Des mots dangereux, ou que peut une parole insurrectionnelle ?

Publié le par la Rédaction


Tel qu’il s’est exprimé dans la presse et sur Internet, le soutien à Julien Coupat et ses amis accusés d’avoir saboté une voie ferroviaire repose sur la conviction que ceux-ci sont innocents. Il faut les défendre et les libérer, car ils n’ont rien fait, et, sans être les auteurs de quoi que ce soit, ils sont victimes avant tout des lois antiterroristes et liberticides mises en place ces dernières années par différents gouvernements de gauche comme de droite : voici rassemblé en quelques mots le discours en faveur du groupe de Tarnac.

Erreur politique, nous semble-t-il, de ces soutiens qui, en défendant des innocents, ne font en vérité qu’entériner définitivement leur propre impuissance critique et leur dramatique incapacité à agir. Dans la situation actuelle, il faudrait plutôt tenter d’envisager que Coupat et les autres ont été arrêtés non pas pour avoir saboté une ligne TGV, mais pour avoir publié un livre intitulé Une insurrection qui vient. Pour les autorités, c’est de cela qu’ils sont en vérité coupables, et de rien d’autre. Et c’est, paradoxalement, sur ce terrain-là et sur nul autre qu’il faut reconnaître leur culpabilité, seul terrain où, dans un premier temps, nous pourrons affirmer notre solidarité. «Paradoxalement», car nous sommes bien conscients de partir d’une assertion du pouvoir — Julien Coupat est l’auteur d’un écrit appelant à une révolte disqualifiée en terrorisme —, seule assertion qui, une fois revenue à l’essence même de cette parole insurrectionnelle, rend possible une action.

On répondra en disant que ce petit livre d’une centaine de pages n’a rien de dangereux, que d’autres critiques du capitalisme plus virulentes sont publiées à longueur d’années, et on se trompera. Nouvelle erreur qui a elle aussi un prix : car à ne pas savoir reconnaître ce qui fait d’un texte un mode d’action en soi, on perd jusqu’au sens de la parole, et de ce que celle-ci peut avoir d’efficace dans un certain rapport à la réalité.

Une parole insurrectionnelle aujourd’hui

L’insurrection qui vient est signé par un mystérieux «comité invisible», derrière lequel on dit reconnaître un groupe de jeunes habitants de Tarnac, et a été publié par La Fabrique éditions en 2007. Il est tout à la fois un livre d’analyse politique sur l’état actuel des sociétés capitalistes, un pamphlet s’attaquant à toutes les croyances par lesquelles ces sociétés en phase terminale sont portées, et un manifeste appelant à de nouveaux modes d’action qui participent du contexte des luttes altermondialistes, sans toutefois s’y rattacher.

Le ton du livre tranche avec les écrits anticapitalistes les plus récents, dont la plupart expriment une authentique révolte à l’égard des rapports sociaux existants en se contentant le plus souvent d’annoncer des bouleversements futurs après une période plus ou moins longue de décadence et de gestation. Qu’on songe aux essais de Cornélius Castoriadis sur la «montée de l’insignifiance» : dressant avec une clairvoyance et une verve inégalées le constat du déclin du capitalisme et constatant l’absence d’un réel fonctionnement démocratique de nos sociétés, le philosophe achève ses analyses sur un long détour par la réalité politique des cités grecques afin d’établir les conditions de possibilité d’une réelle démocratie moderne. En attendant des mouvements de rébellion improbables, les crises se succèdent, nourrissant de nouvelles analyses critiques inscrites dans ce même horizon d’attente.

Ce qui caractérise au contraire L’insurrection qui vient et en fait — du moins du point de vue des autorités — un ouvrage séditieux, c’est justement le refus de toute attente. Dans nos démocraties paraît-il apaisées, il semblait impossible qu’un livre de critique radicale du monde actuel pût encore représenter un danger quelconque, puisqu’il n’y était ordinairement plus question, sinon d’une utopie pouvant entraîner l’action, du moins de l’organisation d’une société différente à partir de quelques actes individuels et collectifs. Avec cet ouvrage dudit «comité invisible», nous savons désormais qu’une parole écrite — et pas seulement tel ou tel propos isolé — peut provoquer une répression, celle-ci ne passant plus par la censure mais par la mise au cachot de son auteur supposé. Retour en arrière qu’il faut en quelque sorte acter, même si la police, pour passer à l’action, s’est appuyée sur le chef d’accusation de sabotage (lequel, au vu des libérations qui ont suivi, ne tient pas), comme si la décision de censurer un livre politique représentait aujourd’hui le plus grand risque pour un État dit démocratique. Nous relèverons juste quelques aspects du texte qui, sans nul doute, font de celui-ci un écrit séditieux du point de vue du pouvoir sarkozyste, et en vérité de tout pouvoir étatique. En les relevant, nous constaterons l’importance, pour toute action à venir, d’une parole ferme qui sera forcément qualifiée de violente par le système politique, intellectuel et médiatique en place, et qui ne pourra, pour être sûre d’exister efficacement, qu’être qualifiée de violente.

