Julien Coupat théoricien

Publié le par la Rédaction

L’aventure théorique de Julien Coupat

Le dernier des détenus de Tarnac fut, de 1999 à 2001, un des animateurs de la revue Tiqqun.

Emprisonné depuis près de six mois dans le cadre de l’enquête sur les sabotages de TGV, Julien Coupat est aussi un jeune intellectuel qui, de 1999 à 2001, fut l’un des six animateurs d’une aventure aussi brève qu’intense : celle de la revue Tiqqun. Deux numéros seulement sont parus [Articles consultables sur www.bloom0101.org] qui, par leur style et leur contenu, annoncent l’Insurrection qui vient, le fameux manifeste «anarcho-autonome» dont la police attribue la rédaction à Julien Coupat. Durant cette brève aventure, Tiqqun avait noué un dialogue étroit avec le philosophe italien Giorgio Agamben. Dimanche soir, c’est ce dernier qui, dans une salle du XVIIIe arrondissement de Paris, est venu présenter Contribution à la guerre en cours [Éditions la Fabrique, 197 pp., 12 euros, à paraître demain], reprise de plusieurs articles de Tiqqun.

Filiation. Contribution est un ouvrage de philosophie politique particulièrement difficile, écrit dans une langue sophistiquée et saturée de références. Au départ du raisonnement, il y a la volonté de récuser toutes les philosophies politiques existantes, toutes les «anthropologies positives» qui prétendent dire «ce que c’est, “un homme”, ce que “nous” sommes, ce qu’il est permis de vouloir et d’être». Par exemple, la philosophie anglo-saxonne qui réduit l’homme à l’homo œconomicus. Tiqqun aspire au contraire à «une anthropologie radicalement négative», à «quelques abstractions suffisamment vides, suffisamment transparentes pour nous interdire de préjuger de rien». Une façon, lit-on, de laisser «à chaque être et à chaque situation sa disposition au miracle».

Dimanche, dans sa présentation, Giorgio Agamben a placé Tiqqun dans la filiation du dernier Michel Foucault. En 1983, celui-ci dénonçait la propension de la gauche à se figurer l’histoire comme un simple conflit entre l’individu opprimé et le pouvoir oppresseur. À cette interprétation naïve, il proposait de substituer l’analyse du pouvoir comme ensemble de dispositifs sociaux (surveillance policière, politiques publiques…) dont chaque individu est constitué et à l’intérieur duquel il va se former lui-même, c’est-à-dire devenir «sujet». Or, poursuit Giorgio Agamben, «Tiqqun va encore plus loin : pour eux, il n’y a plus de différence entre le pouvoir et le sujet. Il n’y a plus de sujet, il n’y a plus de théorie du sujet, mais seulement des “dispositifs”.»

Autoroute. Ce pouvoir qui est partout et qui n’a plus de centre, Tiqqun l’appelle «l’Empire» (à ne pas confondre avec celui du philosophe italien Toni Negri, vertement critiqué à plusieurs reprises) et repose sur deux piliers, le Biopouvoir et le Spectacle (hommage, cette fois, aux grands inspirateurs de Tiqqun, puisque le premier terme est emprunté à Michel Foucault, le second à Guy Debord). «L’ennemi de l’Empire est intérieur. […] C’est tout ce qui pourrait arriver, et qui mettrait à mal le maillage des normes et des dispositifs. L’ennemi est donc, logiquement, partout présent, sous la forme du risque.» Pour se faire une idée plus concrète du propos, on lira à cet égard, page 121, l’analyse inattendue mais éclairante de l’autoroute comme dispositif : «Là, le maximum de circulation coïncide avec le maximum de contrôle […]. Tout a été soigneusement paramétré pour que rien ne se passe.»

Dimanche, quelqu’un dans la salle a lancé : «Tout cela est bien abstrait. Concrètement, que faut-il faire de cela ?» Écrit il y a huit ans, Contribution à la guerre en cours refuse d’être un programme. Mais une piste s’y esquisse. Aujourd’hui, chacun est sommé d’avoir une identité, d’être «grand, blanc, fou, riche» (en philosophie, cela s’appelle des «prédicats»), de se comporter «en homme, en employé, en chômeur, en mère»… Tiqqun propose de subvertir ce principe, d’être infidèle à son identité, de «faire la grève humaine», de «refuser de jouer le rôle de la victime», de «se réapproprier la violence». De «laisser être une béance entre le sujet et ses prédicats». Oui, c’est abstrait : il faudra se débrouiller avec ça.

Leur presse (Éric Aeschimann, Libération), 22 avril 2009.


Les livres de Coupat sur PV

Les lectures du dernier détenu de l’affaire de Tarnac intéressent les enquêteurs.

«Il pouvait oublier de manger ou de dormir pour lire.» Quelques jours après les médiatiques arrestations de Tarnac (Corrèze), en novembre, Olivier Pascault, ancien étudiant à l’EHESS, se rappelait en ces termes son ancien condisciple Julien Coupat. Les lectures du dernier détenu de l’affaire de Tarnac intéressent les enquêteurs à l’instar de la ministre de l’Intérieur qui a évoqué des «écrits qui légitiment les attaques contre l’État».

Dans le dossier d’instruction un long PV revient sur la bibliothèque de la communauté de Tarnac. «Cinq mille ouvrages», écrit en gras le brigadier qui relate les perquisitions du 11 novembre. Des livres conservés dans une pièce de l’appartement du 2, place de l’Église, à Tarnac et classés entre «les archives, les pensées philosophiques, les ouvrages littéraires et l’histoire des civilisations».

De cette bibliothèque, on ne connaît qu’un fragment : les ouvrages qui ont retenu l’attention des enquêteurs (27 en tout). La plupart, sont des livres gauchistes comme Books for Burning, d’Antonio Negri, The Insurrectional Project, d’Alfredo M. Bonanno, un anarchiste italien, Passage à l’acte, de Michael «Bommi» Baumman, un militant d’extrême gauche allemand. Plusieurs sont dans la langue d’origine. D’autres sont des ouvrages d’experts à l’instar de Black Blocks, la liberté et l’égalité se manifestent, de Francis Dupuis-Déri, professeur en sciences politiques à l’université du Québec à Montréal. Un auteur abondamment cité lors du contre-sommet de l’Otan.

Plus amusant, les enquêteurs s’arrêtent sur The Adventures of Tintin - Breaking free, un détournement anticapitaliste de Tintin, Anarchie au Royaume-Uni, de Nick Cohn, dont le titre s’inspire d’un morceau des Sex Pistols, groupe punk, ou Techniques du chaos de Timothy Leary, le pape du LSD. Finalement, point de petit manuel du parfait saboteur de TGV. Mais une collection de brochures et de textes disponibles sur Internet ou en librairie.

Aujourd’hui, les enquêteurs cherchent à déterminer si Julien Coupat est l’auteur de l’Insurrection qui vient. Un texte signé d’un Comité invisible qui pourrait être «le support idéologique justifiant les actes de sabotage», pour le juge Thierry Fragnoli. Julien Coupat nie, son éditeur aussi, et parle d’un «livre de critique sociale et de philosophie».

Leur presse (Gaël Cogné, Libération), 21 avril 2009.

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