Inculpés de Chambéry : Deux textes

Publié le par la Rédaction

Quand Chambéry devient Tarnac-sur-Leysse

Le 30 avril 2009, un couple se fait sauter à Cognin en manipulant des substances explosives : l’une est tuée sur le coup, l’autre est gravement blessé. Dans les jours qui suivent, le ministère de l’Intérieur mène une opération de grande envergure à Chambéry, en utilisant les bonnes vieilles recettes mises en œuvre à Tarnac.

La police commence par une perquisition sur le squat des Pilos, en choisissant de lui assurer le maximum de visibilité. Après avoir laissé passer le week-end du 1er mai, elle monte le lundi 4 mai, en plein milieu d’après-midi et non à 6 heures du matin, une opération militaire en plein cœur de Chambéry. Pour les besoins d’une perquisition par ailleurs très rapide, elle fait boucler le quartier par plus de cent gendarmes mobiles, CRS et inspecteurs de l’antiterrorisme, allant même jusqu’à installer des snippers sur les toits. Elle accompagne cette opération d’un habile travail de communication, allant jusqu’à recourir à un gros mensonge en expliquant à la presse que l’une des victimes de Cognin vivait aux Pilos.

Dans les jours qui suivent, la police continue à distiller des informations aux médias. On apprend qu’un et bientôt deux jeunes ont été arrêtés et qu’après une garde à vue, ils ont été incarcérés. Les pseudo-révélations se multiplient, visant en particulier les Pilos, dont on apprend que les habitants appartiennent à «la mouvance autonome» ! Les jeunes incarcérés prennent le visage d’inquiétants terroristes, la police allant même jusqu’à confier aux journalistes que l’un d’entre eux aurait signé une pétition demandant la libération de Julien Coupat ! L’hypothèse d’un vaste complot anarcho-terroriste dont les Pilos seraient le centre ne cesse de se développer, les médias nous expliquant que l’enquête avance et que la police recherche un troisième homme présent sur les lieux.

Et puis la police arrête soudain de communiquer et l’on apprend par l’avocat des jeunes incarcérés que la justice ne dispose en fait d’aucune charge contre eux. Au bout d’un mois, l’un d’entre eux est d’ailleurs libéré, tandis que l’autre reste incarcéré, au seul motif qu’étant au chômage, il ne peut faire de demande de liberté conditionnelle ! Un mois plus tard, le deuxième jeune est libéré, tandis que l’on apprend, toujours par l’avocat puisque la police fait désormais profil bas, que l’enquête semble montrer que l’explosion de Cognin est simplement due à une stupide expérience qui a mal tourné… Mais comme il y a longtemps que les médias locaux ne parlent plus de cette affaire qui se termine en eau de boudin, la population chambérienne n’apprendra pas que «la mouvance autonome» de Chambéry n’a jamais existé que dans les esprits bien intentionnés du ministère de l’Intérieur.

De tout cela, il reste toutefois que deux jeunes ont passé pour rien deux mois en prison, qu’ils restent encore poursuivis pour complicité de terrorisme et que leurs noms ont été jetés en pâture dans les médias, ce qui ne contribuera pas à faciliter leur recherche de travail lorsque un DRH ira chercher dans Google quelques informations à leur sujet. Il reste aussi que cette opération policière aura profondément déstabilisé le centre culturel des Pilos, qu’une grande partie de la population chambérienne considère désormais comme un nid de terroristes. Mais pour Alliot-Marie, qui n’a pour autre souci que de justifier la mise en place d’un État policier en évoquant, à défaut d’Al Qaïda, le spectre de «la mouvance anarcho-autonome», tout cela ne compte guère. Elle a bien travaillé et se trouve maintenu promue au ministère de la Justice, ce qui en dit long sur les dangers qui nous menacent…

La lutte continue ! [NPA Savoie] no 6, 1er juillet 2009.