Le constat initial effectué par le ou les auteur(s) du «comité invisible» est radical : le présent est «sans issue». Ce constat est établi tant en ce qui concerne l’individu — sans cesse mobilisé dans l’affirmation d’une identité superficielle et fictive — que la société à laquelle ce dernier est censé appartenir. Car de société, conçue comme une structure composée de groupes sociaux fortement identifiés et solidaires, il n’y a plus («Appeler “société” le peuple d’étrangers au milieu duquel nous vivons est une telle usurpation que même les sociologues songent à renoncer à un concept qui fut, pendant un siècle, leur gagne-pain»). À la place, seulement un agrégat d’individus plus ou moins en concurrence, une corrosion généralisée de tous les anciens liens.

Rien d’original à ce constat initial. L’est plus en revanche ce qui suit : «En réalité, la décomposition de toutes les formes sociales est une aubaine. C’est pour nous la condition idéale d’une expérimentation de masse, sauvage, de nouveaux agencements, de nouvelles fidélités.» Là où des sociologues ou même des penseurs politiques voient dans cette absence de liens sociaux ou familiaux une situation sans issue et parlent volontiers de déclin moderne, L’insurrection qui vient manifeste la possibilité et la volonté d’un renouveau. Celui-ci ne passe cependant pas par quelque «action citoyenne», par un engagement associatif ou politique, mais par une forme d’action extérieure à tous les cadres existants. Et c’est à cet endroit précis que la parole insurrectionnelle surgit, parole qui doit être forcément dénoncée comme une forme de terrorisme et ainsi disqualifiée, si possible effacée par l’État directement menacé par elle.

Le «comité invisible» se réfère au soulèvement des banlieues de 2005 en France, porteur d’aucun mot d’ordre et porté par nul leader, pour caractériser sa propre conception de l’action politique aujourd’hui nécessaire : «Il faut être aveugle pour ne pas voir tout ce qu’il y a de purement politique dans cette négation de la politique». Si la «révolte des banlieues» fut inédite, c’est dans la mesure où elle rompit avec toutes les formes d’action traditionnelles, c’est parce que, par le feu, elle affirma un rejet par une multitude d’individus de tous les engagements associatifs, citoyens voire politiciens dans lesquels on souhaitait les enfermer. Rejet qui symbolise aux yeux du pouvoir — tel qu’il s’exprime aussi dans les médias, tel qu’il s’exprime peut-être avant tout dans les médias — une violence radicale et insupportable. Qu’on brûle des voitures ou des poubelles en brandissant des slogans contre telle ou telle décision du pouvoir ou telle injustice, cela aurait pu encore passer, mais qu’on le fasse de manière anonyme et sans mots d’ordre — absence qui exprimait en vérité le rejet en bloc de toutes les conditions de vie existantes en banlieue —, voilà ce qui choquait à ce point, et provoquait un déluge de condamnations morales contre la violence et même la «barbarie» d’individus masqués.

