Une si douce tyrannie

Publié le par la Rédaction


«La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre.»
George Orwell.

1. Le gouvernement par la peur

La Terreur est une création de la Révolution française. Elle devient une forme légale de gouvernement en septembre 1793 et elle est soutenue par le mouvement populaire, les sans-culottes et les enragés. Initialement, elle était destinée à faire accepter par la force les mesures révolutionnaires. La bourgeoisie n’a eu de cesse, par la suite, une fois installée au pouvoir, de faire oublier la période de la Terreur, notamment parce que les révolutionnaires de 1793 ont su à cette époque prendre en considération la question sociale et en faire un problème politique central. Il n’empêche qu’elle sait à l’occasion utiliser cet instrument politique dans un but contre-révolutionnaire, pour imposer ou conforter son pouvoir.

Aujourd’hui l’exercice de la Terreur, la politique anti-terroriste, dissuade tous ceux qui voudraient s’insurger pratiquement contre l’ordre du monde de passer à l’action.


2. Un état d’exception qui ne dit pas son nom

La France a donc eu son petit 11 septembre 2001 : ce fut, le 11 novembre 2008, l’arrestation de présumés terroristes appartenant à une mouvance anarcho-autonome imaginaire qui relève de la pure invention politique et qui permet à l’État de justifier sa propre violence et l’intensification de la répression.

Derrière le grotesque de la situation, il y a une triste réalité, celle du rétablissement du délit d’opinion dans l’indifférence quasi générale, l’accusation à partir de simples apparences ou de supputations abracadabrantes. Nous allons sans même nous en apercevoir vers une remise en cause de la «légalité démocratique» et l’institution d’un ordre nouveau invisible ou non repérable parce qu’il reste anonyme et innommé. Tant et si bien que la fiction, le prétendu danger d’un terrorisme d’ultragauche (les anarchistes ça eut payé mais ça ne paye plus il faut croire), devient un événement, et la réalité, la répression d’État, une invention pour les fous.

Ce qui a réellement de l’importance est tu et enfoui, recouvert par les contrevérités bureaucratiques et les banalités journalistiques.


3. Un État policier diffus

Aujourd’hui, les sans-papiers font l’objet d’une répression implacable qui n’a rien à envier à celle que pourrait pratiquer n’importe quel État policier : conditions de détention inhumaines, humiliations en tout genre, mauvais traitements, arbitraire judiciaire, persécutions et traques continuelles…

Cette méthode de gestion politique s’applique aussi en partie depuis longtemps aux «classes dangereuses» des quartiers populaires où la violence d’État a librement cours.

Demain, tous ceux qui seront tentés de sortir des rangs pour inscrire la lutte politique en dehors du cadre de la légalité pseudo-démocratique seront accusés de terrorisme.


4. À ne pas dire

La bourgeoisie a la mémoire courte. Pour arriver au pouvoir, elle n’a pas seulement mis fin à l’Ancien Régime en s’appuyant sur un mouvement populaire ; elle a aussi, transgression suprême, guillotiné un roi. Elle a en outre pris la tête de mouvements insurrectionnels en 1830 et en 1848 et noyé dans le sang la Révolution de juin 1848 et la Commune de Paris pour imposer définitivement ses valeurs et ses conceptions sociales et politiques. Mais elle prétend maintenant que son règne est l’aboutissement de toute l’histoire et par conséquent sa suppression. Une fois consacrée, la bourgeoisie fait à son tour comme si elle avait pour elle l’éternité.

C’est un beau coup, mais les meilleurs coups n’abolissent pas le hasard. Ni même parfois l’histoire en train de se faire…


5. La guerre pour la fin du temps

Dans son roman 1984, G. Orwell imagine un État totalitaire qui justifie la répression et la Terreur infinie par la présence lointaine d’un ennemi indéfini et, pour tout dire, improbable.

La notion de terrorisme devient tellement vague qu’elle pourrait s’appliquer à n’importe qui et à tout le monde. Mais il est vrai que les conceptions paranoïaques du monde nourrissent une fausse conscience qui alimente toutes les peurs, à commencer par la peur de l’Autre, ici la figure sociale imaginaire de l’«anarcho-autonome», et nourrit l’état d’esprit policier. C’est ainsi que la séparation sociale peut régner et la servitude volontaire perdurer.

La démocratie, c’est l’ordre
La liberté, c’est la sécurité…


… comme dans le rationalisme le plus morbide.

À force de simulacres et de simulations, nous vivons dans un monde qui n’a plus de contenu excepté le vide immense que nous ressentons occasionnellement. Nous ne pouvons plus nous accrocher à quelque chose de tangible, si ce n’est à la certitude d’une immense farce grotesque et tragique tout à la fois.

Je pense donc je sais que tout est faux sauf ce que l’on tait.


6. Dans le pays le plus libre du monde

À quoi ressembleront nos existences dans un monde où nous accepterons que le mensonge devienne un état permanent, où la fiction ne renverra plus qu’à une suite d’abstractions conduisant à des mensonges qui viendront à leur tour justifier la violence d’État ? Nous entrons maintenant tout à fait dans le désert immense des apparences d’où le réel est banni.

L’ordre juste nous rendra libres comme des animaux qui ont oublié leur chaîne autour du cou.


7. Les trônes dans nos têtes

Comme des paralytiques, nous devrons à présent attendre au pied du temple de la Loi quelque improbable changement, un petit mieux, pendant que quelques hommes gouverneront dans l’intérêt d’une minorité. Pourtant ce que des hommes ont fait, d’autres peuvent bien le défaire. C’est un secret de Polichinelle mais il est tellement bien gardé que personne n’ose vraiment envisager l’hypothèse révolutionnaire et donc la transgression des valeurs politiques et morales dominantes.

En d’autres temps, des hommes libres, dans ce pays même, ont pu écrire que quand le gouvernement oppresse le peuple, le droit le plus indispensable et le devoir le plus sacré est pour le peuple et pour chaque partie du peuple, la résistance, la désobéissance — l’Insurrection.

Si des hommes n’avaient pas un jour choisi de remettre en cause la loi et de s’insurger, nous serions tous à l’heure qu’il est en train de manger des glands.

Il nous reste à renverser les trônes dans nos têtes. Ou alors nous demeurerons toujours sur le pas des portes grandes ouvertes de la Révolution.

Négatif no 11, juin 2009.

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