"Mandat Azur"

Publié le par la Rédaction


Curieusement, le Livre Blanc «Défense et sécurité nationale» publié en France en juin 2008 ne fait pas mention du «combat urbain», devenu pour les armées, dans l’Hexagone comme ailleurs, un impératif en termes de tactiques, d’entraînement, d’équipement, de formatage des unités…

C’est le «mandat Azur» : «Action en zone urbaine». Depuis 2004, il impose aux grandes brigades de combat de l’armée de terre française de «renforcer leur capacité à s’engager dans une zone urbaine, quelle que soit l’intensité du combat, tout en conduisant des opérations humanitaires au profit des populations, et face à un adversaire dont l’armement et les modes d’action évoluent».

Cette prise de conscience — les trois quarts des conflits se déroulent aujourd’hui en zone urbaine — s’appuie d’abord sur les données démographiques : la population des villes a été multipliée par cinq, depuis le début du siècle dernier. En 2025, les deux tiers des occupants de la planète devraient être des urbains ; et certains parient sur 85% pour 2050… Traditionnellement, les villes concentrent l’essentiel des pouvoirs (politique, économique, social, culturel) ; elles sont un carrefour de communications (transports, télécommunications) et un espace médiatisé, qui agit comme une caisse de résonance…

Sur la lancée des guerres mondiales du XXe siècle, et du conflit «Est-Ouest», les armées avaient été profilées pour des batailles en plaines, en terrain dégagé — de vastes étendues essentiellement rurales, avec des «fronts» se déplaçant au gré des reculs ou avancées des unités d’infanterie, appuyées par les blindés, l’artillerie, la chasse aérienne. «Pendant les quarante cinq ans qui suivirent la reddition de l’Allemagne, souligne le général Yves Jacops, commandant de l’École d’application de l’infanterie, des générations de soldats préparèrent la guerre totale, Pacte contre Alliance. La guerre en ville était pratiquement inexistante, et dans les règlements d’infanterie, il était pudiquement question de “combat en localité”.» [Fantassins, magazine d’information de l’infanterie, no 20, juin 2007].

Lorsque la guerre devenait urbaine — comme à Berlin en 1944, plus récemment Grozny — le choc des armées laissait un terrain et une société ravagées : «On ne va pas refaire la bataille de Stalingrad !», affirme le général Urban — un des «pères», à l’état-major français, de cette réforme «Azur» : «Raser, comme en 1944, n’est plus acceptable». «On n’a pas intérêt à casser ce qu’on va devoir reconstruire le lendemain matin», explique un autre officier. Dans la nouvelle approche du champ de bataille, la présence des populations est une donnée centrale : elles sont le plus souvent victimes, mais parfois actrices des conflits — tour à tour, séparément, ou simultanément.

Or, à la différence des grandes batailles de frontières ou de régions, l’espace urbain est de l’ordre du labyrinthe, et à plusieurs dimensions : sous-sols (caves, égouts, parkings, métros, voies souterraines) ; les rues, places, impasses ; et les bâtiments à étages, dans des configurations de tous types (centres historiques, artères commerçantes, secteurs pavillonnaires, cités, grandes surfaces commerciales). Cet enchevêtrement offre au belligérant, surtout s’il a l’appui d’une fraction notable de la population, une «opacité protectrice» qui permet à un adversaire réputé plus faible de retrouver un avantage tactique.

Le sujet passionne les états-majors, qui multiplient les arguments en faveur de cette nouvelle forme de combat — avec, en perspective, les «contre-modèles» des interventions américaines à Bagdad, ou Falloujah, et des Britanniques à Bassorah, en Irak ; des Russes à Grozny dans les années 90 ; des Européens à Pristina et Mitrovica, au Kosovo, y compris ces derniers mois ; des Israéliens face au terrorisme ou aux Intifada ; des Français lors de la séquence dite de «l’hôtel Ivoire», en novembre 2004, à Abidjan, en Côte d’Ivoire…

Pour le symbole, on retiendra qu’un premier groupe interarmes de l’armée de terre française avait commencé à être entraîné au combat urbain… un certain 11 septembre 2001 ! L’armée française dispose d’une vingtaine de sites en région pour des manœuvres, tirs ou simulations : plus de quatre cent unités, de la taille d’une compagnie au maximum, s’y sont familiarisées ces dernières années avec le combat de type urbain. Mais l’état-major met beaucoup d’espoir à l’échelle nationale dans le développement de son Centre d’entraînement en zone urbaine (Zensub), ouvert en 2006 à Sissone : l’extension en cours — l’échelle d’une ville moyenne fictive — permettra un entraînement à l’échelle d’un régiment, dans des conditions quasi réelles, à partir de 2012.

Leur presse (Philippe Leymarie, Défense no 135),
septembre-octobre 2008.

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