Vengeance

Publié le par la Rédaction


Le champ de bataille est là, sous nos yeux.

Nous sentons encore le souffle de la violence primitive, qui dans sa façon de s’attaquer à un pouvoir lui fait entrevoir son ébranlement. Celui qui pousse le cri de l’ingouvernable, et affirme en même temps une autre présence. Nous entendons ce cri résonner à travers les âges, les sociétés, les territoires. Il traverse l’histoire des cangaceiros, ces bandits de grand chemin et terribles stratèges.

Ils peuplaient le sertão, une vaste région du nord-est brésilien où l’action maudite du gouvernement n’osait pénétrer. Ce territoire était marqué par une organisation sociale qui se formait autour de l’idée de vengeance. Le jeu des distances et des proximités, des alliances et des conflits ouverts, se faisait sans le recours à une justice supérieure. Celle-ci, en s’immisçant dans les corps, déposséderait quiconque de toute prise politique sur l’existence.

La vengeance n’était jamais individuelle, pure réaction aveugle à une offense faite, mais elle prenait une teneur d’emblée collective, elle marquait des sécessions, et comme on ne fuit jamais seul, elle agrégeait des bandes, les cangaços. Bien plus que des règlements de comptes, il s’agissait ici d’assumer la perspective de l’épreuve de force dans tout conflit et de s’y jeter corps et âme. Tout l’ordre établi tendait à conjurer cette vengeance. En la réalisant, ils défiaient la société toute entière.

À la fin du XIXe siècle, l’État tenta d’étendre la domination sur les territoires qu’il ne contrôlait pas, ceux où la vie collective ne se laissait pas gérer par une autorité extérieure mais s’organisait.

Partout dans le sertão, commençaient à apparaître des prophètes, qui prêchaient la désertion avec des inspirations millénaristes, appelant tous ceux qui les entendaient à prendre le maquis pour combattre la mise en place progressive d’un ordre nouveau. Ils ne se révoltaient pas au nom de l’ordre ancien mais ils s’insurgeaient contre l’esprit d’un monde et les pratiques sociales qui en découlaient. Des bandes itinérantes rejoignant les prophètes se formaient, attaquant, incendiant et pillant sur leur passage toutes les traces du pouvoir. Ils surgissaient du désert là où on ne les attendait plus pour disparaître comme par enchantement dans l’étendue infinie du sertão. Ils ouvraient la porte des prisons et le coffre des riches dans les bourgs qu’ils traversaient. Ils semblaient avoir le don d’ubiquité. Omniprésents, ils échappaient comme par magie aux forces de police.

En 1893, alors que de plus en plus de troupes d’armée étaient engagées à leurs trousses, ils décidèrent de ne plus rechercher les endroits peuplés comme avant, mais d’aller vers le désert. Traversant des montagnes, des plateaux dénudés, des plaines stériles, ils arrivèrent à Canudos. C’était une ancienne fazenda abandonnée, composée d’une cinquantaine de masures de pisé. Le village était invisible à une certaine distance, encerclé par une sinuosité du Vasa-barris, il se confondait avec le sol lui-même. Vu de près, il y avait un terrible dédale de passages étroits séparant mal le mélange des masures. Le village se développa à un rythme accéléré, il était continuellement rejoint par toutes les forces déréglées perdues dans le sertão. Du village partaient constamment des expéditions qui allaient attaquer les domaines des environs, et parfois conquéraient des villes. On raconte que, à Bom Conselho, l’une d’elles, après avoir pris possession du lieu, le mit en état de siège, et dispersa les autorités, en commençant par le juge de paix.

En novembre 1896, le gouverneur, agacé par la menace grandissante que Canudos constituait, envoie une force armée de 100 militaires et un médecin. Elle est soudainement attaquée à l’aube. Les jagunços se découvrent de partout, accompagnant leur assaut de chants et de cris glaçants. Le corps d’armée subit une défaite stupéfiante autant militaire qu’existentielle. Le médecin devient fou, obsédé par les chants guerriers. Ils attaquaient brusquement, disparaissant pour ressurgir plus loin. Les militaires apeurés découvrirent des hommes et des femmes équipés d’armes primitives comme des coutelas jacare à la lame robuste et large, la parnahyba des guetteurs longue comme une épée, le gourdin creux que l’on remplit de plomb, les arcs, les fusils : le mousqueton nourri de gros plomb, la lourde arquebuse capable de lancer des pierres ou des cornes, le tromblon évasé comme une cloche. Ces armes étaient chargées par l’obstination avec laquelle les cangaceiros se battaient, et les armes militaires de première catégorie paraissaient inoffensives à côté d’elles tellement elles étaient portées sans détermination.

