"Je n'ai pas peur, j'ai seulement le vertige...

Publié le par la Rédaction

Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi. L’affronter horizontalement.»

Au milieu du vacarme s’élève un murmure. Une parole commune qui se cherche. Des sentiments partagés qui ne savent se dire, mais qui soudain surgissent.

Geste. Pur commencement.

Un instant de temps suspendu. Un instant qui tranche la boucle incessante de monotonie. Un instant d’où émerge une temporalité qui se déroule au rythme de nos amitiés, des cristallisations fugaces d’un communisme vécu par fragments. Un instant qui renverse
l’angoisse, qui ouvre une brèche, une fissure de laquelle prend vie un plan hors norme, sans valeur, sans mesure, hors-la-loi. Et la lumière artificielle qui éclairait de sa pâleur ce monde sans échappatoire, vacille. Un rayon perce alors de nos interstices.

«Est-ce la porte de notre fin obscure, demandais-tu ? Non. Nous sommes dans l’inconcevable, avec des repères éblouissants.»


Geste. Dévoilement.

La peau qui ressentait l’étrangeté et l’hostilité des rues écrasantes se laisse enfin toucher. Là où nous cernait l’impossible faire se dessine un corps-à-corps. Ne plus chercher dans le désert, mais se situer face au néant qui désormais prend forme. Et offre son flanc à l’attaque. Geste qui révèle, par son irruption, les failles et les faiblesses d’un monde qui semblait invulnérable. Désormais, il y a a des cibles. Des trains qui s’arrêtent, des prisons qui brûlent, des caméras en mille morceaux un peu partout, et des hackers qui les rendent fous. La perception figée d’un monde inébranlable se déforme. Parce qu’il y a ce premier geste qui donne du courage, qui marque un repère dans la confusion. Il interrompt ce tapis roulant qui relie le Je et la métropole, et par là même en fait apparaître l’existence, la nuisance. Il n’y a pas d’en-dehors, pas d’autre monde à opposer à celui-ci, mais une position qui se dessine, une position de partisans.

«Lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, qui tient éveillés le courage ou le silence.»


Geste. Ni fin, ni moyen.

Il n’émane d’aucun programme, puisqu’il est la résultante d’une impossibilité de dire, de faire. Il ne se capture pas, puisqu’il n’a aucune finalité propre. Sans forme puisqu’il déforme toutes celles qu’il rencontre. Sans légitimité, puisqu’il dépose le droit. Et sans signature, puisqu’il les incarne toutes. Expression d’une impossible présence au monde, il est la possibilité de l’habiter. Puisque «nous errons auprès de margelles dont on a soustrait les puits», nous nous abreuvons à des sources incertaines et tranchantes.

Geste anonyme, émergeant de l’imperceptible — aussitôt commis, il s’évapore. Parce qu’il se transcende, il surgit et déjà il est hors de lui-même, hors contrôle, extatique ; et pour cela même, appropriable, d’usage commun. De son apparition naissent mille et un parcours de subversion. Il est donc à la fois achevé et à venir, le tout et l’unité, le geste politique qui se diffuse, qui contamine et brise la linéarité morbide. Des banlieues de Paris à celles de Toulouse, les mêmes pratiques, la même efficacité. Des radars démolis aux quatre coins des autoroutes. Et ces fusées comme une fête contre la police, à Paris, à Marseille, à La Courneuve.

«C’est l’heure ou les fenêtres s’échappent des maison pour s’allumer au bout du monde où va poindre notre monde.»


Geste ascétique et extatique.

C’est parce qu’il est sans intention qu’il est également la préméditation même. Fruit d’une exceptionnelle ascèse, d’une étude minutieuse et terrible comme seuls les enfants en sont capables dans leurs jeux des mondes. Étudier pour rester éveillés, rester éveillés pour se jouer des dispositifs. Faire infuser les affects, incorporer les expériences, concentrer les forces dans un élan, le porter au point névralgique… et exploser.

«Agir en primitif et prévoir en stratège.»


Geste. Là où communauté et sécession sont indivisibles.

Les communes sont les amers des gestes d’insubordination disséminés dans le quotidien. Elles forment dans le tissu qui nous étouffe des trous grouillants de vie. Des zones opaques, forêts sous la métropole. Un territoire extatique. Pour faire l’école buissonnière là où l’on nous demande d’être présents à nous-mêmes, et élaborer ensemble la politique d’absentéisme qui interrompt l’incessant bourdonnement.

Geste fluctuant qui nous rend à la présence tout en nous arrachant de nous-mêmes. Quand les membranes se craquèlent, celles de corps qui se rencontrent à la faveur des subjectivités envolées, quand les contours s’effacent dans les explosions sensibles.

«Les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui n’existe pas. Elles éliminent la gratitude et ne doivent qu’au printemps.»


Geste. Renversement de l’indicible, procédure de silence, volets de cristal tirés sur la communication.

Sans ligne, sans style. Parce que, comme le disait Bruce Lee, n’avoir pas de style permet de les avoir tous et de les concentrer en une seule prise. L’efficacité, non la jouissance de l’acte. Le partage immédiat dans l’émeute deviendra vite artifice si l’on fait profession d’émeutier. Dès lors que le black block n’est plus une technique, mais une identité, il se vide de sa force et défile en une chorégraphie vide. Le geste répété pour sa fin propre devient morbidité, parce que le vouloir sans ascèse est sa libéralisation.

Ce journal ne se veut pas extase, mais élaboration partagée d’une politique extatique. Non pas un cri dans le désert, mais une gourde à nos soifs rageuses. Ne s’attardant pas à l’ornière des résultats. Sans point fixe, espace mouvant, mais détermination comme un à-pic dans ces mornes vallées. Un chuchotement, rythme d’un chant fredonné sur des lèvres complices.

«Toute la vertu du ciel d’août, de notre angoisse confidente, dans la voix d’or du météore.»

Rebetiko no 1, printemps 2009
Chants de la plèbe.

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