Guadeloupe partout, Grèce générale

Publié le par la Rédaction


Les grands défilés du 29 janvier et du 19 mars 2009 ont été un succès, se félicitent Chérèque et consort. 3 millions de personnes, 1995, CPE, mai 68. Mais au-delà des chiffres et des étalons historiques, ce qu’il y a à retenir de ces journées pensées par les centrales syndicales comme des moyens de canaliser le mécontentement, dans des formes policées et bimestrielles, c’est que quelque chose a commencé à y déborder les lignes de SO et les séparations corporatistes.

Le 29 à Grenoble, une partie du cortège s’occupe des abords du défilé pour laisser une trace plus persistante : des tags, des affiches, des jets de peinture pour appeler à une grève générale illimitée. Les cibles sont variées : presse locale, chambre de commerce, société de transports en commun… Puis manif sauvage, où les fumigènes donnent une ambiance propice aux débordements : des pubs sont attaquées, une Porsche incendiée, des vitrines brisées.

À Paris, à la fin de la manif place de l’Opéra, alors que le gros des cortèges continuent d’arriver sur la place, spontanément certain-es veulent prolonger la manif jusqu’à l’Élysée. Les flics encerclent, lançant les hostilités : barricades en flammes et jets de projectiles.

À Saint-Nazaire, la manifestation a rassemblé plus de 18.000 personnes et s’est terminée par quatre heures d’affrontements avec les forces de l’ordre dans une ambiance de guérilla urbaine.

Ces évènements semblaient pour une bonne part spontanés, les manifestant-es profitant de la situation pour dire plus que les mots d’ordre syndicaux. Pourtant le mois-et-demi qui a connu depuis l’élargissement du mouvement dans les facs, la multiplication des grèves et journées d’action dans les entreprises, les annonces quasi quotidiennes de licenciements voire de fermetures d’entreprises, les victoires de la grève générale dans les Antilles, change la donne et fait voir la grève interprofessionnelle du 19 mars dans une perspective nouvelle.

D’abord, on a vu fleurir ça et là des initiatives d’assemblée générale interprofessionnelle, accordées de plus ou moins bonne grâce par les directions syndicales locales. À Grenoble, l’AG débouchera même sur une action d’autoréduction en soutien aux Caterpillar. Dans d’autres villes, ce sont des AG regroupant tous les travailleur-es de l’éducation qui ont commencé à étendre l’organisation du mouvement au-delà des préoccupations catégorielles.

Mais c’est surtout dans leur détermination à tenir la rue que les manifestant-es ont témoigné de leur volonté offensive. À Nantes, cela commence par un débat pratique entre le bloc étudiant et le cortège intersyndical pour définir le parcours : embrouille, quelques coups et finalement scission, qui n’auront certes pas renforcer «l’unité», mais qui auront eu le mérite de poser à tous la question du sens des manifs, dans la double signification du terme — où va-t-on, et pour y faire quoi ? Le soir, une manif sauvage finit en mini-émeute, avec des barricades en flammes, une vingtaine de vitrines brisées et quelques pillages (dont celui du Monoprix qui avait déjà été la cible d’une autoréduction quelques jours auparavant).

Auxerre, 19 mars : des ouvriers menacés de licenciement
invitent leur patron à la manif


À Lyon, Lille, Grenoble, Strasbourg, les étudiant-es ont eux aussi tenter de s’organiser en bloc pour se dégager des marges de manœuvre au sein du défilé. Affrontements à l’issue de la manif à Rennes (tentative d’occupation de la gare), à Toulouse (après l’intervention violente des flics suite à une autoréduc — un manifestant perdra un œil à cause d’un tir de Flash-Ball), à Paris (où malgré jets de projectiles et barres de fer, les manifestant-es n’auront pu échapper à la nasse policière qui semble devenir un classique des fins de manifs dans la capitale), à Saint-Nazaire.

Partout, sans forcément de concertation et sur des modes différents, le carcan de la «journée d’action» se craquèle. Pour s’assurer que le caractère ritualisé des journées syndicales préviendra tous débordements, la date du 1er Mai a été retenue pour la prochaine mobilisation.

