortes sur les esprits faibles», qui déjà dans l’histoire a pu passer pour de la sorcellerie. C’est cela, «poursuivre sa course infernale dans un autre monde», plutôt que sa carrière paradisiaque dans celui-ci. Je ne prétends évidemment pas, ayant pris des responsabilités historiques, passer pour innocent. Hegel a dit que seules les pierres sont innocentes. Mais il est admirable que personne n’ose dire ce que l’on me reproche précisément ; et que tous accumulent, non seulement sans preuve, mais sans aucune vraisemblance, les mêmes incriminations stupides, qui ne se prouvent que par la répétition.

Quel étrange et malheureux pays, où l’on est informé de l’œuvre d’un auteur plus vite et plus sûrement par les archives de la police que par les critiques littéraires d’une presse libre, ou par les universitaires qui ont fait profession de connaître la question !

Aucune trivialité, on l’aura remarqué, ne paraît indigne du courroux de mes censeurs. Après avoir affirmé que je suis sans domicile connu depuis quinze ans ou plus, ils dressent une liste de mes résidences, et dissertent sur leurs styles. On a vu qu’on jugeait luxueux l’appartement que j’habitais à Paris près de Saint-Nicolas-des-Champs. Mais que dire des autres ? Le Progrès de Lyon du 19 mars découvre : «On s’est même posé la question (que l’on se pose toujours d’ailleurs) de savoir si Gérard Lebovici n’avait pas des attaches en Haute-Loire. On sait en effet que dans un petit hameau de la région de Bellevue-la-Montagne, à une trentaine de kilomètres du Puy, existaient et existent encore deux anciennes fermes, composées de plusieurs corps de bâtiments, achetées il y a une bonne dizaine d’années par des personnes qui figuraient parmi ses intimes. Rénovées et aménagées, les deux bâtisses allaient rapidement devenir, par la volonté de leurs occupants — attitude qui contrastait soudain avec les rapports amicaux qui avaient présidé à leur installation — des lieux coupés du… reste du monde. Ceintes de hauts murs que l’on avait fait reconstruire pour certains, rehausser pour d’autres, seuls les amis et proches des propriétaires pouvaient y pénétrer, facteur et gendarmes en étant tenus à l’écart. On y vivait surtout la nuit, de juin à septembre, et l’on recevait beaucoup. De puissantes voitures, même des Rolls Royce, stationnaient l’été dernier encore aux abords de la bâtisse. Gérard Lebovici figurait-il parmi les habitués ? Cela n’est pas impossible et ne ferait d’ailleurs que compléter le portrait entouré d’un halo déjà mystérieux de l’agent et producteur parisien dont la fin est pour l’heure tout aussi mystérieuse.»

Ces deux anciennes fermes «existaient et existent encore». On peut goûter le laconisme du style, la charge de sous-entendu. On dirait du Tacite. Mais je ne doute pas qu’elles disparaîtront, elles aussi, un de ces jours, ces fermes maudites. On les rasera, et on y sèmera du sel. Les gendarmes tenus à l’écart, cela signifierait une fraction de territoire soustrait à l’autorité de la République, le comble de l’indépendantisme occitan, qui commencerait sur une très petite échelle, mais radicalement. Pire qu’un Canaque, j’aurais hissé le drapeau noir — mais frappé de la tête de mort et tibias de la vieille piraterie —, et l’on m’aurait, bien entendu, laissé faire. Les murailles qui coupent le lieu du monde évoquent les châteaux de Sade, un Silling auvergnat. Oui, Gérard Lebovici avait des attaches en Haute-Loire. Je me plais à croire qu’il s’y est toujours senti chez lui. Si, à titre seulement hypothétique, on estime que cela «ne ferait d’ailleurs que compléter le portrait entouré d’un halo déjà mystérieux de l’agent et producteur parisien», une seule conclusion en découle, très hostile au développement économique de cette montagne déshéritée, en butte aux pires orages, si souvent sinistrée, et très imparfaitement «désenclavée» : si vous ne souhaitez pas mourir prématurément, et si vous ne voulez pas aggraver le halo de mystère que l’on pourrait retenir contre vous, ne fréquentez surtout jamais la Haute-Loire.

