La carte de presse, ou comment précariser les précaires

Publié le par la Rédaction


Le 19 mai, les titulaires de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) sont appelés à voter pour renouveler le collège salariés de la commission de la carte, chargée tous les ans d’attribuer ou de renouveler cette carte professionnelle.

Rappelons que la carte n’est accordée que sur un critère de revenus, à celui ou celle qui a «pour occupation principale, régulière et rétribuée l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs publications quotidiennes ou périodiques ou dans une ou plusieurs agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources». Un «principal» fixé à 50% des revenus de l’année précédente. De fait, la commission exerce un véritable droit de préemption sur la profession avec le cortège de galères pour les plus faibles économiquement. Sont exclus d’emblée les correspondants locaux de presse (CLP) dont beaucoup font un travail de journalistes mais avec un sous statut de profession libérale.

La profession de foi du Syndicat national des journalistes (SNJ, syndicat majoritaire à la CCIJP avec 46,5% des voix en 2006 au niveau national) commence par un petit dessin où un rédacteur en chef demande à un journaliste : «Toi qui est concerné, tu peux nous pondre un papier sur le travail précaire ?» On peut s’étonner d’une telle adresse alors que l’un des effets de la CCIJP est … de précariser une grande partie de la profession ; ceux qui n’atteignent pas le fameux montant de 50% des revenus, donc, les plus précaires de la profession : les pigistes, obligés de panacher leurs activités avec ce qu’ils trouvent à côté des médias officiels. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur les 37.000 titulaires de la carte de presse, un cinquième sont des pigistes. Ce qui au regard de la précarisation galopante du métier semble «étrangement» peu, de nombreux pigistes exerçant sans carte de presse, au rabais, au grand avantage de leurs employeurs. Autre signe de cette précarisation : la moitié des nouveaux titulaires (2008) sont … des pigistes. Et, pour la première fois, le nombre de journalistes n’a pas augmenté. Soulignons aussi la difficulté pour des professionnels de nouveaux supports, comme le Web, pour obtenir la carte ; sans parler des salariés de boîtes qui ne sont pas des entreprises de presse agréées mais emploient des journalistes pour faire comme. C’est notamment le cas des journaux de collectivités publiques et des entreprises se plaçant volontairement dans les branches de la communication, la publicité ou l’édition (avec le développement des droits d’auteur Agessa, des honoraires et du portage).

Pour le SIPM-CNT, il est particulièrement contradictoire d’invoquer la lutte contre la précarité en la cautionnant, de fait, en siégeant à la CCIJP : de par son côté tribunal (ceux qui sont passés devant l’instance d’appel comprendrons !) la «commission de la carte» délivre un sésame, souvent bien utile pour qui tente de (sur)vivre de sa plume, de sa caméra ou de son appareil photo. Utile pour être payé en salaires notamment et non en droits d’auteurs bien moins avantageux. Les pigistes restent les fantômes de nos métiers tant au niveau des salaires que des droits (exemple : l’accès aux droits, vote aux élections, avantages du CE, chèques restos, voire information interne, sont à géométrie variable d’une entreprise à l’autre).

En outre, le SIPM-CNT s’interroge sur les forces mises dans cette élection, quand les travailleurs de la presse et des médias sont confrontés à des attaques violentes du patronat : multiplication des licenciements, attaque des statuts, indépendance éditoriale, conditions de travail détériorées, etc. La course au profit et à la rentabilité détruisent chaque jour un peu plus les industries de la presse et des médias et l’on devrait perdre du temps à faire campagne ou à voter ?

Car, sans être un sésame essentiel (même au niveau fiscal), la carte de presse peut grandement simplifier certaines démarches professionnelles, évitant ainsi de rajouter de la précarité aux précaires, et des obstacles à ceux et celles dont l’objectif est d’avoir de quoi vivre à la fin du mois… Et il est quand même assez navrant d’avoir à rappeler cet état de fait, non à des patrons mais à des élus syndicaux…

Seule la lutte paie !

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