Pas sûr que ça suffise.


Bref aperçu…

3 février : Un début de pénurie de carburant affecte la Corse en raison d’un mouvement social qui touche les deux dépôts pétroliers de l’île, propriété du groupe Total. «Le mouvement a débuté en raison de mesures disciplinaires prises contre trois employés.» Les salarié-es ont, dès le début, reçu le soutien des conducteurs des camions-citernes et des chauffeurs de Haute-Corse.

3 mars : Auto-réduction (réquisition de marchandises) dans un Monoprix, organisée par des étudiant-es de Paris I.

5 mars : Blocage de l’équipementier automobile Faurecia à Auchel suite à l’annonce par la direction de la fermeture du site d’ici fin 2010.

6 mars : À Paris, des salarié-es de l’équipementier automobile Valeo manifestent contre un plan de restructuration de leur entreprise prévoyant 1600 suppressions de postes. Ils tentent de pénétrer dans le siège de la société avant d’être repoussés par les forces de l’ordre. Les 800 manifestant-es ont fait front, tirant des pétards et lançant des tomates sur les CRS.

Le même jour, après la manif de l’éducation, quelques centaines de manifestant-es bloquent l’accès aux trains à la gare Montparnasse.

7 mars : Une quinzaine d’agents du port de Marseille opposés à la réforme portuaire ont bloqué le terminal croisières. Cagoulés, ils ont notamment placé des grues en travers de certains postes, empêchant l’accostage d’un navire de croisières.

Deux jours plus tard c’est le port de commerce de Toulon qui est bloqué par des dockers, inquiets de la suspension d’une ligne reliant le Var à l’Italie.

10 mars : Une centaine d’agents portuaires bloquent les portes d’accès aux bassins Est du port de Marseille pour protester contre l’évacuation par les forces de l’ordre des salarié-es de l’Union Navale Marseille (UNM), dont la liquidation judiciaire a été prononcée le matin même.

L’Université de Toulouse-II-Le Mirail est fermée à la suite de l’occupation des locaux administratifs par une centaine d’étudiant-es.

Même scénario à l’université Montpellier III deux jours plus tard.

11 mars : Début de la grève chez Continental contre la décision de fermer le site de Clairoix et le site allemand de Hanovre (780 employés).

Le même jour à Toulouse : auto-réduction à Supercasino. «Ils volent aux riches pour donner aux pauvres» (La Dépêche du Midi). Une quarantaine de précaires de l’AG inter-luttes sortent pour 4000 € de nourriture (six chariots). Sept personnes se font serrer et comparaîtront devant le tribunal correctionnel le 8 septembre pour vol en réunion. «Moi je n’oserais pas, mais ils ont raison», juge Estelle, une mère de famille croisée quelques jours plus tard à la sortie du même magasin.

Le 11 mars toujours, une autre auto-réduction a lieu au Carrefour Market de Villejean (Rennes). Deux étudiants et un habitant du quartier sont interpellés. Peu après, quatre agents sont pris à partie par plusieurs dizaines de personnes et contraints de se barricader dans le poste de police, qui subit de sérieuses dégradations. Le lendemain un autre jeune, désigné comme «meneur des manifestants», est appréhendé et condamné en comparution immédiate à trois mois ferme.

12 mars : À Paris, blocage de la gare de Lyon après la manif de l’éducation. Une arrestation.

Dans la même journée, un feu d’origine criminelle a endommagé une installation Télécom sur la commune de Bressols, privant de réseau les clients abonnés chez Bouygues.

À Nîmes, le Comité régional d’action viticole (CRAV) revendique le déversement de quelque 11.000 hectolitres de vin dans un groupement de caves coopératives. Les dégâts sont estimés à environ 500.000 euros. Début mars, un domaine viticole de l’Hérault avait été la cible d’un engin explosif endommageant des bureaux et une salle de réunion. Là encore, les enquêteurs avaient retrouvé trois inscriptions «CRAV».