Le Provençal du 24 mars ajoute, avec une sorte de fierté provinciale : «Eh oui ! Guy Debord vit à Arles. L’un des inspirateurs du situationnisme, l’un des maîtres à penser des contestataires de mai 68, un philosophe majeur qui a provoqué une mutation dans les conceptions relatives à la société de consommation […] — habite une maison du XVIIIe dans le vieux centre d’Arles.» Et Minute du 31 mars : «Pas tellement mauvaise la situation du “pape du situationnisme” dans la nomenklatura gauchiste ! Le camarade Guy Debord — qui a été longuement auditionné par la Brigade criminelle juste après le meurtre bizarre de son ami Lebovici — n’est finalement pas si fauché… Sous un parasitisme apparent, notre intello fumeux cache, en effet, un train de vie que beaucoup de soixante-huitards peuvent lui envier […] a choisi de vivre confortablement dans l’air moins pollué de la province. Pour cela il a quitté, voici quatre ans, un luxueux appartement proche de l’église Saint-Nicolas-des-Champs pour s’installer en Arles dans un logement pas moins cossu […] Un bel appartement, dit-on sur place, bien qu’il ne s’ouvre que rarement sauf aux visiteurs inconnus que reçoit le pseudo-philosophe. Il faut dire que Debord a les moyens et les relations pour le meubler selon ses goûts qui ne sont peut-être pas très sûrs, mais en tout cas fort chers… Son “beauf” à lui, un Eurasien de quarante ans : Eugène Becker-Ho, travaille en effet, dans l’antiquaille huppée de la capitale. […] Paré donc du côté de ses pied-à-terre parisiens, Debord, qui se déplace beaucoup, vit chaque été trois mois dans son autre résidence de Bellevue-la-Montagne dans la Haute-Loire. Ensuite, son beau-frère lui prête son manoir normand de Saint-Pierre-du-Mont…»

Une photo jointe à cet article montre un manoir du XVe siècle, effectivement fort beau. Je le connais, mais il n’est pas vrai que j’y passe une partie de l’année. Sans pouvoir faire la moindre réserve sur la magnifique hospitalité de mon beau-frère, qui va facilement jusqu’au fastueux, j’avoue que je ne suis pas si souvent attiré par le climat normand. Mais, en fin de compte, en quoi cela me concerne-t-il, même sur le plan des vétilles où ces journalistes se complaisent ? À moins que l’on ne veuille insinuer, en surplus, que j’avais fait un mariage d’argent ? Lewis Carroll aurait démontré mieux que moi, comme aboutissement d’une longue chaîne de syllogismes rigoureux, que celui qui épouse une Chinoise de Changhaï s’expose au risque d’avoir un beau-frère antiquaire à Paris. Il est d’autant plus dérisoire d’imaginer que mon appartement d’Arles, qui «ne s’ouvre que rarement sauf aux visiteurs» que je reçois, ce qui est le cas, je crois bien, de tous les appartements privés, et sans doute même de l’appartement de fonction qu’occupe le conservateur en chef du musée du Louvre, serait meublé d’une façon particulièrement dispendieuse. Le fait d’avoir un beau-frère antiquaire devrait plutôt donner l’impression que tout devient moins dispendieux. D’ailleurs, tout est moins cher pour les gens de goût. On compte les siècles de mes domiciles. J’ai été plus extrême : j’ai habité longtemps à Florence une maison du XIVe siècle. Pourtant, la vie de château n’est pas exactement mon fait. J’ai vécu aussi à l’aise dans les bas-fonds, chez les Kabyles de Paris, entouré de Gitans, toujours en bonne compagnie. Bref, j’ai vécu partout sauf parmi les intellectuels de cette époque. C’est naturellement parce que je les méprise ; et qui donc, connaissant leurs œuvres complètes, s’en étonnera ?

Comme on a vu, je figure sur les listes de proscription de mon temps. Partout ailleurs, on a effacé mon nom, dans l’art, dans l’histoire des idées, dans l’histoire des événements contemporains. Cela n’enlève pas une once au poids de l’envie furieuse de mes ennemis qui, peut-on penser, préféreraient me voir en plus loger dans quelque «tour» de la Défense et manger au fast-food.

