Antiterrorisme : Onze interpellations à Chambéry

Publié le par la Rédaction

Après l’explosion, la police vise les squats

«L’affaire n’est pas finie, on s’attend à de prochaines gardes à vue. On ne sait pas exactement ce qu’ils cherchent, ni jusqu’où ils sont prêts à aller, résument les occupants du squat des Pilos, à Chambéry (Savoie). On sait qu’ils recherchent une troisième personne.» Zoé A., 24 ans, a été tuée, et Michaël D., 25 ans, grièvement blessé par l’explosion d’une bombe artisanale qu’ils manipulaient dans la nuit du 30 avril au 1er mai, à Cognin, près de Chambéry.

La sous-direction antiterroriste (Sdat) de la PJ a visé, la semaine dernière, le milieu des squats
de la ville. Dès le 4 mai, 130 policiers ont mis le squat des Pilos sens dessus dessous à la recherche d’indices. Sur les onze personnes interpellées ce jour-là lundi, Raphaël S., 24 ans, a été conduit à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), siège de la Sdat, pour une garde à vue sous le régime antiterroriste. Il a été présenté au parquet, vendredi soir, mis en examen et écroué pour «association de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme», et «destruction de documents ou objets relatifs à un crime ou un délit». L’information judiciaire ouverte contre Michaël, Raphaël et «tous les autres» a été confiée aux trois juges antiterroristes Yves Jannier, Thierry Fragnoli et Edmond Brunaud.

Jonglage. Blessé au visage et aux bras, Michaël est hospitalisé à Lyon, où il est maintenu dans un coma artificiel. Aucun élément n’a été retrouvé sur l’utilisation que le couple comptait faire de l’engin explosif. Un extincteur et un réveil ont été retrouvés, et l’explosion a été provoquée par un mélange de chlorate de soude, de sucre et d’engrais. «Je ne comprends pas pourquoi il a fait cette bombe, s’étonne une amie suisse de Michaël. Il prônait la non-violence quand je l’ai connu.» À Genève, d’où il est originaire, Michaël a fait une première année d’école de chimie, avant de se consacrer à la musique, au jonglage, et d’intégrer un groupe de ska. «Il écrivait les paroles, et chantait, c’était assez engagé, mais pacifique, raconte l’un des musiciens. C’était son obsession, d’être à contre-courant.» Michaël emménage au squat la Tour à Genève, un important centre culturel alternatif. «Il s’est installé là. Et c’est vrai qu’à chaque descente, les flics sont tombés sur lui. Mais il n’était pas dans son tort. Il graffait, et il a eu aussi des problèmes à cause de ça.» En juillet 2007, l’expulsion du squat lui fait quitter la Suisse. «Tout s’est fermé à Genève, résume un ami. Les squatteurs se sont cassés. Tout part de là : on coupe tout à ces gens qui ont leur utopie.»

Les policiers qui ont fait remonter les fiches RG de Zoé A. n’y ont trouvé que sa participation à différentes manifs. La projection d’un film antinucléaire. Une occupation d’arbres menacés. Mais Zoé était militante des squats elle aussi. En février 2007, elle participe à l’occupation du consulat du Danemark à Lyon, en solidarité avec un centre social de Copenhague menacé d’expulsion à Copenhague. Le bureau du consul avait été envahi, et un communiqué faxé au maire de Copenhague. À Chambéry, elle s’est installée à château Chamouth, un squat où elle vivait seule.

Raphaël S., mis en examen vendredi, y avait habité lui aussi, un an plus tôt. «Raphaël a été placé en détention à la hussarde, commente son avocat, Me Laurent Pascal. Le juge avait un présupposé. Il voulait des réponses qu’on ne pouvait pas lui apporter. On ne lit pas dans les boules de cristal, nous.»

Preuves. Les proches de Raphaël, diplômé en montage cinéma, sont stupéfaits par l’incarcération. «Son nom était resté sur la boîte aux lettres où logeaient les deux qui se sont fait péter, assure l’un d’eux. Et on l’accuse d’avoir voulu se débarrasser avec des potes de tracts anarchistes du genre “manifestation contre la politique ultra-sécuritaire de Sarko le 1er mai”, ce qui n’est pas un crime.» Ce «nettoyage» lui vaudrait une mise en examen pour destruction de preuves. «L’idéologie du service qui s’occupe du terrorisme, c’est la théorie des cercles concentriques, juge Me Pascal. Vous avez les durs, Zoé et Michaël, ceux qui aident, et ceux qui savent. Mais sauf à raconter une fable, on ne peut pas y adhérer.» Un autre habitant du squat doit être entendu, à sa demande, par la Sdat, aujourd’hui. Il risque d’être à son tour placé en garde à vue, pendant 96 heures.

Karl Laske - Libération, 12 mai 2009.

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