La prison de Vivonne

Publié le par la Rédaction

1) Logique d’enfermement

Sans rentrer dans une perspective historique scrupuleuse, la naissance de l
’État moderne bourgeois va de pair avec la montée en puissance de lindustrialisation forcée. Celle-ci va entraîner de nouveaux cadres de vie, de pensée, de normes sociales et morales qui ont pour conséquence de faire «rentrer dans le rang» tous les réfractaires (cf. M. Foucault, Surveiller et punir). Ainsi, les constructions de prison vont croître de façon exponentielle. Cet accroissement sera provoqué et justifié par les élites, tout au long des XVIIIe et XIXe siècles : colères et émeutes populaires dues aux conditions de travail épouvantables, éclatement des communautés de vie rurales traditionnelles, guerres coloniales et/ou impérialistes, en plus des colportages, brigandages, vagabondages, meurtres.

Lélite bourgeoise fabrique déjà des ennemis intérieurs de tout poil. La prison est vue comme un instrument de domination, de maîtrise des corps réfractaires aux disciplines institutionnelles en tout genre : militaire, religieuse, scolaire et celle des bagnes (Guyane, Toulon, Belle-Isle pour les enfants…) et des usines. Cest une cage qui inspire la terreur au reste de la population ; effectivement, le raisonnement est simple sous la terreur : pourquoi se révolter si cest pour finir dans un zoo (in)humain?

Le spectre du bâton (ou du maton) inculque la terreur, la peur, le renoncement, la discipline des corps et celle des affects. En ce début de XXIe siècle, l
’État français est toujours dans cette logique denfermement pour mater, diviser, classer, isoler. La casse du mouvement ouvrier à travers les plans de réajustement structurel des organismes mondiaux a entraîné des situations anémiques sans précédent dans les sociétés industrielles. Toute une partie cassée, avec ses pans entiers dhistoires individuelles et/ou collectives de mémoires et de luttes sociales, qui atomise, individualise tellement que son miroir se retrouve dans le Spectacle efficace de la méritocratie bourgeoise (films, téléréalité, tubes dété…).

2) Logique de trop-plein

Difficile de mettre une date précise sur les politiques de privation de liberté, mais l
on peut objectivement dire que 60.000 détenuEs pour 40.000 places, ça nest plus tenable ; cest certain, cela va péter comme à Korydallos (Athènes) ou à Clairvaux.

Depuis le retour au pouvoir de la droite réactionnaire (avec ses éléments néofascistes) qui pratique une véritable politique de classe et de contrôle, le mot «insécurité» est devenu le maître mot pour être élu en France. Effectivement, l
insécurité vient des classes populaires, en premier lieu des populations en périphérie des centres-villes, qui sont de moins en moins tranquilles, au vu de leur réaction après lélection de Sarkozy. La politique de «tolérance zéro» issue des think tanks néoconservateurs fascistes américains (cf. Les Prisons de la misère de Loïc Wacquant) sest appliquée en France. Dès lors, les lois sécuritaires sont devenues monnaie courante : Plan Vigipirate, loi sur la Sécurité quotidienne par exemple. Le consensus sécuritaire droite/gauche (de gouvernement) nest pas brisé, bien au contraire il sintensifie.

Remplir, remplir, remplir, faire du chiffre, telle est la logique des «experts de la Cité» que sont les politiciens pour la rentabilité électorale ; suppléer par la politique patronale de briser les affects des révoltés : réfractaires au travail salarié, chômeurs, précaires… afin de les enfermer. Mais ça n
est pas assez, il faut toujours plus : les lois Perben ; celles de Clément, de Dati.

D
ailleurs, les politiciens veulent que ça pète ; il ny a plus de lest en prison (comme les rituelles grâces présidentielles massives en été) pour les refroidir, il faut les maintenir à un état de cocotte-minute permanent.

3) La Pierre-Levée à Poitiers

C
est actuellement la plus vieille prison de Poitiers. Elle fut construite à partir de 1896, et est fonctionnelle depuis 1906. Elle est située près de la sortie de la ville. Les bâtiments sont implantés dans un espace de 4282 m2 et forment un Y inversé. Une rotonde centrale dessert trois bâtiments à trois niveaux dont un rez-de-chaussée et deux étages, avec une nef centrale…

Elle a 101 places, et il y a 30 personnes qui y travaillent… C
est une maison darrêt, cest-à-dire que ceux qui y sont enfermés sont des prévenus qui attendent leur procès (pas plus dun an denfermement normalement) ou bien sont là pour purger de petites peines. Quoi quil en soit, elle néchappe pas non plus à cette logique du trop plein quimpose le kit tout-sécurit dune droite décomplexée et dune gôche momolle de son fantôme vichyste : elle est surpeuplée. Les conditions sont, comme diraient certains, hardcore…

