À propos d'une extravagante récupération étatique

Publié le par la Rédaction


Dans un article paru dans Le Monde du 14 juin 2009, Alain Beuve-Méry ne peut dissimuler sa satisfaction d’assister enfin à la réconciliation du spectacle et de sa négation grâce à un étrange trésor de guerre dont divers protagonistes, privés et publics, se partagent la dépouille.


Deux cents personnes dînent ensemble pour garder en France l’œuvre de Debord
Le compte à rebours est enclenché. Et le temps file vite. Depuis le 29 janvier, date à laquelle la ministre de la Culture, Christine Albanel, a classé «trésor national» les archives de Guy Debord (1931-1994), le chef de file du mouvement situationniste, l’État dispose de trente mois pour rassembler largent nécessaire afin dacquérir ce fonds inventorié par le libraire parisien Benoît Forgeot.
Outre le manuscrit autographe de La Société du spectacle (paru en 1967, disponible en «Folio»), ce fonds comprend une collection de notes de lectures, deux cahiers dans lesquels Guy Debord a inscrit ses rêves, tout ce qui concerne le Jeu de la guerre, avec un des cinq exemplaires de l’ouvrage qui a été pilonné, le manuscrit de son dernier projet de livre, toutes ses notes concernant le cinéma, de gros dossiers concernant l’édition, et l’ensemble de sa correspondance.
Passé le délai de deux ans et demi, ce fonds, dont l’intégrité a été préservée par Alice Debord, veuve de l’écrivain et détentrice des droits moraux sur l’œuvre, pourrait migrer outre-Atlantique et être acquis par des universités américaines, très friandes de ce type de documents, comme celle de Yale, qui est déjà sur les rangs.
La valeur de ces archives est difficile à évaluer, mais elle dépasse plusieurs centaines de milliers d’euros. Afin de réunir une partie de la somme, Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France (BNF) a décidé de faire appel à des mécènes en les réunissant autour d’un dîner de prestige. Ce dîner de gala aura lieu le lundi 15 juin, sur le site François-Mitterrand, dans le prestigieux hall des Globes. Cette façon de lever des fonds est directement inspirée par les méthodes des fondations et musées américains, qui sollicitent ainsi de richissimes donateurs.
«Nous réunissons une fois par an tous nos grands mécènes dans un cadre prestigieux», explique le président de la BNF. En 2008, l’argent récolté (autour de 200.000 euros) avait permis à la Bibliothèque d’acquérir une pièce unique de l’artiste allemand Anselm Kieffer, un hommage au poète Paul Celan, ainsi qu’un lot de lettres de Marcel Proust.
Deux cents couverts
Cette année, la crise promet de se faire un peu sentir, mais près de deux cents couverts payants sont déjà réservés (soit un peu plus que l’an passé) pour le dîner organisé par M. Racine et le banquier Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BNF. Cristaux, porcelaines, bordeaux classés et mets subtils sont au menu.
Le montant du couvert est fixé à 500 euros, mais les dons sont laissés à la discrétion des entreprises ou des personnes. «Il y a un plancher, mais pas de plafond», précise M. Racine. Certaines entreprises ou fondations comme Total, Veolia ou Roederer (qui offre le champagne) ont réservé une ou plusieurs tables de douze couverts.
Parmi les convives qui ont aussi pris leur rond de serviette figurent Sotheby’s, les galeries d’art Ropac, Templon, la famille Boissonnat, via la Fondation Clarence. Pour les entreprises qui font des bénéfices, l’opération est intéressante, car les dons sont fiscalement déductibles à hauteur de 90% ; pour les particuliers, le seuil est fixé à 60%.
Le conseil d’administration du Cercle de la BNF comprend aussi de généreux donateurs, dont les plus réguliers sont Nahed Ojjeh, la veuve du richissime marchand d’armes Akram Ojjeh, le cofondateur de la maison de couture Saint Laurent, Pierre Bergé, mais aussi le patron du Groupe Rivaud, Edouard de Ribes, le collectionneur Pierre Leroy, cogérant du groupe Lagardère — tous sont du dîner. Cette année, le Cercle a aussi créé un prix de la BNF, doté de 10.000 euros pour soutenir la recherche contemporaine qui sera remis le même soir.
Au nombre des invités seront présents la ministre de la Culture, Christine Albanel, qui peut autoriser le fonds du patrimoine à contribuer à l’achat, mais aussi la veuve de l’écrivain, qui a accepté que le manuscrit de La Société du spectacle soit exposé aux yeux des donateurs potentiels, pendant le dîner. D’autres œuvres patrimoniales récemment acquises seront aussi présentées, comme L’Histoire de la belle Mélusine, de Jean dArras, de 1479, ou le manuscrit de L’Écume des jours, de Boris Vian.
Les généreux donateurs mordront-ils à l’hameçon ? Réponse le 15 juin au soir. Mais déjà ce dîner a un avant-goût délicieux. C’est peu dire qu’entre ces mécènes et la pensée anticapitaliste et anticonsumériste de Guy Debord, il y a un fossé culturel. Bruno Racine doit bien aller chercher l’argent où il est. Et il rappelle : «La BNF ne va pas acquérir uniquement les fonds d’auteurs qui défendent l’ordre établi.»
Leur presse (Alain Beuve-Méry, Le Monde), 14 juin 2009.