La violence sociale est une réalité normale, quotidienne pour l’État, et c’est en raison de l’existence incontournable de celle-ci qu’il ne peut tenir debout sans une police ; mais que cette violence soit réellement politique, c’est-à-dire menace les fondements même de son pouvoir, voilà l’insupportable à ses yeux. Or L’insurrection qui vient appelle justement au surgissement d’une force réellement politique — ou d’une véritable action politique —, et les modalités de ce surgissement doivent être ici évoquées, car il s’agit de l’aspect le plus radical de l’ouvrage. Là où d’autres recherchent ou rechercheraient la mobilisation (syndicale, associative, politique), l’identité et la notoriété, les partisans de l’insurrection insistent sur la démobilisation, l’invisibilité et l’anonymat. Il s’agit de rompre avec tous les milieux, de se constituer en communes, éventuellement à partir de groupuscules déjà existants, et d’empêcher l’apparition de nouveaux milieux dans lesquels se constitueraient naturellement de nouveaux asservissements. En vérité, la lutte frontale contre l’État, qui aurait comme objectif la prise du pouvoir, n’a aucun sens, puisqu’elle mènerait automatiquement, en cas de succès, à la mise en place d’un pouvoir tout aussi hégémonique, sinon plus. Cette volonté affirmée de profiter de la crise économique — ou de l’économie libérale conçue elle-même comme crise perpétuelle — pour, à travers la démobilisation généralisée de travailleurs débarrassés de leur obsession du gain et libérés de leur solitude, laisser de nouvelles communautés et des solidarités inédites voir le jour, voilà le danger pour l’État obligé, s’il veut réprimer et contrôler, à avoir en face de lui des structures sociales établies et des «interlocuteurs». Que ceux-ci et celles-ci disparaissent, et son pouvoir du même coup s’évanouit. D’où la force de cette violence insurrectionnelle qui, loin de vouloir détruire des bâtiments publics, d’éliminer un adversaire, se propose «simplement» d’agir hors de tout cadre défini pour ne pas sombrer dans l’agitation rituelle, et d’inventer un nouvel investissement des énergies individuelles et collectives suite à une rupture avec les modes de vie et les aliénations induits par l’économie libérale.

Une expérience de soulèvement par la parole insurrectionnelle : André Breton à Haïti

Qu’un texte publié par un éditeur courageux dénonçant de manière radicale la réalité de son époque puisse avoir un impact sur les consciences, et l’écriture de celui-ci constituer un mode d’action à part entière, voilà un événement suffisamment rare pour le saluer. On peut rattacher ce phénomène à une lignée de brûlots dont les auteurs furent, au gré de leurs déplacements, parfois inquiétés, et plus qu’inquiétés, par les pouvoirs en place. Ce fut notamment le cas d’André Breton qui, quittant Marseille le 24 mars 1941 sur un vapeur, le Capitaine-Paul-Lemerle, en direction des États-Unis, fut le seul passager à ne pouvoir descendre du navire lors d’une escale à Fort-de-France. On craignait sans doute que le poète, catalogué comme «anarchiste dangereux» par la police de Vichy, pût constater par lui-même la grande pauvreté de la population noire de l’île, et que la part la plus instruite de celle-ci — notamment Aimé Césaire et ses amis — l’accueillît à bras ouverts. Même si Breton, suite à une rencontre avec le gouverneur de l’île, put finalement débarquer sur l’île et entrer en contact avec les poètes martiniquais, cette crainte n’était pas infondée, comme les événements survenus à Haïti quelques années plus tard le prouveront. Sartre avait déjà noté que le surréalisme, en perte de vitesse en Europe, avait trouvé une plus large audience à un niveau international, notamment aux Antilles et en Amérique latine. Les animateurs de la revue martiniquaise Tropiques avaient ainsi repris nombre des mots d’ordre surréalistes, ceux-ci coïncidant la plupart du temps avec une révolte sociale qui couvait dans la population insulaire.

À Haïti, la situation était similaire. Invité par les services culturels de la France libre à y donner une série de conférences en décembre 1945, André Breton y fut accueilli en héros par une jeunesse révoltée contre le pouvoir en place. Certes, le feu couvait avant sa venue. Mais les positions anticolonialistes de Breton et du surréalisme, exprimées notamment lors de la guerre engagée par la France contre le Maroc en 1925, enflammèrent encore un peu plus les esprits, au point de provoquer des mouvements de rue et de déclencher l’insurrection haïtienne de 1946. En 1944, Aimé Césaire était également passé par Haïti pour un séminaire de quatre mois. Dans ses conférences, le poète martiniquais avait évoqué Lautréamont, Rimbaud, et bien entendu Breton et le surréalisme. Dans une interview publiée le 13 décembre 1945 dans Haïti Journal, Breton aura l’occasion de présenter la poésie surréaliste «comme puissance émancipatrice et annonciatrice» capable «d’explorer en tous sens le champ des possibilités», et d’exposer sa critique radicale de la culture occidentale qui avait fini par coloniser la terre entière en soumettant les «peuples de couleur», au mépris de leurs propres cultures ancestrales auxquelles, sur le plan artistique, le surréalisme devait tant. Mais surtout, à cause des conditions de vie difficiles aux Antilles, Breton annonçait des bouleversements à venir dans cette région du monde, confiant dans le fait que, malgré la pauvreté de bon nombre d’Antillais, la profusion de la nature leur permettrait, à eux «qui sont restés les plus près des sources», de retrouver les aspirations authentiques de l’être humain.