Paris-Match du 30 mars présente ainsi ma vague photo lointaine : «Qui a tué Gérard Lebovici ? Pour beaucoup de policiers, qu’ils appartiennent à la D.S.T., aux Renseignements généraux ou à la Criminelle, une des pistes les plus sérieuses conduit vers l’entourage de Guy Debord, l’énigmatique gourou du producteur assassiné dans le parking de l’avenue Foch, à Paris. Écrivain confidentiel, cinéaste obscur, philosophe nihiliste doublé d’un antisoviétique déclaré, ce redoutable agent de déstabilisation était en relation avec des intellectuels italiens, allemands, qui étaient eux-mêmes très proches des groupes révolutionnaires, Brigades rouges et Bande à Baader. […] Aujourd’hui que Lebovici, son mécène, est mort, Debord, qui a déjà été entendu au Quai des Orfèvres “sans résultat”, mène une vie de reclus à Arles, derrière les volets de son appartement. C’est là que Paris-Match l’a retrouvé, replié sur son mystère. Au premier étage d’un immeuble du XVIIIe siècle, en plein centre-ville d’Arles, Guy Debord et sa femme ne sortent plus. Ils fréquentent peu de monde et sont perpétuellement aux aguets.»

On donne une mauvaise allure à cette «vie de reclus», perpétuellement «aux aguets», qui n’a duré que quelques jours ; et justement contre les photographes. Ce qui distrait opportunément d’une affaire aussi désolante, c’est le divertissement que l’on prend à empêcher une nuée de photographes d’arriver à leurs médiocres fins, et à toucher leurs primes. La disposition des lieux m’était assez favorable. Je serais un bien mauvais stratège du milieu urbain si je ne savais comment on manœuvre pour dépister des photographes. J’ai pu, toujours bien accompagné, sortir, manger au restaurant, parcourir la ville, sans qu’un seul de ces maladroits, habitués à débusquer des vedettes au fond complices, sache me rencontrer, ou ose m’approcher d’assez près pour photographier en obtenant une image valable. Je ne pense pas, au vu de leurs performances, que l’on m’ait envoyé la fine fleur du métier. Mais on s’est rattrapé sur la quantité, et l’on n’a pas lésiné sur le temps de l’opération. Ils n’ont pas trop volé leurs patrons, car ils étaient là, à pied et en voiture, chaque jour et pendant presque toutes les heures. À vrai dire, ils allaient presque tous régulièrement déjeuner et dîner, mais non sans laisser une ou deux personnes de garde. Le seul point fort de leur dispositif était de contrôler, presque en permanence, ma porte, et de pouvoir opérer en meute s’ils m’avaient intercepter dans la rue. Ils avaient donc leurs chances.

Enfin, j’en ai fait moi-même photographier quelques-uns, ce qui paraissait les apeurer. Partout, les professionnels subalternes du spectacle croient qu’ils sont et doivent être les seuls qui posent les questions, qui jugent, qui archivent les documents. Qu’il arrive le contraire les démoralise. D’ailleurs, je ne veux pas dire que ces gens-là m’ont traité personnellement plus mal que n’importe qui ; au contraire, c’est avec moi qu’ils n’ont pas réussi.

Minute du 17 mars élève éloquemment ses conclusions jusqu’à la philosophie de l’histoire, qui semblerait dominée, comme on l’avait cru d’abord, par la providence : «Si le journaliste accepte d’explorer cet inconnu, ce n’est pas par goût, par délectation morbide ou par perversion. C’est parce que, lorsque le hasard ou la providence vient offrir un témoignage aussi fort du bien-fondé de ses alarmes, de la réalité d’un monde qu’il pressent et qu’il dénonce depuis des années, de l’existence d’hommes de l’ombre qui sapent, minent, subvertissent et détruisent, il n’a pas le droit de ne pas pointer le doigt et de clamer : voilà ! Ce genre d’hommes existe. Cette guerre qu’ils mènent contre nous est bien réelle. La preuve. […] Alors ? Alors, si l’on croit aux contes de fées, on avalera cette rencontre fortuite entre un mauvais acteur né dans une arrière-boutique qui s’offre la “première agence imprésario de Paris” et cet écrivain inconnu, cinéaste obscur, antisoviétique proclamé jusqu’à l’hystérie, qui jongle avec un argent ingagnable puisqu’il ne travaille pas, sur un compte en banque contrôlé par les Soviets.»