Cette initiative patrimoniale n’est pas sans faire songer à une lettre de Guy Debord à Annie Lebrun où il dénonçait «l’extravagante récupération étatique» de la «Tranche de Lautréamont», vendue par la Loterie nationale en 1986. Il formulait alors le souhait que les «grandes satisfactions» affichées par les promoteurs de cette opération, résumant «à merveille l’esprit du temps», soient «encore troublées», du moins le croyait-il et l’espérait-il, «par les “invités du comte de Lautréamont”». C’était là une allusion au saccage par les surréalistes du Maldoror, boîte de nuit ouverte le 1er janvier 1930 à Paris.


Toute l’affaire est décrite par le menu dans Révolutionnaires sans révolution d’André Thirion : «Breton ne cachait pas son indignation (…) J’appris en même temps que l’existence de la boîte sacrilège la décision prise d’aller y faire un scandale. Je demandai que l’opération fût quelque peu organisée, il fallait d’abord reconnaître les lieux, établir au besoin un plan d’attaque. Sadoul et moi nous fûmes dépêchés boulevard Edgar-Quinet, nous partîmes aussitôt. Nous entrâmes sans difficulté. (…) La boîte avait été retenue pour la nuit par une princesse Cantacuzène qui y donnait un souper sur invitations. Nous en rendîmes compte chez Breton, on alerta tous les surréalistes qu’on put toucher et l’assaut fut fixé à 11 heures.

Nous bousculâmes le portier qui demandait nos invitations. Char entra le premier, prit le chasseur à bras-le-corps, le souleva et le précipita dans le paravent qui masquait la porte d’entrée. Le paravent s’écroula, des vitres furent brisées et nous nous retrouvâmes à quatre devant les soupeurs : Char, Breton, Noll et moi (…) Le souper par petites tables était déjà servi, les convives étaient assis, les verres étaient pleins de champagne. Toutes les femmes étaient en robe du soir. “Nous sommes les invités du comte de Lautréamont”, cria Breton avec la rage et la solennité qui donnèrent à cette entreprise la gravité qui convenait. (…) Breton et moi tirâmes violemment sur les nappes des tables, jetant à terre les assiettes, les verres, les bouteilles et les seaux de champagne, renversant ensuite les tables et les chaises. Devant cette détermination, les invités de la princesse prirent peur et s’enfuirent en criant vers le fond de la salle.»


La parenté est frappante entre le souper mondain donné au Maldoror et ce dîner de gala, dans un lieu portant le nom de François Mitterrand, que Debord détestait tout particulièrement. Ce souper sur invitations réunira autour de la princesse Alice Debord au pays des merveilles spectaculaires et marchandes, quelques marchands de canons, quelques trafiquants d’art (à moins que ce ne soit le contraire), et la représentante d’un gouvernement dont le chef a pour programme explicite la liquidation de mai 68. De l’aveu même de Guy Debord, l’esprit de mai, dans ce qu’il eut de véritablement révolutionnaire, ne se distinguait pas de celui qui l’animait. Les grandes espérances à l’origine de cette extravagante récupération étatique se verront troublées, nous le croyons et nous l’espérons, par les «invités de Guy Debord».

Jules Bonnot de la Bande, 14 juin 2009.


«Il s’agit peut-être aussi de savoir si le terme de compromission a encore un sens et ce qu’il y aurait à gagner à s’en débarrasser (combien ?).»


Alice Debord attend peut-être quelque indulgence pour ses nombreuses indélicatesses d’arrière-boutique et de tiroir-caisse, du fait qu’elle aurait été associée à l’édition de Guy Debord. Mais, comme l’écrivait lauteur de La Société du spectacle à propos d’un autre récupérateur, «ceci ne donne pas des “droits”, mais plutôt des “devoirs”. Si lon sest mêlé, même de loin, à ces choses, toute prostitution ultérieure nappelle pas lindulgence mais au contraire la sévérité. De plus, nous ne sommes plus en 1920, ni même en 1957, mais au temps de la mode relative de ces questions, qui doit donc entraîner plus dexigences, et plus de défense contre les nouvelles formes de pratiques de “censure” de leur sens réel, pratiques plus subtiles (?) — ce que certains appellent “récupération”.» (Lettre à Jaap Kloosterman du 19 février 1976)

Publié dans Debordiana

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