Sur la piste des crochets allemands

Publié le par la Rédaction


Rencontre avec les activistes allemands qui ont revendiqué les actions reprochées à Julien Coupat et ses amis de Tarnac. Ces groupes ont fait des trains «Castor», qui transportent des déchets nucléaires, leur cible privilégiée.

«In Erinnerung an Sébastian» («À la mémoire de Sébastian») : c’est par ces quelques mots d’allemand qu’un groupe anonyme revendiquait, le 10 novembre 2008, neuf sabotages sur les lignes TGV et le réseau ferré allemand.

Dans l’«affaire Coupat», c’est la piste oubliée. Celle que la justice a remisée à l’arrière-plan de ses préoccupations, après l’annonce par Michèle Alliot-Marie du «coup de filet» de la sous-direction antiterroriste (SDAT) chez les jeunes de Tarnac. «Sébastian», c’est Sébastien Briat, un Français de 24 ans, mort en 2004 lors d’une action de blocage d’un train «Castor» qui achemine chaque année des déchets nucléaires de La Hague jusqu’à Gorleben, en Allemagne du Nord. «Par des engins incendiaires et des crochets nous avons marqué notre résistance cette nuit», écrivent les Allemands. «Parce que nous en avons marre», expliquent-ils. Marre des discours «des élus et des responsables de l’industrie et de l’administration» sur la «sécurité des déchets nucléaires, et du site de stockage de Gorleben».

Ce communiqué allemand est au dossier d’instruction. Mais en six mois, le juge antiterroriste Thierry Fragnoli n’a posé qu’une seule question à son sujet à Julien Coupat, toujours incarcéré. «Plusieurs groupes ayant des liens entre eux» seraient-ils à l’origine des actions ? «Il faut demander ça à ceux qui les ont revendiquées…», a répondu Coupat. Pas d’autre question. Les sabotages commis en Allemagne sont d’ailleurs passés sous silence lors de l’annonce des arrestations de Tarnac.

La piste antinucléaire suit le trajet du train Castor. Ce train spécial d’acheminement des déchets — acronyme de «Cask for storage and transport of radioactive material», nom du conteneur des déchets — soulève l’opposition des antinucléaires depuis quinze ans. Il circulait précisément entre le 7 et le 10 novembre 2008. Désignée en 1977 comme zone d’enfouissement, la région du Wendland, entre Hanovre et Hambourg, s’est transformée à force de mobilisations en Larzac local. Les crochets comme ceux qu’on a découverts sur les lieux des sabotages des lignes TGV, on en trouve sur le réseau ferré allemand depuis 1994. Les hackenkralle — littéralement le crochet qui s’agrippe — qui mettent hors d’état les caténaires au passage des trains, sont apparus, cette année-là, en marge de la résistance contre l’acheminement des déchets vers Gorleben. Libération a pu rencontrer des militants antinucléaires allemands qui soutiennent ces actions.

«Chaussures de rail»

«C’est normal de prendre pour cible les TGV ou les ICE [le train à grande vitesse allemand, ndlr]», s’amuse Nicklas, militant antinucléaire, dans un local de la banlieue de Hanovre [
Son prénom a été changé]. Ce sont des actions qui font mal. Ici ça a toujours beaucoup de succès. Et personne n’a jamais été pris.» «Pour moi, c’est légitime», approuve sèchement une jeune militante. «Les crochets sont nés de cette lutte du Wendland, poursuit Nicklas. Auparavant, nous réalisions des sabotages contre les rails, dans la région de Gorleben. Notamment les démontages de voies ferrées. L’une des deux voies ferrées vers Dannenberg a été entièrement démontée de nuit. Des groupes pouvaient engager cent personnes. Ceux qui s’occupaient du matériel, ceux qui sciaient les poteaux, ceux qui piquaient le ballast.»

Le hackenkralle est devenu symbole de «résistance» des plus radicaux, même si la ligne empruntée par le train de déchets nucléaires n’est pas directement visée. «De toute façon, on ne pourrait pas mettre des crochets au Castor, sa locomotive est au diesel, signale un militant allemand. Le but, c’est de déstabiliser le réseau.» Le transport est considéré comme «le talon d’Achille du nucléaire», l’un des rares moyens de ralentir sa marche. Dans la dernière portion du trajet du Castor, sur une voie où sa vitesse est limitée à 20 km/h, les antinucléaires soulèvent les rails à l’aide de crics. Ils posent aussi des «chaussures de rail», un boîtier indémontable qui oblige les agents à changer purement et simplement le rail.

Pur produit anarchiste

En France, les crochets ramassés sur les voies TGV en novembre n’ont livré aucun secret. Aucune empreinte, ni trace d’ADN. Seule certitude technique : le hackenkralle est un objet pensé et fabriqué pour le seul sabotage. Un pur produit anarchiste. La mise en cause de Julien Coupat, seul mis en examen encore détenu, se heurte toujours à l’absence d’éléments matériels, et la présence du Français et de son amie à proximité du lieu d’un des sabotages reste une énigme.

À Valognes, d’où part le fameux train ce 7 novembre 2008, les militants de Greenpeace mesurant la radioactivité du train signalent que «le dernier wagon crache plus que tous les Castor observés auparavant». Le train est composé de trois locomotives, de deux wagons de voyageurs — des CRS embarqués — et de onze wagons de conteneurs. Dès le 8 novembre, les policiers antiterroristes français relèvent que trois proches de Coupat ont dormi dans une voiture à quatre kilomètres du trajet du train de déchets, et que «de nombreux sites Internet ont appelé à des actions» sur le «passage du train Castor».