J’admettrais assez volontiers que je suis un cinéaste obscur, aux deux sens du terme. Mais je ne suis certainement pas un «écrivain inconnu». Et, puisqu’on a tant insisté sur ma clandestinité et mon mystère, je profite de cette occasion, presque providentielle, pour déclarer hautement, en défiant n’importe qui d’apporter une preuve opposée, que je n’ai jamais publié aucun ouvrage sous un pseudonyme ; contrairement à tant d’écrivains qui ont accepté parfois quelques tâches alimentaires, ou à ceux qui veulent jouer de la sorte aux clandestins, ou même à ceux qui ont pu vouloir, pour divers motifs, mystifier le public. D’où peut-on conclure que je ne travaille pas ? J’ai dirigé douze ans une revue, écrit un livre et nombre d’opuscules, brochures et tracts, tourné et monté six films. En grande partie, le travail du négatif en Europe, pendant toute une génération, a été mené par moi. Je me suis contenté de refuser seulement le travail salarié, une carrière dans l’État, ou le moindre subside de l’État sous quelque forme que ce soit — et, je le précise, pas davantage d’un quelconque État étranger —, et même un simple diplôme de l’État, à la seule et insignifiante exception du baccalauréat. Je ne crois pas que l’on puisse de bonne foi dire que je me suis continuellement amusé.

La calomnie faisant boule de neige, et personne ne disant un seul mot en ma faveur, les journaux en seraient peut-être venus à transformer le sujet en rubrique permanente, si je ne les avais fait taire d’un seul coup. À ce propos, je conviens qu’il serait peu naturel d’attendre, d’un journaliste de ces années, un mot de vérité ou un geste de dignité. Mais il ne faut pas oublier qu’actuellement en France, outre les journalistes de profession, il n’y a pas d’historien, philosophe, sociologue, marxologue, kremlinologue, filmologue, romancier, etc., qui n’écrive très souvent dans un journal ou un hebdomadaire, et si possible dans plusieurs. Ainsi, quand je parle d’un unanime silence complice, cela concerne bien réellement la totalité de l’intelligentsia. Je dois tout de même citer comme une exception Iommi-Amunatégui qui, dans Le Matin, a dit seul ce que presque tout le monde savait. Et même Régis Debray qui a déclaré à la télévision, m’a-t-on dit, que je n’étais pas un assassin, et qu’un «intellectuel de gauche sur deux» avait lu mes écrits ; mais, toujours aussi malheureux dans ses choix, il a montré qu’il était, lui, le deuxième, parce qu’il m’a attribué en surplus le livre de quelqu’un d’autre. Je me suis souvenu d’une observation d’Orwell dans son Hommage à la Catalogne (Champ Libre). Il remarque qu’en 1937 les journaux staliniens, partout où ils étaient publiés, calomniaient leurs adversaires systématiquement et sans aucune mesure, excepté en Angleterre : «Et cela pour la bonne raison que plusieurs leçons cuisantes ont inspiré à la presse communiste anglaise une crainte salutaire de la loi sur la diffamation !»

J’ai toujours négligé la presse. Jamais je n’ai tenté d’y exercer un droit de réponse, et moins encore aurais-je voulu intenter une action en justice contre des gens qui n’ont pas cessé de me diffamer, aussi loin que ma mémoire remonte. Mais on n’avait jamais dit que j’avais assassiné, ou fait assassiner, un ami. On a eu tort d’aller jusque-là. J’ai trouvé la chose si exceptionnelle que j’ai fait une exception. J’ai donc assigné quelques journaux en diffamation. Ils ont tous à l’instant cessé de faire la moindre insinuation de ce genre. Par la suite, j’ai naturellement gagné, ou plutôt mon avocat a gagné ces procès, à mesure qu’ils viennent. Les diffamateurs ont été condamnés à me verser quelque argent, et à faire en plus publier à leurs frais chaque jugement dans trois journaux de mon choix. Mais je ne veux choisir aucun journal, les trouvant tous équivalents. Je n’ai pas meilleure opinion de leurs lecteurs, et il ne m’intéresse pas de rectifier leur information sur moi. La seule chose qui m’était impossible, c’était cette fois de laisser dire.