Comment créer des terroristes à partir d’un fait divers…

Durant la nuit du 30 avril au 1er mai, dans une usine désaffectée de Cognin (près de Chambéry), une explosion provoque le décès d’une jeune femme et blesse grièvement son compagnon. Ce tragique accident entraîne, par un jeu de leviers dont seul l’État a le secret, le débarquement de la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT) du parquet de Paris dans notre bonne vieille ville de Chambéry.

Celle-ci procède à une série de perquisitions dans plusieurs squats, dont une est menée par 130 flics en tout genre comme même la mafia locale n’en a jamais vu, puis décide la mise en détention après 80 et 72 heures de garde à vue de deux dangereux squatteurs pour des motifs surréalistes, que seules les lois scélérates de l’antiterrorisme permettent de justifier.

Mais soyons plus précis : la police informe la presse locale, qui informe la population… La police, enfin la presse, nous dit que les deux victimes de l’explosion manipulaient des substances explosives (du chlorate de soude et du sucre) qui leur ont explosé à la gueule. La presse, enfin la police, dit aussi qu’ils préparaient un engin explosif et qu’il y aurait une troisième personne dans le coup. Dans le même temps, «de source judiciaire, on affirme qu’elle [la personne décédée] était proche des milieux anarchistes…» (20 Minutes, le 1er mai). À moins qu’elle ne soit de «la mouvance anarcho-autonome» comme le soulignera le Dauphiné Libéré dans ces innombrables articles… Et voilà un scénario bien ficelé qui permet à la SDAT de prendre l’affaire en main ! Surveillance, enquête, perquisitions amènent rapidement nos fins limiers à trouver deux autres personnes dans le milieu des squats chambériens pour leur coller sur le dos l’accusation d’«association de malfaiteurs en vue de commettre des actes terroristes et de nuire à la sécurité de l’État», leur permettant ainsi de justifier tout et n’importe quoi. Avec cette juridiction spéciale, qui prend ses ordres directement au ministère de l’Intérieur, la Justice, sur laquelle nous n’avons par ailleurs aucune illusion, ne s’embarrasse même plus de discours sur son indépendance et son impartialité, etc. Non, ici, avec l’antiterrorisme, c’est la machine gouvernementale qui est en marche, pour casser toute opposition, réelle ou fantasmée, quitte à enfermer des gens pour leurs idées. Alors, pour les deux individus qui ont le malheur de tomber entre ses mains, c’est le grand numéro et aucun échappatoire : garde à vue à rallonge (96 heures maxi dans le cadre de l’antiterrorisme), avocat au bout de 72 heures, détention provisoire assurée (depuis le 8 et 12 mai)… et l’incertitude sur leur sort, bien que le «dossier» soit complètement bidon.

