Faux ami : L'insurrection qui se vend

Publié le par la Rédaction


Quelques séquestrations de patrons, la mise à sac de la sous-préf’ de Compiègne… Rien que de très banal dans la construction d’un rapport de force. Parfois, cela peut même passer inaperçu, comme ce saccage du bureau de la Voynet de l’environnement en 1999 par de rustres agriculteurs vite pardonnés. Mais là, fichtre ! la privation de liberté de quelques liquidateurs de boîtes, sur fond de crise économique et de cuisante grève générale guadeloupéenne, fait pousser des cris d’orfraie à nos dominants. S’il y avait autant de pavés balancés que de fois où les mots «révolte», «insurrection» et «révolution» sont brandis par la presse, y a belle lurette que les barbares qui nous gouvernent joueraient aux osselets sous des monticules de grès. On ne voit pourtant poindre qu’une quatrième (le 26 mai) et une cinquième (le 13 juin) flâneries «de mobilisation», organisées sans rire par les syndicats, en guise de grand chamboultou promis par les antiennes médiatiques.

«Oui, il y a une forte colère qui s’exprime dans notre pays. Oui, il y a un risque révolutionnaire en France», a déclaré sur Europe 1, dimanche 19 avril, l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin. Forcément, quand on a un nom à particule, ça fait froid dans la nuque… Marianne a exploité plus tôt encore la manne de la fronde, titrant dès le 14 février sur «La radicalisation, le phénomène qui affole la droite et la gauche», mais qui laisse de marbre l’émeutier ultra-centriste Jean-François Kahn, ex-taulier de l’hebdomadaire rallié à la bannière du Modem pour les Européennes… Quant au Nouvel Observateur du 30 avril, il nous prédit en une «L’insurrection française». Même Patrick Poivre d’Arvor, le camelot de Martin Bouygues qui, pendant vingt ans, a refourgué du temps de cerveau disponible, s’interrogeait fin avril dans sa nouvelle émission diffusée sur Arte : «Crise, bientôt la révolution ?» Alors quoi, qu’est-ce qu’ils ont tous à fantasmer sur un remake de la prise de la Bastille ? Outre l’aspect marketing flagrant, ne nous resserviraient-ils pas en douce l’épouvantail de l’insécurité afin d’annihiler toute tentative de contestation autre que syndicalo-pédestre ? Le Nouvel Obs multiplie les sous-titres à faire frémir sur les canapés Ikéa : «Jusqu’où elle peut aller», «Y a-t-il vraiment un risque de révolution ?» Un risque ? Certes… Cela dépend juste de quel côté de la pique on se place. La peur installée en une, l’hebdomadaire tente de rassurer dans ses pages intérieures, où un sociologue affirme que non, «ce n’est pas la révolution», car il n’y a pas de «jonction des luttes». Une fois le lecteur tranquillisé, il est alors possible de lui désigner son véritable ennemi. Le dirlo Jacques Julliard s’y emploie en concluant que «la dénonciation, si justifiée soit-elle, de la faillite des élites ne doit pas servir d’alibi commode à la responsabilité des Français dans le déclin de la France». La crise économique, les licenciements, le chômage ? Avouons-le, c’est un peu la faute à cette plèbe qui rechigne à se faire moderniser à grands coups de réformes. Mais alors, où est donc la solution ? Dans Marianne, sous la plume de Nicolas Domenach ! Il y écrit qu’«il n’est certes plus temps d’opposer les Français entre eux quand la crise frappe le pays au cœur». C’est beau comme du Éric Woerth, le ministre du Budget qui certifiait sans pouffer le 27 janvier au matin sur France Inter : «On ferait mieux de se serrer un peu les coudes». Encore un replâtrage sémantique, qui tiendra ce qu’il tiendra…

CQFD no 67, mai 2009,
actuellement en kiosque.

Publié dans Agitation

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