Pourquoi est-il si difficile d'exprimer ses soupçons ?

Publié le par la Rédaction

Réflexions et procédures à propos
de soupçons d’espionnage et d'infiltration


Le Knastgruppe (Groupe Prison, Berne) s’occupe depuis longtemps déjà de questions en lien avec les mesures de précaution contre l’infiltration de groupes de la gauche autonome et des manières de procéder en cas de soupçon d’espionnage. Au vu du contexte actuel, nous aimerions résumer nos réflexions et les soumettre à discussion.

Les activités d’infiltration à Lausanne d’agentes de Securitas sous les pseudonymes de Sara
Meylan à Attac Vaud et de Shanti Muller au GAR (Groupe antirépression) [WOZ : «Die Frau mit den zwei Identitäten», no 37, 11.09.2008 ; T’Okup’ : «Encore une infiltration de groupes politiques par une agente de Securitas», septembre 2008 ; édition en allemand : T’Okup’ : «Nestlégate ist kein Einzelfall : eine weitere Securitas-Angestellte als Spitzelin entlarvt !», septembre 2008 ; megafon : «Enthüllungen zur Securitas Spitzelaffäre: Stehen wir vor einem neuen Fichenskandal ?», no 324, octobre 2008] nous ont, malheureusement, une fois de plus démontré l’actualité et la réalité de nos scénarios de menaces.

L’infiltration d’un groupe peut survenir de différentes manières et être d’origine étatique ou privée (voir en ce qui concerne une typologie des taupes le petit livre de Mohr et Viehmann [
Markus Mohr, Klaus Viehmann : Spitzel- eine kleine Sozialgeschichte, AssoziationA, Hamburg 2004]). Pour la partie adverse, l’investissement est considérable. Elle dispose toutefois de moyens presque illimités. Malgré cela, elle procède à une analyse coût/bénéfice et part de l’idée que la menace potentielle (c’est-à-dire la capacité de changer le système !) est élevée. Être infiltré donne donc une indication sur l’efficacité de notre travail politique, qui génère chez les dominants une réaction qui durera tant qu’il remet radicalement le système en question.

Malgré ou à cause de cela, nous ne devons pas assister passivement à ces attaques contre nos structures, mais les empêcher ou les faire éclater aussitôt que possible. Pour cela, une auto-organisation qui permette d’exprimer et de discuter concrètement en cas de soupçon est nécessaire.

Dans les deux cas cités ci-dessus, des doutes existaient, pourtant personne n’a vérifié l’identité des deux femmes. Pourquoi ?

Il n’est souvent pas si facile de faire état d’un sentiment de soupçon. Nous ne voulons ni apparaître misanthropes, ni paranoïaques aux yeux des autres. Nous voulons rester ouvert·e·s à celles et ceux qui sont «différent·e·s». Chacun·e est d’une manière ou d’une autre spécial·e. Ainsi, nous écartons de nous-même un mauvais sentiment naissant. Beaucoup ne sont pas non plus intégré·e·s de façon sufisamment forte dans les groupes pour se permettre de faire part d’un soupçon «injustifié». Ce dernier pourrait, à l’extrême, signifier l’exclusion du groupe, parce qu’ayant généré une mauvaise ambiance. Peut-être aussi partons-nous de l’idée que les autres s’en seraient sûrement aperçu·e·s et auraient dit si quelque chose ne jouait pas (abandonner sa responsabilité au collectif) ! Il existe de nombreuses autres excuses pour ne pas parler d’un «malaise».

La méfiance doit donc être autorisée. Elle n’est pas une réaction exagérée. Elle est une composante nécessaire d’une auto-organisation efficace. Il faut toutefois y donner suite immédiatement et éviter qu’elle ne pourrisse et détruise le collectif. Commençons donc par le début :

La prévention constitue la meilleure protection contre les infiltrations. La première étape doit survenir lors de l’intégration de nouveaux/elles membres. Une possibilité consiste par exemple à mener un entretien initial ou encore un système de parrainage.

Il est primordial que les mesures de précaution soient portées par l’ensemble du groupe et menées de manière conséquente. Elles ne seront ainsi plus considérées comme personnelles, mais simplement comme une culture nécessaire à la menée d’une politique radicale en tant que collectif.

Il serait intéressant et constructif d’avoir des discussions larges sur les mesures de précautions, leurs dangers et leurs risques.

Un autre élément nécessaire à l’élaboration de mesures de protection efficaces est un groupe qui fonctionne bien, qui entretient des rapports clairs, ouverts, de confiance. Au sein d’un groupe qui se comprend comme un collectif et qui travaille ensemble depuis longtemps, il est plus facile de faire part d’une mauvaise impression et d’éviter une culture de la méfiance destructrice.

Un groupe moins soudé, par exemple créé uniquement pour une action particulière, est une cible plus facile pour l’infiltration. Dans un tel cas de figure, il est donc important de se comporter de manière encore plus prudente que d’habitude, l’ouverture précédemment préconisée pouvant avoir de dangereuses conséquences. Les noms, les appartenances de groupes ou d’autres informations qui ne sont pas indispensables à l’action ne devraient pas être mentionnés dans ce cadre.

Que faire lorsque survient le soupçon d’une taupe ?

Au sein du collectif, le mieux est d’en parler dans un premier temps avec (seulement !) une personne de confiance. Au cas où il s’avèrerait judicieux pour les deux personnes d’aller plus avant, le reste du collectif — y compris la personne soupçonnée — doit être informé aussi vite que possible et une procédure équitable doit être arrêtée, où prévaut la présomption d’innocence. Les deux femmes de Securitas auraient été démasquées lors de la vérification d’identité, mais attention : l’abonnement général ne suffit pas et les taupes d’État peuvent tout aussi bien bénéficier de fausses cartes d’identité.

Nous, en tant que Knastgruppe, discutons des soupçons concernant une personne d’un autre groupe, d’abord de manière interne, puis en tant que collectif avec l’autre groupe. En aucun cas, nous ne dénonçons directement la personne soupçonnée.

Concernant la poursuite de la collaboration avec ce groupe, nous discutons de comment les nouvelles personnes sont acceptées et quelles mesures de protection sont mises en œuvre contre les infiltrations.

Si leur manière de procéder ne nous paraît pas suffisamment prudente, nous adaptons notre collaboration en conséquence : il n’est plus question que du travail en commun et aucune autre information n’est divulguée (nous utilisons alors des pseudos).

Ceci est l’état momentané de nos égarements. Nous aimerions avancer et aussi faire avancer les autres organisations de gauche. C’est en cela que nous nous réjouissons des discussions et commentaires à venir.

*
WOZ : «Weder naiv noch paranoid», no 37, 11.09.2008

Knastgruppe Bern, Postfach 7907, 3001 Bern
Berne, le 15 octobre 2008
T’Okup no 77, février 2009.


Publié dans Fichages et flicages

Commenter cet article