Libération du 29 mars enregistre la chose en ces termes : «Guy Debord attaque le Journal du Dimanche en diffamation. Depuis l’assassinat de Gérard Lebovici qui était son ami, son éditeur et le producteur de ses deux derniers films, le nom de Guy Debord est apparu dans deux articles du Journal du Dimanche qui laissaient entendre que son influence (néfaste) était, directement ou indirectement, à l’origine de l’assassinat du producteur. Guy Debord, l’un des fondateurs de l’Internationale situationniste qui s’était autodissoute en 1969 était traité parmi d’autres gracieusetés de “mauvais ange” de Gérard Lebovici et de “Méphisto de pacotille pour une vraie tragédie : celle de l’envoûtement d’un homme”. D’autres plaintes sont à l’étude contre Minute et contre L’Humanité. Reste qu’on est surpris que le situationniste debord accorde une confiance quelconque, même provisoire, circonstancielle et dictée par une amitié interrompue, dans les institutions judiciaires.»

Je ne suis pas plus situationniste qu’un autre. J’ai été situationniste pendant tout le temps qu’a duré l’I.S., et je m’en félicite. J’écrivais en 1960, dans le numéro 4 de la revue Internationale Situationniste : «Il n’y a pas de “Situationnisme”. Je ne suis moi-même situationniste que du fait de ma participation, en ce moment et dans certaines conditions, à une communauté pratiquement groupée en vue d’une tâche, qu’elle saura ou ne saura pas faire.» (Je pense depuis 1968 que, pour l’essentiel, elle a su.)

On savait bien que l’Internationale situationniste était finie depuis douze ans ; c’est pourquoi on s’est permis d’écrire de si audacieux mensonges. Qu’auraient fait les situationnistes devant de telles provocations ? En me référant à quelques exemples de notre passé, je suppose que simplement ils auraient bâtonné, publiquement, le jour même où paraissaient ces articles, les premiers calomniateurs ; et qu’il n’aurait pas été nécessaire d’en rappeler au sens des réalités plus de quatre ou cinq, car après cela personne n’aurait plus voulu s’exposer à l’insulte.

Libération semble estimer que mes opinions passées, et actuelles, m’ont placé, seul en France, en quelque sorte hors de la protection de toutes les lois ; et que, par exemple, s’il prenait fantaisie à des propriétaires d’immeubles de soumettre à la Justice quelque interprétation léonine des conditions de certains baux, je devrais être obligé de ne pas me défendre sur un tel terrain, et donc de leur céder. Bien entendu, personne n’est si stupide pour le croire. Reste qu’on fait semblant d’être surpris ; de même on fait semblant, comme si c’était un euphémisme courant, d’appeler «une amitié interrompue» ce qui est en fait un assassinat prmédité par guet-apens.

Ces journalistes, chacun d’entre eux reprenant servilement toute éclatante trouvaille de n’importe quel autre, sans que l’on puisse toutefois leur dénier une certaine verve collective, m’ont traité, sans jamais relier la qualification à un fait correspondant, de : Maître à penser, nihiliste, pseudo-philosophe, pape, solitaire, mentor, magnétiseur, pantin sanglant, fanatique de lui-même, diable, éminence grise, âme damnée, professeur ès radicalisme, gourou, révolutionnaire de bazar, agent de subversion et de déstabilisation au service de l’impérialisme soviétique, Méphisto de pacotille, nuisible, extravagant, fumeux, énigmatique, mauvais ange, idéologue, mystérieux, sadique fou, cynique total, lie de la non-pensée, envoûteur, redoutable déstabilisateur, enragé, théoricien.

J’accepte, dans un tel tombereau, les deux derniers termes : «théoricien», cela va de soi, quoique je ne l’aie pas été uniquement et à titre spécialisé, mais enfin je j’ai été aussi, et l’un des meilleurs. Et aussi «enragé» parce que j’ai agi en 1968 avec ceux des extrémistes d’alors qui s’étaient donné ce nom ; et même parce que j’ai de la sympathie pour ceux de 1794. Je pourrais abstraitement accepter «redoutable déstabilisateur» si ce terme n’avait pas tout de suite pris une connotation de terroriste et même d’agent au service d’un État étranger. Tout le reste est exactement le contraire de ce que je suis, et a presque toujours été choisi précisément pour cela. Une société qui polémique de cette manière doit avoir beaucoup de choses à cacher. Et, on le sait, elle en a.

