Strasbourg : Otan y aller

Publié le par la Rédaction


Envie d’aventure, besoin dengagement ? Aux premiers jours du printemps, au cœur de l’Europe politique, dans une ambiance festive et offensive, la ville de Strasbourg, en partenariat avec Kiel, vous propose le contre-sommet de lOTAN.
Vous brûlez de rejouer la bataille de Seattle, vous avez rêvé devant les images de Gênes 2001, alors ne ratez pas lévènement politique de lannée 2009, à moins de trois heures de train de Paris.
Avec la présence de Barack Obama, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, venez partager une occasion inouïe de faire entendre votre indignation aux maîtres du monde, et de protester fermement contre la guerre.
Un programme pensé pour ravir toutes et tous, quelle que soit sa sensibilité : nostalgiques de la guerre froide, essayez-vous aux charmes désuets de la critique de limpérialisme américain ; amateurs dactions symboliques, vous pourrez prendre part à notre gigantesque die-in, rendant hommage aux victimes de toutes les guerres et bloquant ainsi laccès du sommet au personnel chargé de servir le champagne aux convives ; pour les plus radicaux, vous y trouverez une ambiance chaleureuse et antagoniste, au sein de lauthentique Schwartz Block allemand ; enfin, pour les esthètes de la critique, ne manquez pas cette occasion en or de publier votre nouveau pamphlet sur tous les indymedia : Strasbourg, pourquoi il ne fallait pas y aller…
En bref, Tutte Bianche, Pink ou Black Block, choisissez la couleur, et rejoignez le contre-sommet de lOTAN.

Les contre-sommets, c
est un peu les vacances. Lévènement qui vient interrompre nos petites affaires locales, la destination en vogue, the place to be. On part avec ses potes en caisse, en bus ou en stop, et on retrouve les copains-copines de toute lEurope. Pour certains, on revient en terrain connu, et on se souvient de lété 2002 et du no border camp. Et le campement, la vie collective, les rencontres, langlais plus ou moins bien maîtrisé selon le niveau de consommation de bière alsacienne, les complicités naissantes. Ladrénaline, le speed, la prise de risques, les petites victoires, les échecs, le coup de blues du départ. Un peu les vacances, avec toute leur ambiguïté ; un peu un exutoire, un peu déconnecté du réel, un peu une séparation entre ce quil sagit de construire avec sérieux et ce quil sagit de vivre intensément. Il y a un décalage, une rupture de ton à opérer. Si on trouve une énergie, un souffle, dans ces moments de suspension du quotidien, cest en réancrant dans le réel ce qui sy joue hors-sol. Les contre-sommets sont un territoire pour le moins hostile, de la zone rouge jusquau terrain du campement mis à disposition sous conditions par les autorités. Sur ce marécage, il ny a rien à bâtir durablement, rien à habiter, mais un terrain de jeu, dentraînement, sur lequel il sagit dexpérimenter, de séprouver, de se renforcer. Autant dans les pratiques que dans les modes dorganisation, autant dans les stratégies que dans les pensées, autant dans la force matérielle que dans les amitiés. Assemblées ouvertes et massives, coordination entre groupes affinitaires, solidarités pratiques. Blocage des flux, prise dassaut de lieux, destruction de vitrines, attaque de rangs de policiers, déplacement en groupes mobiles à travers les rues. Cuisines collectives, groupes médicaux et légaux, caisses de solidarité, véhicules réseaux câblés, radios pirates, journaux. Défrichage de nouveaux terrains de lutte, confrontation de visions du monde. Circulation des affects, au sein dune bande comme dun bout à lautre de lEurope. Cest tout cela qui sébauche ou se renforce dans les contre-sommets, pour se répandre ensuite localement. Cest que, justement, les rencontres des institutions internationales donnent une figure, un espace, des jalons historiques à des politiques habituellement diffuses, sans autre rythme que le train-train quotidien, sans autre visage que celui de leurs larbins, flics, managers, etc. La misère quon nous inflige prend corps, dans un sigle, dans lespace de la zone rouge, dans la liste des invités au banquet ; la responsabilité dissoute dans le magma social se cristallise. Cette apparition fugace, cest la mise en évidence de ce quen temps normal on peine à circonscrire, à nommer, à cibler. Si lon se garde alors de prendre lapparition pour le tout, de lâcher la proie pour lombre, lennemi — celui quon devine chez le vigile ou la conseillère ANPE derrière les «je-ne-fais-que-mon-travail», et les «cest-comme-ça» — prête soudain ouvertement le flanc à une riposte. Riposter, répondre, réagir. Contre-attaquer. Là où en face ils voudraient quon sen tienne à lindignation , à la protestation, parce que ça cadre avec les règles du jeu : eux programment des politiques, et nous, nous pouvons donner notre avis ; eux nous laissent un espace pour ça, une salle pour un meeting, un parcours de manif, et la démocratie est sauve. Finalement, la principale fonction dun sommet, bien au-delà du résultat des quelques heures de réunion de travail, cest de mettre en scène une politique, pour la plébisciter, la légitimer. Sur ce terrain, se contenter de «faire entendre un désaccord», cest jouer le même spectacle. Contre-attaquer, au contraire, cest opposer non des opinions, mais des forces politiques : ce qui est jeté dans la bataille, ce sont à la fois des pratiques, des aspirations, des visions du monde, des modes dorganisation. La comète altermondialiste, qui naura guère brillé plus de quelques années en Europe sous les feux de ces projecteurs, illustre dailleurs bien la vocation à la (dés)intégration des mouvements sils ne parviennent pas à opposer, autrement quen slogan, un autre monde à celui qui se planifie dans les instances internationales.

Contre-attaquer donc, et frapper, fort, à la mesure de ce qu
ils nous promettent, à la mesure de quon prétend leur opposer. Tirer parti des expériences passées, ne pas sengluer sur les frontières de la zone rouge, porter les coups là où on ne les attend pas. Esquiver les scénarios ritualisés, le folklore identitaire, les chorégraphies orchestrées avec ceux den face. Ne pas se laisser déstabiliser par lexigence de cohérence : lOTAN a à voir avec une caméra de vidéo-surveillance, un centre de rétention, une prison ; avec une pharmacie, une agence dintérim, un supermarché. Casser des briques avec la dialectique : se jouer de la séparation politique diffuse / politique concentrée, se mouvoir aisément entre ces deux plans, et, au moment même où la seconde soffre comme cible, préférer sattaquer aux dispositifs multiples dans lesquelles la première senracine. «Mener la guerre à la maison» — au centre de lEurope —, poser une ambiance en propageant le désordre sur les lieux même où le parti de lordre sorganise. Sen prendre aux flics qui quadrillent la ville, qui sassument comme force doccupation, équipés des dernières technologies militaires explicitement dirigées contre nous. Sen prendre aux flics pour saper leur impunité, et les faire tomber précisément au moment où ils pensent avoir le dessus, parce quils sont la démocratie, cette machine de guerre.

Rebetiko no 1, printemps 2009
Chants de la plèbe.

Publié dans Agitation

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