Les policiers relèvent que «le tracé du train avec les heures et les jours de passage» étaient mis en ligne par le réseau Sortir du nucléaire. Au sein du réseau, c’est Jean-Yvon qui s’est chargé de ce «suivi en temps réel». «J’ai dû faire quarante-deux heures de veille sans dormir, dont dix heures pour mon boulot», raconte-t-il. Sa méthode : des copains sur les voies, la liste des gares traversées, des calculs de vitesse, et un réajustement permanent des horaires. Ces indications sont livrées aux groupes préparant des actions de désobéissance civile sur les voies. «Les actes de sabotage, il y en a un peu partout en Allemagne, explique Jean-Yvon. La pose de crochets, je suis contre, mais en aucun cas, ça ne peut faire de blessés. Le but du réseau n’est pas de faire des actions qui fassent des dégâts. Ni d’inciter à en faire.»

Les blocages pacifiques du train sont codifiés. Chaque action mobilise des guetteurs, des stoppeurs, qui annoncent l’action au conducteur du train, les bloqueurs, qui investissent la voie, et enfin, ceux qui s’y enchaînent, une fois le train arrêté. Le 7 novembre 2004, Sébastien Briat ne s’était pas enchaîné à la voie, mais son groupe a été surpris par l’arrivée rapide du train, que les stoppeurs et les bloqueurs n’étaient pas parvenus à arrêter. «En Allemagne, les réactions à sa mort ont été très vives, dit un militant. On se demandait s’il fallait arrêter les protestations en signe de deuil ou faire tout flamber.» L’anniversaire des quatre ans de la mort de Sébastien a été annoncé en France — par Sortir du nucléaire — et dans les différents lieux de manifestation en Allemagne.

En 2008, le train Castor est bloqué à la frontière franco-allemande par trois antinucléaires enchaînés aux voies. Il faut douze heures aux policiers pour dégager les tubes collés dans le béton, dans lesquels les non-violents ont glissé leurs bras. Plus loin, Cécile Lecomte, une militante française surnommée «l’écureuille» pour ses actions d’escalade (Libération du 6 mai), est interpellée et gardée à vue préventivement à Brunswick, pendant trois jours et demi. À Gorleben, quarante tracteurs bloquent les derniers kilomètres de route. Et les policiers doivent encore casser deux pyramides en béton auxquelles des agriculteurs se sont enchaînés. En Allemagne, 16.000 personnes ont manifesté cette année contre l’arrivée du Castor.

Anonymes

Les sabotages ont été simultanés en France et en Allemagne. Dans la matinée du 8, quatre lignes TGV — Paris-Lille, Est et Sud Est — sont touchées par des ruptures de caténaires. Et les premiers incendies de câbles sont signalés en Allemagne, dans l’après midi du 8. Entre Hambourg et Berlin, à Brandenburg. Et dans les environs de Wiesbaden et de Kassel. Le communiqué des anonymes «à la mémoire de Sébastian» en donne la liste. Des interrogations entourent néanmoins cette revendication. «C’est un papier sans date, on n’y trouve aucun logo du groupe. N’importe qui peut revendiquer, objecte Jean-Yvon. Et la police a été informée en un temps record.» La SDAT dit l’avoir récupéré auprès du quotidien Berliner Zeitung. Or celui-ci certifie ne l’avoir jamais reçu… «Sébastian avec un “a”, c’est une faute allemande. S’il y avait eu un Français dans le groupe, il aurait corrigé, analyse un antinucléaire allemand. Le style est 100% allemand.» La principale revue antinucléaire, Anti Atom Aktuel, a finalement validé cette revendication, en la publiant, dans son numéro spécial sur les actions contre le train Castor.

Des notes de synthèse de la police fédérale allemande (BKA) communiquées aux Français présentent les modes d’action au hackenkralle en 1996 et 1998. Les «dégâts matériels importants» et «la mise en danger» des voyageurs sont soulignés. Le BKA signale que les attaques se sont multipliées depuis 1994, ciblant particulièrement «les nœuds ferroviaires». «Les ponts, les passerelles, les entrées de tunnels» sont prisés par les saboteurs, comme les forêts et les zones isolées. Sont détaillées les précautions d’usage pour récupérer des traces d’ADN sur les crochets : utiliser des gants, et placer les preuves dans des sacs en papier. Parce que les preuves, même en Allemagne font défaut. «C’est un moyen très simple d’attaquer le réseau, raconte Nicklas, le militant de Hanovre. Des modes d’emploi techniques ont circulé. Un simple matériel de soudure permet d’en fabriquer. Le fer à béton se trouve sur tous les chantiers. La pose se fait sur les lignes électriques au moyen de perches en plastique. Des tuyaux qui s’emboîtent. Il n’y a aucun danger, sauf en cas de pluie.» Selon les militants, l’utilisation des crochets n’aurait fait aucun blessé chez les usagers des transports. En 1997 néanmoins, la vitre d’un train avait été brisée par la rupture d’un caténaire. «Ça a posé des questions dans le mouvement, assure Nicklas. Il était exclu que ces actions fassent des victimes.»

En 1999, une vaste opération policière a été déclenchée contre un groupe antinucléaire de Hambourg. «Les policiers l’ont désignée sous le nom de “Golden Hackenkralle” — le crochet doré — parce qu’ils avaient entendu deux militants sur écoutes qui parlaient d’offrir un crochet doré à un ami pour son anniversaire. Ce n’était qu’une blague.» La procédure, elle aussi antiterroriste, s’est conclue par un non-lieu général en 2005. Depuis, un crochet doré géant est parfois brandi dans les manifestations des opposants à l’atome. Et le capitaine Crochet court toujours.

Leur presse (Karl Laske, Libération), 12 mai 2009.

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