Mais le hardcore et l
iniquité sont le propre de toutes les prisons. À la Pierre-Levée, une plaque commémorative rappelle un peu son utilisation durant la Seconde Guerre mondiale : une cage pour résistants, en majorité communistes, socialistes-chrétiens, comme point de départ pour les camps de concentration et/ou dextermination, ou encore pour les pelotons dexécution de la Butte de Biard…

Avec la construction de la nouvelle prison nommée Poitiers-Vivonne, la Pierre-Levée aura toujours son statut de maison d
arrêt de vie…

4 ) Le futur Centre pénitentiaire Poitiers-Vivonne

Comme dit un peu plus haut, le gouvernement réactionnaire est dans une logique d
enfermement et dextension. Il prétend quil sagit de pallier le manque de places dans les prisons françaises par la construction de nouvelles geôles. Bien entendu, il ment honteusement : nimporte quel spécialiste, maton ou même étudiant du GENEPI vous dira que la construction de cages entraîne une inflation du nombre dengeôléEs.

Cette horreur ne peut se réaliser sans constructeur ; pour ce faire, le groupe Bouygues-Construction est à la pointe de la technologie carcéralo-industrielle (cf. Angela Davis, Les Goulags de la démocratie). D
ailleurs, cest une nouvelle tendance de l’État de privatiser les conditions de détention : en effet, cest en partenariat public-privé que le groupe qui détient TF1 a conquis ce marché (devançant Vinci, Eiffage et Spie Batignolles). L’État privatise la violence quil exerce sur les dépossédés, car en plus de la construction de lenceinte Bouygues soccupera de la vie des prisonniers : «Première en France dans le domaine de la justice, le contrat de partenariat confie au partenaire privé la quasi-totalité des services à la personne. Restauration, hôtellerie, cantine, travail pénitentiaire, formation professionnelle, transport et accueil des familles seront réalisés par un groupement associant Exprimm, Idex Energies, Sogeres et Preface.» À lextérieur, TF1 soccupe de nous, comme lavait déjà signalé Le Lay, lorsquil vend du «temps de cerveau humain disponible», et à lintérieur son propriétaire gérera leurs conditions de vie : lhumiliation et linfantilisation se perpétuent des deux côtés.

Voici planté le décor de cette future enceinte, avec «un mur de 6 mètres de haut et implantée sur un quadrilatère de 220 mètres de côté», qui accueillera près de 600 prisonniers (une maison d
arrêt comme à la Pierre-Levée et un centre pénitentiaire). Une enceinte qui se trouve à plusieurs kilomètres de Poitiers, en bordure de route (N10), avec des conditions daccès difficiles pour les familles (posant le problème de la maison daccueil pour les associations comme lAIRE) et les proches des prisonniers, ainsi que pour les intervenants extérieurs (les étudiants du GENEPI, les bibliothécaires de la Médiathèque de Poitiers, etc.). Le directeur de la prison a été désavoué, un autre a été nommé, ce qui rend la situation confuse et très tendue. Les syndicats représentatifs du personnel pénitentiaire (les matons, quoi) sont aussi «inquiets» par rapport aux conditions de détention, et donc aux relations qui seront entretenues avec les détenuEs.

On se demande bien ce qui a pu passer par la tête du maire de la commune de Vivonne pour avoir offert (il a posé sa candidature) un terrain afin que s
installe une énorme cage «chez lui». Lors dune projection-débat organisée par le GENEPI au cinéma Le Dietrich, le maire de Vivonne est apparu complètement largué et méconnaissant le «dossier». Ne sachant que dire et visiblement gêné par nos questions, il y a répondu de manière lapidaire. Une chose est sûre : le système pénitentiaire français est un des «dossiers» les plus opaques de la République (au même titre que le nucléaire ou les relations entre la France et lAfrique…). Cest pourquoi le maire ne peut rien garantir. Cependant, nous noublierons jamais sa réponse à la question quon lui posa sur liniquité de la construction de cette geôle géante : «La présence de la prison va dynamiser Poitiers-Sud» ! Voilà, cest lâché : fermer les usines (comme Aubade ou Deshoulières (…), mettre plein de travailleurs sur le carreau, pour ensuite ouvrir des prisons afin, éventuellement, de les enfermer sils pètent un plomb, en offrant quelque 200 boulots ingrats. La ville de Vivonne verra donc près de 250 familles débarquer, son école maternelle grandir, une nouvelle gendarmerie (on sait jamais, au cas où certains voudraient se faire la belle), lextension de sa station dépuration, de nouvelles routes, etc. Voilà ce qui va dynamiser Poitiers-Sud, merci !

Collectif anticarcéral et anti-autoritaire picton
(plus connu sous le nom de CACAP)
La Mère peinarde no 1, juin 2009.

Commenter cet article