Que veulent les syndicats québécois en temps de crise ?

Publié le par la Rédaction


Les transformations politiques et sociales créées par le nouveau développement économique de la mondialisation et l’apparition de la crise n’ont pas modifié les stratégies des syndicats québécois. Installés sur les confortables cotisations syndicales, gérant les lucratifs fonds de retraite, les syndicats capitalisent à tour de bras. Ils distribuent de la richesse à taux fixes tout comme les banques mais non pas aux travailleurs. C’est aux entreprises qu’ils destinent leurs prêts, leurs taux préférentiels, l’argent des cotisations des salariés qui n’ont pas les moyens ni l’envie de devenir de petits patrons. Pour compléter le tableau de ce syndicalisme majoritairement financier, les dirigeants de la FTQ abusent financièrement de leur fonction, escroquent avec l’aval de la centrale, le tribut syndical, et apparaissent liés à la mafia locale.

Tout comme les banques, les syndicats parlent de partenariat constructif, le regard fixé sur les rendements miraculeux de la Bourse, en ce moment rendus plus volatiles que jamais par la crise financière. Eux aussi veulent  le déficit zéro, les départs «volontaires», les réductions «responsables» de salaires, les diminutions des coûts de la main d’œuvre, les licenciements nécessaires aux «sorties de crises» qui aident à une meilleure spéculation financière, qui aident à mieux contenir dans l’ignorance d’eux-mêmes les salariés.

La concertation et la pratique du compromis social leur permettent de maintenir l’éternel système du salariat, indispensable prison des travailleurs sans laquelle eux-mêmes en tant que syndicats n’existeraient pas. Les restructurations et les délocalisations se bousculent mais le partenariat avec l’État et la concertation avec le patronat sont encore montrés comme une stratégie gagnante alors qu’à chaque fois, syndicats/État/patrons s’entendent pour arrondir les angles : surtout pas de grèves, pas de luttes, rien qui fasse mal aux patrons ! La crise actuelle va généraliser cette gestion des conflits et les syndicats vont encore devenir visiblement les chiens de garde du capital patronal.

Les syndicats ne désirent pas supprimer un système salarial qui gère si harmonieusement cette merveilleuse entente. Rentiers parasitaires, la nature des syndicats exige que règne le statu quo social.

Mais l’heure n’est peut-être plus à une résignation que les syndicats ont largement imposée en s’appropriant et en contrôlant chaque lutte pour la réduire selon leurs stratégies clientélistes, en isolant celles qui ne leur accordaient aucun rôle ou en luttant férocement contre les autres qui les niaient ou avantageaient d’autres centrales.

Dans l’indifférence, les centrales syndicales négocient dans les usines et dans la distribution alimentaire quelques droits de moins en moins respectés, signent des ententes au rythme des délocalisations et de la sous-traitance, appellent à la délation contre le travail au noir comme la FTQ et font de plus en plus de concessions sur les conditions de travail et les rémunérations. Par temps de crise, sous prétexte de sécurité économique et de dérégulation, ils anticipent déjà de sacrifier aux restructurations futures un nombre considérable de salariés des services et de la production. Les syndicats québécois, en plus de leur pratique d’un syndicalisme financier, défendent et justifient les inégalités sociales en vieux routiers de la trahison structurée.

Les syndicats sont persuadés que les militants tenus en laisse n’auront jamais à penser par eux-mêmes. La centrale pense pour eux, décide pour eux, réhabilite le travail, défend la honte du salariat. La relation au travail, leur organisation, leur degré d’initiative sont régis de manière purement économique et il n’est pas trop tôt pour affirmer que cette «marchandisation» des rapports sociaux ne tient aucun compte des attentes individuelles en manière de réalisation personnelle.

Les centrales syndicales québécoises n’ont pas de projet social susceptible de reconsidérer la condition même du travail, du salariat et des modes de production. En temps de crise, lorsque le chômage crée une classe de plus en plus nombreuse d’individus superflus, les syndicats n’ont aucune réponse crédible à apporter au malaise et à la souffrance sociale. L’histoire récente parle contre eux, ils ont tout accepté de l’État, toutes les restructurations, adoptés tous les départs «volontaires», jusqu’au déficit «zéro», de peur qu’on touche à leurs fonds de retraite.

