Lettre des inculpés de Strasbourg

Publié le par la Rédaction


«… Il ne faudrait surtout pas oublier que ce nous gérons, ce ne sont pas des choses, mais de la matière humaine…»
Un maton de Fleury
lors des grèves d’avril 2009.

Je garde en mémoire le souvenir obsédant d’un crissement de pneus, du fracas d
un train qui déraille, des portières qui claquent. Ensuite le cliquetis strident des menottes sur mes poignets, un écusson de la BAC, une panthère noire la gueule grande ouverte. Après plus rien, si ce nest la sueur froide des auditions, la lumière blanche dune cellule de garde à vue et la pellicule de ce faux monde qui continue pourtant de défiler…

La République, l
ordre bourgeois, ou toute autre appellation du consensus social, cherche à nous maintenir dans un mode de vie unique et obsolète. Lordre des choses tel que nous le connaissons seffrite, il est prêt à voler en éclats. Les vieux mécanismes de cruauté et dhumiliation qui nous maintenaient dans la docilité et lindividualisme sont dorénavant insuffisants à dissimuler les conséquences de la débâcle.

La bourgeoisie n
a plus rien à offrir, pas même lillusion dun espoir. En tant que pouvoir, ils ont déjà consommé toutes leurs fortunes. Ils nexercent plus la moindre fascination, au sens fasciste du terme. Sous le pas lourd de leur désenchantement, ils laissent place à un sentiment nauséeux de déjà vu, déjà vécu. Tout est pellicule, fiction.

Partout autour de nous se resserre l
étau de la légalité et du contrôle, partout sallonge la portée des armes d’État. LEurope sentant son déclin venir sest érigée en forteresse. Arguant de ses prétentions démocratiques, elle se sert dorganes tels que lOTAN pour armer ses intérêts et protéger ses privilèges.

Lors des événements «otanesques» de Strasbourg, les autorités s
en sont données à cœur joie pour nous instrumentaliser en tant quexutoire chimérique, dun peuple qui partout se rapproprie déjà par lui même les moyens de sa défense, que ce soit dans la rue, dans le bureau du patron, ou lors dactions dauto-réduction…

La boulimie du pouvoir s
exerce toujours plus concrètement sur nos vies nos corps et maintenant notre pensée. Ce que lon nous reproche est dordre abstrait, nous sommes suspectés davoir nourris de mauvaises intentions et donc incarcérés en raison de ces éventuelles volontés délictueuses. En réalité aucun acte matériel. Mais puisque porter des accusations nest pas encore suffisant à prouver, les tribunaux vont alors devoir sonder nos moralités et nous punir en conséquence…

Pour se purger de ses traumatismes et pour gérer sa propre production de frustration, la société a besoin de ses victimes expiatoires. Conscients des logiques et des intérêts spectaculaires dans lesquels nous nous débattions, nous avons refusé d
être jugés en comparution immédiate, ce qui nous a valu dêtre placés un mois en détention provisoire. Nous avons été libérés depuis, à lissue dun premier procès pour cause de nullités procédurières. Mais l’État ne compte pas en rester là, nous allons être rejugés.

La République se décline en un grand nombre de prisons. Il y a bien sûr les institutions, les écoles, les foyers, les hôpitaux, les maisons de retraite, les camps de rétention, les maisons d
arrêt et tant dautres. Tous ces lieux denfermement dans lesquels nous sommes placés sous dépendance, contraints les yeux rivés sur la pendule à patienter, à abandonner nos désirs, nos volontés.

Notre course effrénée s
est momentanément échouée dans lune de ces nombreuses cellules en forme dimpasse, dans lesquelles le pouvoir aime tant à nous enfermer.

Tout comme à l
extérieur, ils simaginent pouvoir nous apprivoiser en exerçant un contrôle strict sur nos sens, en soumettant nos corps à leur discipline arbitraire. Tout ce que nous voyons, jusquaux odeurs que nous respirons (un mélange dodeurs rances et de produits détergents), sans nous attarder sur la bouffe qui y est servie, tout est là pour nous rappeler notre condition de prisonnier. Un espace conçu à limage de notre société, pour être démesurément fade et glacial.

La prison toute entière est prévue pour que nous ne puissions pas nous en faire une représentation claire. Jusqu
aux fenêtres orientées de manière à former un angle restreint avec le mur, contrôlant ainsi le paysage à portée de vue. Chaque couloir, chaque escalier débouchent sur son poste de garde et son armada de caméras vidéo. Tout est compartimenté, enclavé, pour limiter nos déplacements, nos échanges. La prison constitue un immense champ dexpérimentation, pour des techniques sécuritaires qui seront ou sont déjà en application dans nos sociétés.

Enfermés dans ces sinistres cages, le monde nous apparaît comme une immense source inépuisable de liberté. Mais la prison sert cette illusion, en se donnant pour but de nous isoler, pour nous affaiblir et nous briser. Par la contrainte et la privation, elle tente de semer le trouble et la confusion entre une éventuelle et éphémère libération et la possibilité même, le véritable devenir de la liberté.

Un vent frais nous parvient parfois de l
extérieur. Chargé délectricité, il nous annonce que dehors cest partout le même ravissement, le même spectacle. Des bandes de jeunes et dautres un peu moins, toutes conditions sociales confondues, qui refusent de jouer leurs rôles. Ils ne vivent désormais linstant présent que pour se rapproprier et assumer leurs désirs. Un front fier et indécent à légard dune société desséchée, qui ne nous a jamais laissé dissue que dans lobéissance citoyenniste, la soumission et la monotonie des jours gris.

Au hasard des rencontres, nous nous découvrons comme force collective. Une puissance enfin à même de nous libérer de la rage, que nous inflige tous les jours ces étalages insolents de biens et d
espoirs nauséeux. Auxquels nous le savons, nous naurons jamais accès. Et à vrai dire, tant mieux !

Les séquences se figent, les enchainements se brouillent. On entend maintenant distinctement depuis la cabine de projection, le claquement de la pellicule qui tourne dans le vide. La bobine arrive enfin à son terme, et nous nous réveillons groggys, glacés, cherchant à tâtons un quelconque point de fuite dans cette atmosphère oppressive.

Ce que l
on nous reproche concrètement cest notre refus de la société telle que nous la subissons. Cest le fait que nous vivions en marge de celle-ci, que nous expérimentions de nouvelles formes de vie, de lutte. Les tyrans et les tenants de lordre ont décidé dignorer toutes formes de contestations traditionnelles, ouvrant ainsi la voie à une jeunesse tout de noir vêtue, célébrant le deuil de ses libertés.

Comme une majestueuse fuite en avant, nous ne trouverons désormais de réponses que dans le mouvement qui détruit l
ordre existant des choses. La répression auquel fait face notre combat, nous a ramenés pour un temps au cœur même de la traque et de loppression. Mais dehors, comme depuis nos cellules, nous continuons de fomenter de nouvelles lignes de fuite, de nouveaux rapports de force, utilisant pour cela chaque brèche dans la forteresse. Ici plus que jamais nous avons conscience de la nécessité de nos pratiques, de nos solidarités, de nos luttes auxquelles semble répondre comme en écho, le lent vacillement de larchitecture sécuritaire et individualisante que nous fuyons.

En tous lieux, toutes circonstances, nous continuons autant que possible d
aménager de nouveaux espaces de liberté. Ainsi sil nous arrive parfois dêtre pris ou même vaincus, nous restons à jamais insoumis. Ami-es soyez heureux, car jai la vague impression que de notre capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

F.A.P., 17 mai 2009.

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