En février 1897, devant les déroutes successives des différentes opérations, il fut envoyé cette fois un bataillon de 1300 hommes et tout l’équipement possible. Sûr de son fait, le général lança l’assaut sur le village après un bombardement sommaire. Les militaires rentrèrent dans le village, mais très vite, surpris de ne voir aucun habitant, ils se perdirent dans les nombreuses ruelles. Tout d’un coup, le village se referma comme un piège, comme une immense toile d’araignée ; chaque ruelle, chaque impasse, chaque détour, chaque maison cache des habitants déterminés, armés jusqu’aux dents. L’armée s’enferra dans un corps à corps tragique, n’ayant pas l’initiative du terrain et dût engager un combat irrégulier qui tourna bientôt à la panique. Le général fut mortellement blessé, celui qui le remplaça, tué. Dans les environs, de tous les côtés, on trouva des armes et des munitions, même des uniformes, tuniques et culottes à bandes rouges dont la couleur vive aurait trahi leurs possesseurs et qui étaient incompatibles avec la fuite ; de sorte que les soldats ne s’étaient pas seulement désarmés devant l’ennemi, ils s’étaient aussi déshabillés. L’expédition sembla n’avoir eu qu’un seul objectif : fournir des armes et des munitions aux forces insurgées. Quant aux uniformes, ne pouvant pas les porter car ils auraient été souillés par ces vêtements ayant touché les corps maudits des soldats, ils s’en servirent pour poser une ambiance cruelle… Ils décapitèrent les corps, puis des deux côtés de la route, régulièrement espacés, en vis-à-vis, se regardant, ils alignèrent les têtes sur des piques. La catingua desséchée et nue fut brusquement recouverte d’une floraison extravagante aux couleurs vives, allant du rouge violent des gallons au bleu déteint des étoffes et se joignant au scintillement de l’acier des éperons et des étriers. Un détail complétait ce tableau, le corps du général fut empalé sur un roseau sec et placé sur les hauteurs de la vallée, il oscillait au gré du vent et apparaissait dans la solitude comme une vision démoniaque. Les adversaires des Canudos sauraient maintenant à quoi s’en tenir.


Alors que dans le sertão l’épopée des Canudos est chantée dans des poèmes où les exploits devenaient des légendes, dans la capitale le gouvernement ne comprenait plus : de cette misérable bourgade surgissaient des hommes armés de leur vengeance qui, de toutes les provinces, convergeaient vers Canudos, pour en découdre. Le pouvoir, quant à lui, se trouvait confronté à une hostilité sourde et tenace de tous ceux qui étaient étrangers à son ordre et qui l’affirmaient à travers le combat qu’ils menaient d’une façon résolue.

Avril 1897, on appela à l’union nationale contre l’ennemi intérieur. Des bataillons furent appelés dans tout le pays.

L’envahisseur commençait à perdre courage, malgré que d’un point de vue militaire il était vainqueur, il lui restait constamment un sentiment de défaite, comme si ceux qu’il combattait ne pourraient jamais être battus.

Ils entreprirent un bombardement en vue de l’extermination complète du village. Après le son des bombes, ne survint aucun bruit, aucune silhouette en fuite, pas la moindre agitation. Devant l’inexplicable quiétude, les forces militaires investirent le village mais craignant un nouveau piège, elles préférèrent se retrancher. Alors, débordant des masures fumantes, sautant sur les brasiers, se dressèrent les derniers défenseurs de Canudos. Ils se lancèrent dans des assauts d’une folle témérité. Ils venaient tuer leurs ennemis dans leurs tranchées. Ceux-ci, privés de l’unité de commandement et de l’unité d’action, subirent des pertes particulièrement lourdes. Deux jours plus tard, le village est réinvesti et les soldats, s’approchant du dernier réduit fortifié, comprirent enfin la situation de leurs adversaires : vingt rebelles, des vieillards, des adultes et des enfants, affamés, déchirés se tenaient dans un fossé quadrangulaire n’ayant pas beaucoup plus d’un mètre de profondeur. Ils concentraient ce qui leur restait de vie sur la dernière contraction des doigts manœuvrant la gâchette du fusil. Les militaires ne purent même pas les faire prisonniers, ils durent s’arrêter car ceux qui s’approchaient de trop près y restèrent.

Canudos ne s’est jamais rendu, et contrairement à l’attente des pouvoirs, son esprit persiste au temps et à l’écrasement. Les cangaceiros, comme d’autres à d’autres époques ou dans celle-ci, en envisageant la vie par son côté tourmenté, ont compris qu’ils étaient destinés à un combat sans trêve qui exigeait d’eux une détermination féroce. Ils ne cherchaient pas à vaincre mais à ne jamais être vaincus.

Rebetiko no 1, printemps 2009
Chants de la plèbe.

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