Le 12 mars encore, le directeur de l’usine Continental de Clairoix doit battre en retraite, bombardé d’œufs et de projectiles divers alors qu’il est censé s’exprimer sur l’annonce de la fermeture du site, devant des salarié-es.

Séquestration du PDG et du DRH de l’usine Sony de Pontonx-sur-l’Adour, dans les Landes.

Deux semaines après c’est au tour des salarié-es du laboratoire pharmaceutique 3M de retenir leur directeur dans un bureau de l’usine de Pithiviers. Il est libéré 48 heures plus tard après signature d’un protocole d’accord préalable.

16 mars : Début de l’occupation des usines Amora-Maille de Dijon et d’Appoigny, et du centre logistique de Chevigny-Saint-Sauveur. 244 emplois sont menacés. Les délégués du CE exigent pas moins de 400.000 € par personne comme prime de licenciement.

À Reims, des salarié-es de Continental balancent œufs, chaussures et bouteilles contre les dirigeants du groupe lors du Comité central d’entreprise. Un mannequin représentant le directeur de leur usine a également été pendu. La réunion du CCE est reportée.


17 mars : À Rognonas, sabotage contre un boîtier téléphonique Free et Neuf-Cegetel (groupe SFR).

À Marseille, violents incidents au siège du Grand Port entre des salarié-es de l’Union navale Marseille (UNM), dernier chantier naval de réparation de la ville placé en liquidation judiciaire, et des responsables du port (portes enfoncées, tableaux arrachés des murs, fumigènes dans les couloirs, meubles renversés, portes vitrées brisées). «Ils ont jeté des caisses de sardines et d’oursins au visage du directeur général adjoint, dont les lunettes ont été cassées», a précisé une porte-parole du GPMM.

18 mars : À Paris, une manif sauvage d’étudiant-es (entre autres) donne lieu à des heurts avec la police et des dégradations entre Gobelins et Barbès. La police a essuyé des jets de projectiles après avoir chargé le cortège de 150 personnes qui s’en était pris aux vitrines d’un centre commercial et de deux agences bancaires. Aucune interpellation. Auparavant, l’Institut d’études politiques de Paris avait été occupé pour «dénoncer les inégalités dans l’enseignement supérieur». L’établissement est évacué et fermé dès le lendemain, et l’ensemble des sites appartenant à Sciences-Po sont placés sous la surveillance des CRS.

21 mars : À l’usine Faurecia (Auchel), le blocage continue. «Pour moi, la solution, ce serait une bonne révolution. Les manifestations, c’est bien, mais qu’est-ce que ça change ?» Dernière nouvelle de la matinée, Faurecia est prêt à payer 2000 euros par tête, pour que le travail reprenne «au titre du préjudice moral, ils disent», ricanent les ouvriers. Presque le double du salaire mensuel. Mais le piquet de grève ne bouge pas. 12.000 euros ont été ramassés dans les quêtes aux ronds-points et sur les marchés.

23 mars : Un incendie détruit 200 tonnes de papier aux papeteries Étienne (Marseille), au lendemain de l’annonce de mesures de chômage technique par le directeur.

Quatre jours plus tôt le scénario est quasi identique à l’usine Tembec (Tarascon) : 10.000 tonnes de bois partent en fumée peu après la fermeture du site pour cause de chômage technique.

25 mars : Dijon, opération coup de poing des salarié-es d’Amora dans un hypermarché.

27 mars : Rennes, 200 personnes au départ du campus de Villejean attaquent des vitrines de banques et divers commerces du centre ville, aux alentours de 23h30.

Plus tôt, à Brest, le président de l’université de Bretagne occidentale a reçu un seau d’eau sur la tête alors qu’il déjeunait dans une brasserie, en représailles à ses tentatives pour forcer la reprise des cours. La Conférence des présidents d’université a quant à elle été fortement perturbée (manif de 400 étudiant-es et personnels) et doit trouver refuge dans l’enceinte militaire du Centre d’instruction navale.

Fin de l’occupation des usines Amora après obtention d’indemnités de départ entre 65.000 et 100.000 euros selon l’ancienneté.