Une parole libératrice était passée, et celle-ci, à la grande surprise de Breton lui-même, provoqua une série d’événements insurrectionnels à Haïti. C’est un discours du poète, publié dans une édition spéciale de La Ruche, qui mit le feu aux poudres. René Depestre, qui participa à ces événements, raconte l’impact de ce numéro en ces termes : «Ceux qui n’avaient pas pu se le procurer passaient des soirées à le recopier à la main chez des voisins plus chanceux. Ceux qui savaient lire traduisaient en haïtien nos articles pour les analphabètes. Pour la première fois dans l’histoire de la presse haïtienne, un journal de ce genre pénétrait dans les mornes les plus reculés. Nos idées devenaient rapidement une force matérielle dans les mains des masses.»

Suite à l’insurrection populaire, le gouvernement fut renversé. Mal préparée, la jeunesse haïtienne vit sa révolte étouffée par une reprise en main de l’armée soutenue par les États-Unis, reprise en main qui fut suivie par de pseudo-élections. Malgré cet échec, on se souvint que c’est la parole d’un poète qui avait été le déclencheur de l’insurrection, et ceux qui furent chassés du pouvoir n’oublièrent pas de sitôt le nom d’André Breton.

«L’étincelle dans le vent, mais l’étincelle qui cherche la poudrière»

Dans Arcane 17, œuvre composée pendant son séjour en Gaspésie, André Breton écrit : «Il n’est pas de plus éhonté message que celui qui consiste à soutenir, même et surtout en présence de l’irréparable, que la rébellion ne sert de rien. La rébellion porte sa justification en elle-même, tout à fait indépendamment des chances qu’elle a de modifier ou non l’état de fait qui la détermine. Elle est l’étincelle dans le vent, mais l’étincelle qui cherche la poudrière.» Gageons que L’insurrection qui vient est, aujourd’hui, une telle étincelle, et que dans le contexte actuel où de plus en plus de travailleurs, de chômeurs, d’étudiants ou de retraités éprouvent un sentiment de dégoût voire de rébellion envers les modes d’existence qu’ils sont supposés accepter, de telles sentences puissent en pousser quelques-uns à explorer certaines des pistes ouvertes par la «démobilisation» : «On n’arrivera pas à enchanter le fait de torcher à vil prix des vieillards abandonnés des leurs et qui n’ont rien à dire» ; «L’aura persistante de Mesrine tient moins à sa droiture et à son audace qu’au fait d’avoir entrepris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger» ; «C’est l’économie psychique des Français autant que la stabilité politique du pays qui se joue dans le maintien de la fiction travailliste. Qu’on nous permette de nous en foutre» ; «Ce monde n’irait pas si vite s’il n’était pas constamment poursuivi par la proximité de son effondrement» ; «Comme on n’y croyait plus en URSS sous Andropov, on n’y croit plus aujourd’hui en France dans les salles de réunion, dans les ateliers, dans les bureaux». Sentences éminemment nécessaires car, pour une bonne part, la rébellion est générée et fortifiée par le dévoilement d’une vérité, celle du monde d’aujourd’hui maquillée, déformée, enjolivée par la parole régnante des médias et du pouvoir. «Le scandale, il y a un siècle, résidait dans toute négation un peu tapageuse, elle réside aujourd’hui dans toute affirmation qui ne tremble pas», lit-on encore dans L’insurrection qui vient. Car il y a va de la vérité, de la vérité de notre temps, d’«une certaine perception abrupte du réel», qui passe par une parole ferme, qu’on dira violente car elle doit trancher dans le vif d’une réalité fabriquée de toutes pièces.

«En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements.» Cette rage-là, on aura tôt fait de la condamner d’un point de vue moral assez commode pour le pouvoir, une fois qu’on l’aura identifiée et pointée du doigt chez les «casseurs» et autres «barbares» de banlieue. Mais que dire d’une parole dévoilant de manière abrupte la vérité de notre temps et de notre civilisation, et contre laquelle, au fond, les autorités ne peuvent rien faire, sinon qualifier son auteur de «terroriste», maquillant encore la réalité, dans leur usage propre du langage ? Là est plus nécessaire que jamais une parole qui ne transige pas avec les discours dominants, et — c’est en vérité sa seule violence — affirme avec constance ce qui est contre ce qu’on affiche.

La revue des ressources, 28 avril 2009.

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