Quand tout le stock de connaissances, de goût et de langage disponible chez les experts de cette sorte sera fixé sur des mémoires artificielles, on voit ce que l’on pourra apprendre au terminal. Très bientôt, les jugements en «novlangue» ressembleront en toute occasion à celui que l’on a cette fois inauguré pour moi. On peut se demander comment un ordinateur saura traduire le mot «noblesse» dans quelque temps ?

Gérard Lebovici avait publié beaucoup plus de classiques que de subversifs contemporains, mais dans un moment de décadence et d’ignorance programmées, où l’on discerne moins la révolution qui monte que la société qui descend, la publication même des classiques a passé pour un acte subversif.

>Le Soir de Bruxelles, du 7-8 avril, considère que l’Internationale situationniste a extraordinairement réussi, rencontre à l’heure actuelle l’admiration générale, a changé toutes les idées de son époque ; et que ce n’était vraiment pas la peine, puisque au fond toutes les révolutions sont circulaires, que l’on aboutit toujours à être récupéré, et qu’en somme on a toujours tort de se révolter. On cite ce qui est arrivé à Gérard Lebovici comme un exemple de la profonde ironie de l’histoire, où chacun doit changer de rôle, fatalement. J’aurais moi-même un curieux rôle, pour correspondre à ce schéma circulaire : «L’on frémit à voir, dans le drame de l’abvenue Foch, comme l’accomplissement inexorable d’une logique atroce dans son ironie même, inhérente à certains destins. Suivant le déroulement d’une circularité terrifiante, c’est au moment où le révolutionnaire ayant fait profession de “vivre dangereusement” acquiert sécurité et quiétude, que l’“homme installé” qui baille les fonds trouve sa fin tragique dans le tourniquet d’un parking souterrain. Et il n’est même pas impossible qu’au fond de ce labyrinthe dont il ne trouverait plus jamais la sortie, la dernière évocation à l’esprit du producteur et mécène Gérard Lebovici fût ce palindrome latin qui, en tournant indéfiniment sur lui-même en sorte que la fin en est identiquement le commencement, fait le titre du dernier film de Debord à l’affiche du cinéma Cujas : In girum imus nocte et consumimur igni. (“Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu.”)»

Je suis tout à fait sûr que je n’ai jamais acquis d’aucune manière la sécurité et la quiétude ; et certes maintenant moins encore que jamais. L’imposture régnante aura pu avoir l’approbation de tout un chacun ; mais il lui aura fallu se passer de la mienne.

Que tout finisse par la réussite, les concessions et les pauvres récompenses de la réussite, voilà ce qui est contredit par l’histoire de centaines de tentatives révolutionnaires çà et là. On ne peut le dire en tout cas de l’Internationale situationniste. Elle a su combattre elle-même sa propre gloire, comme elle l’avait annoncé ; cette pratique est presque sans exemple. Elle n’a voulu devenir pour personne un commandement, et elle n’a même pas voulu se prolonger en autorité intellectuelle sur des jours futurs. Nous n’avions rien à nous que le temps. Quand je parle de moi, et j’en ai parlé rarement, un certain ton tranchant, qui est bien de circonstance, n’est pas souvent approuvé, et ce n’est pas trop étonnant. Beaucoup d’autres ne pourraient pas y recourir : parce qu’ils devraient garder des formes, et aussi parce qu’il leur manque le contenu. Il est beau d’avoir contribué à mettre en faillite le monde. Quel autre succès méritions-nous ?

Je ne pense pas être si «énigmatique» que l’on se plaît à le dire. Je crois même que je suis parfois facile à comprendre. Il n’y a pas longtemps, dans les commencements d’une passion, celle avec qui je parlais des quelques brefs exils que nous avions l’un et l’autre connus, m’a dit, sur ce ton de brusquerie généreuse qui va si bien à l’Espagne : «Mais toi, tu as passé toute ta vie en exil.»

J’ai donc eu les plaisirs de l’exil, comme d’autres ont les peines de la soumission. Gérard Lebovici a été assassiné.

Guy Debord - janvier 1985.

Publié dans Debordiana

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