Les syndicats se sont accouplés à l’État-Providence lorsque celui-ci promettait plus de justice sociale. Maintenant que l’État (PQ, conservateurs, libéraux) n’a plus les moyens d’acheter sa tranquillité, que les délocalisations et la crise créent seulement des actionnaires plus riches et des travailleurs plus pauvres, les luttes sociales ont à se déplacer vers de nouveaux combats qui cassent de manière définitive, c’est à dire par les faits, le ronron réformiste des syndicats. Les compétences des salariés et des non-salariés ne correspondent pas au travail qu’on leur impose, aux modes d’organisation qu’ils ne choisissent pas. C’est à travers une critique du travail et du syndicalisme de collaboration que la soumission et la résignation vont s’effriter. Alors qu’avec la crise, le monde salarié est encerclé, qu’il se modifie de fond en comble dans le désarroi et que la précarité devient le lot quotidien de tous, avec la complicité syndicale, l’État impose des conditions de travail morcelées aux citoyens formatés. Pendant ce temps, les syndicats continuent à «soutenir la concurrence des entreprises» (CSN).

Encouragés par le gouvernement, les syndicats québécois réduisent les [coups] de la main d’œuvre là où un syndicalisme révolutionnaire lutterait au coude à coude avec les salariés et combattrait le pouvoir patronal. Au lieu de cela, ils trahissent leurs syndiqués sans état d’âme (syndicat des infirmières).

Ils ont mieux à faire qu’assister les salariés : la crise survenue il leur faut surveiller les marchés financiers et leurs placements. Leurs portefeuilles se gèrent à Toronto, à New York, à Londres. Les rendements financiers sont, pour eux, devenus légitimes ; ils accompagnent l’abrutissement de la consommation forcée et encouragent le manque d’imagination.

Qu’est-ce que lutter pour des syndicalistes occupés à gérer et à surveiller la spéculation sur les marchés financiers ? Pour les syndicats québécois, la survie de tous les jours et les luttes quotidiennes sont des souvenirs figés dans un temps disparu, les grèves et les luttes des ouvriers du siècle dernier sont pétrifiés en glorieux drapeaux, en vieux soldat, comme Chartrand qu’on exhibe en témoin sympathique d’un temps dépassé où lutter était encore une réalité.

Alors les travailleurs plient l’échine sous le double poids des syndicats et de l’économie dominante, maintenant confondus et alliés.

L’inertie syndicale ne bouge que lorsqu’elle sert sa propre logique du compromis. Nous sommes au centre de rapports de forces économiques, sociaux, culturels, que nous n’avons ni construits ni souhaités. Pourtant, il faut un jour franchir la ligne qui délimite le renoncement et le sacrifice et trancher en prenant à bras le corps les conditions inacceptables de nos vies pour les changer. D’autres ont su franchir ce cap dans des conditions historiques différentes où le droit de vote et le droit de grève s’obtenaient sous la menace de la police, sous les tirs de l’armée.

Les temps ont changé : nous vivons mieux, mais pour quel avenir, en fonction de quel projet ? Qu’avons-nous à vivre, qu’avons-nous à léguer ? Une mondialisation polluant, aliénant, détruisant, en guerre contre tout ce qui n’est pas elle, aux moyens encore plus redoutables que le capitalisme du XIXe siècle ? Des sorties de crise basées sur la performance, la compétition économique au bénéfice d’un pouvoir politique et d’une classe dominante de plus en plus autoritaire ? Le salariat comme seul horizon ?

L’incertitude du lendemain et l’insatisfaction se sont répandus partout, dominés par des médias aux ordres, des loisirs artificiels, une consommation forcée, une vie aliénée, terne et appauvrie, alors qu’en elle pourrait s’exprimer ce que nous sommes, et non ce que l’économie et son image aliénante veulent que nous soyons.

Comment sortir de là ? Il n’y a nulles lois scientifiques ou naturelles qui permettent de supprimer les révoltes quotidiennes, les indignations légitimes. Dans notre monde, chaque personne a raison de se révolter et les raisons ne manquent pas. C’est en cassant la solitude, ce résultat de l’exploitation, que les révoltes se renforcent, qu’elles deviennent efficaces. Parmi les nombreuses actions possibles, celle de construire ses propres organisations de lutte révolutionnaires, en dehors des syndicats et des partis politiques, est une des priorités.

Le syndicalisme n’a été, au Québec comme ailleurs qu’une, parmi d’autres, des pratiques sociales, une façon d’organiser les luttes autrefois vivantes du mouvement ouvrier.

Une véritable praxis révolutionnaire est maintenant à réinventer, bien sûr en dehors des syndicats.

Attilà Jorn, 18 avril 2009.

Publié dans Colère ouvrière

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