31 mars : Une cinquantaine de salarié-es de la Fnac et de Conforama bloquent le taxi de François-Henri Pinault (propriétaire des deux enseignes), pendant une heure de temps et au cri de «Pinault sale escroc, la crise elle a bon dos».

1er avril : Chez FCI Microconnections, à Mantes-la-Jolie, les salarié-es séquestrent leur patron après plus de six semaines de «mouvement préventif». L’usine FCI en effet n’est pas censée fermer. Il n’y a pas eu de vagues de licenciement, et pas encore de chômage partiel. Mais les ouvrier-es craignent une délocalisation de leur entreprise à Singapour.

2 avril : À Brest, de 12h30 jusqu’à 17h, environ 160 étudiant-es ont bloqué le port de commerce. «Un blocus économique» «pour gêner les patrons, et indirectement, le gouvernement».

3 avril : À Orléans des troncs d’arbres sont entassés et un chêne incendié devant les portes d’entrée de la fac de Sport, de la résine introduite dans les serrures de l’IUT.

4 avril : Sabotages sur le réseau de gaz EDF Suez à Paris, Toulouse, Montpellier, et dans l’Essone. La brigade criminelle est saisie. Depuis fin mars, les salarié-es de GDF Suez sont en grève et mènent diverses actions pour demander des augmentations de salaires. Le mouvement a été attisé par l’annonce que le PDG du groupe énergétique et son bras droit s’étaient attribués 1,1 million de stock-options, représentant un gain potentiel de plusieurs millions d’euros. Ils ont dû y renoncer après des protestations officielles.

6 avril : 200 étudiant-es occupent le hall d’entrée de la présidence de l’université Rennes II, bloquant le président et le personnel dans les étages. Les manifestants ont quitté les lieux sans incidents vers 21 heures après avoir exigé «un semestre blanc», c’est-à-dire l’octroi automatique des examens pour tous les étudiants de l’université en grève ou bloquée depuis plus de deux mois.


7 avril : Bellegarde-sur-Valserine, séquestration pendant quelques heures de quatre dirigeants chez Scapa, pour protester contre un plan social et exiger de meilleures indemnités de licenciement.

À l’Université de Strasbourg, un groupe de 150 étudiants a investi la salle du conseil, perturbant une réunion de la présidence au cours de laquelle les 31 directeurs d’UFR présents venaient de voter la fin du blocage de l’université, en violation de la décision de l’AG.

Une trentaine d’étudiant-es ont retenu pendant quelques heures le président de l’université d’Orléans dans son bureau.

Même méthode mais atmosphère plus tendue au Crous de Paris, où des étudiant-es ont retenu pendant presque deux heures le directeur de l’établissement, suite à l’échec d’une opération «repas gratuit». Contrôle d’identité musclé et plusieurs arrestations, malgré les protestations de certains employé-es du Crous.

9 avril : Des salarié-es de l’établissement de Brières-les-Scellés de l’équipementier automobile Faurecia ont retenu trois cadres dirigeants de leur entreprise pour protester contre les modalités financières du plan social annoncé en décembre.

Le même jour : nouvelles coupures sauvages de gaz et d’électricité à Paris, Toulouse, Montpellier, Lille, dans le cadre d’une journée d’action chez GDF Suez. Plusieurs communes de moyenne importance ont été intégralement plongées dans le noir, ainsi que des zones commerciales (dont un supermarché du groupe Carrefour) et des sous-préfectures. Plusieurs sites d’EDF et de GDF sont occupés depuis une quinzaine de jours en Midi-Pyrénées.

À Marseille une partie du 2e étage du bâtiment principal de la fac Saint-Charles a été saccagée (tags, bris de verre et de matériel).

11 avril : Les salarié-es de l’usine Rencast à Thonon-les-Bains détruisent une partie de la production destinée à Renault et PSA. Les salarié-es ont remis dans le fourneau en fusion une partie de leur production. Cela fait suite à la mise en liquidation du groupe le 18 mars.

Publié dans Colère ouvrière

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