À côté de cela, nous aurons eu le «plaisir» de lire la presse, locale essentiellement, qui se répandra en articles plus ou moins douteux, usant du qualificatif «anarcho-autonome», «anarchiste» ou «libertaire» comme d’un élément à charge. Or, depuis la bonne douzaine d’années que la Fédération anarchiste existe à Chambéry, ses membres qui, étonnamment, se revendiquent anarchistes, sont actifs dans de nombreuses luttes, au fil des mouvements sociaux et des coups portés par la classe dominante. Ils sont présents dans la plupart des manifestations avec leurs propres discours et slogans, bien visibles sous les drapeaux noirs, s’expriment au travers d’un site internet, de tracts, d’affiches, de conférences et de débats publics, de projections et autres évènements… Bref, diffusent les idées et pratiques anarchistes à Chambéry et en Savoie, comme le font des milliers d’anarchistes en France et dans le monde. Étrangement, nous n’avons jamais eu l’honneur de lire ne serait-ce qu’une seule fois le mot «anarchiste» ou même le plus soft «libertaire» dans la presse locale. Quant à citer la Fédération anarchiste, nous savons, de source sûre, comme les journalistes se plaisent à le dire, que cela leur est interdit. Mais à vrai dire, on s’en fout. Nous relevons juste que les anarchistes n’existent pour les médias que lorsqu’ils sont associés à des mots tels que «terrorisme»… Car depuis ce début de mois de mai, le mot «anarchiste» est soudain apparu dans le lexique des journalistes du canard local le plus lu et de quelques autres, au point d’apparaître quasi quotidiennement dans les colonnes de cette presse. Souvent mêlé à d’autres termes au sens plus ou moins ésotérique comme «mouvance anarcho-autonome» ou «ultra-gauche». Il faut dire que l’affaire est sulfureuse : des jeunes à qui la police colle l’étiquette de faiseurs de bombes et tant qu’à faire celle d’anarchistes ou quelque chose comme ça… Et voilà nos bovins journalistes qui foncent sur le drapeau rouge (et noir) que les flics leur agitent sous les yeux ! Il est vrai que manipuler des matières explosives et appartenir au mouvement scout ou au club d’échec local, ça sonne moins bien… Quoi qu’il en soit, la perfusion administrée à nos chers journalistes par la SDAT afin de mieux relayer le discours politico-judiciaire, mêlé à leur ignorance crasse de toute notion relevant de l’anarchisme pourrait expliquer tant d’amalgames. À moins qu’absence d’esprit critique, malhonnêteté intellectuelle et servilité soient des caractéristiques permettant de réaliser la basse besogne journalistique sans rechigner, au regard d’une affaire qui de toute évidence n’est qu’une grossière manœuvre…

Cette affaire nous en rappelle ainsi une autre, tout aussi grotesque, celle dite «de Tarnac» avec ses arrestations, ses détentions et son retentissement médiatique à l’échelle nationale.

On peut se demander dans quelle mesure ces opérations politico-médiatiques ont leur origine dans les fantasmes de la classe dirigeante, avec sa logique de complots, de réseaux clandestins et d’ennemis à traquer. Par contre, ce qui est clair, c’est la stratégie d’ensemble élaborée et appliquée depuis quelques années par l’État et son personnel, qui se renforce ces derniers temps et qui opère par la peur et la violence.

Quelques éléments de cette stratégie :
—  Diffuser dans la population, afin de mieux la «tenir», la peur d’un hypothétique ennemi intérieur, qu’il faut bien inventer de toute pièce.
—  Provoquer dans la population le rejet, ou tout au moins la distanciation, vis-à-vis des opposant-e-s au système (création d’un «cordon sanitaire»).
—  Instaurer un système de surveillance, de fichage et de renseignement qui permette de diffuser le sentiment d’emprise de l’État sur les individus et notamment les militant-e-s.
—  Criminaliser, avec l’intervention de plus en plus systématique du couple police-justice, toute contestation sociale qui sort des clous de la pseudo-paix-sociale, et qui utilise comme moyens la désobéissance civile, l’occupation, le blocage, la grève autogérée, l’action directe en général.
—  Faire quelques exemples, appliquer la violence d’État, afin de tenter d’installer un climat de peur parmi les militant-e-s en faisant planer la possibilité de la répression, même aux plus modéré-e-s.
Voilà quelques ficelles de la politique actuelle.

Que l’État invente ses «terroristes» pour tenter de légitimer son action ne nous étonne guère, le procédé est vieux comme le pouvoir…

Face à l’arbitraire de l’État :
Solidarité et liberté pour les inculpés !




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Anne Wolff 27/07/2009 14:24

"l’autre reste incarcéré, au seul motif qu’étant au chômage, il ne peut faire de demande de liberté conditionnelle"C'est quoi ? Une loi ou la tentative d'établir une dangereuse jurisprudence qui ne respecte même plus les principes minimaux de leur douteux droits de l'homme : égalité devant la loi ?Y a-t-il d'autres exemples de procédures du genre ?