La guerre sociale a commencé

Publié le par la Rédaction


Face aux licenciements annoncés, des ouvriers s’en prennent à leurs patrons. Pour comprendre cette escalade, nous avons rencontré ceux de Caterpillar et de 3M, à Grenoble et à Pithiviers.

Même au chômage technique, les ouvriers de Caterpillar, à Grenoble, se retrouvent chaque matin. À sept heures, alors que le jour se lève à peine sur les Alpes, ils sont plus d’une centaine à rejoindre le local du Comité d’entreprise, face à l’usine, sur l’avenue Léon-Blum — ironie du sort, la figure de proue du Front populaire et de la grève générale en 1936.

S’ils se lèvent aux aurores, c’est d’abord pour se donner une raison de vivre. Pour prendre un café, aussi. Face au grand bâtiment qui les nargue, ce hangar de labeur qui absorbe leur quotidien depuis parfois des dizaines d’années, certains s’allument une Gitane. Et tout en remuant leurs grandes mains d’ouvriers métallurgistes, ils parlent. Pendant des heures, ils soupirent, calculent pour la énième fois leurs indemnités de chômage, refont le film des jours de grève.

Coup de massue. Le 9 janvier dernier, la direction a annoncé 733 licenciements, soit le tiers des effectifs de Caterpillar en France. Ce coup de massue intervient dans le cadre d’une politique de réduction des coûts de la firme américaine. Le fabricant de grues et de pelleteuses affronte en effet une baisse drastique des ventes aux États-Unis. En conséquence, il a choisi de supprimer plus de 26.000 emplois dans le monde. Pour contester cette réorganisation, les ouvriers français ont d’abord entrepris plusieurs actions syndicales. Puis, voyant que les négociations n’avançaient pas, ils ont séquestré leurs dirigeants — une pratique illégale, sanctionnée en théorie par cinq ans de prison ferme. Le 31 mars, ils ont enfermé leur patron, Nicolas Polutnik, ainsi que quatre autres directeurs, dans une salle de l’entreprise. Les cadres y sont restés plus de vingt-quatre heures et en sont sortis sous les insultes et les crachats. L’un d’entre eux est parti si vite qu’il a perdu sa chaussure — depuis, les «gars de Cater» l’ont surnommé «Cendrillon».


Débriefing. Quelques jours après, l’événement est encore dans toutes les têtes. «On assume ce qu’on a fait», disent-ils. «On était satisfaits de les voir humiliés», sourit Patrick, 55 ans. D’autres sont moins fiers. «Vous croyez que ça nous fait plaisir d’en arriver à ces extrémités? lance Slim. C’est le seul moyen de leur faire comprendre qu’on n’est pas des kleenex.» «Ça fait treize ans que je bosse ici, renchérit Thierry. Et maintenant, ils nous jettent comme des merdes.» Un autre prévient : «Ça va encore péter. On sait très bien où ils habitent. Moi, j’ai pas assez frappé, cette semaine.» Tous ont les poings serrés et les mâchoires qui tremblent. Ces grands gaillards ont la haine.

Ils ne sont pas les seuls. Au mois de février, le nombre de demandeurs d’emploi en France a augmenté de 80.000 personnes, élevant le nombre de chômeurs à 3,4 millions (8,8% des actifs). Pour l’année 2009, les projections de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) sont catastrophiques. Les analystes prévoient au premier semestre la destruction de 387 000 postes dans le secteur privé. Face à la récession, sans espoir de retrouver du travail, les ouvriers menacés de chômage semblent perdre la raison. Dans tout l’Hexagone, certains violentent et séquestrent leurs patrons (voir la carte). Chez Continental, à Clairoix (Oise), les 1120 salariés ont bombardé leur directeur d’œufs pour protester contre la fermeture de leur usine de pneumatiques. La semaine dernière, quatre cadres du fabricant d’adhésifs Scapa ont été retenus par leurs ouvriers suite à la décision de faire disparaître le site de Bellegarde-sur-Valserine (Ain), aux portes de Genève. Quelques jours avant, les patrons de Sony et de PPR (François-Henri Pinault) étaient retenus eux aussi par leurs salariés.

110 licenciés. À Pithiviers, une petite ville du Loiret coincée entre des kilomètres de betteraves sucrières, on a aussi connu la séquestration. Du 24 au 26 mars, les salariés de l’entreprise chimique américaine 3M ont détenu leur patron, Luc Rousselet, afin d’obtenir de meilleures indemnités de départ pour les 110 personnes qui seront licenciées d’ici l’été à cause d’une surproduction de médicaments. Pendant deux jours, les 9000 habitants de cette bourgade qui vit grâce à l’industrie pharmaceutique ont respiré au rythme des journalistes et de leurs allées et venues. Du jamais vu, de mémoire de syndicaliste. «Il y avait tellement de médias qu’on ne contrôlait plus rien», explique Alain Nobecourt, délégué Force ouvrière de l’usine. Depuis, les employés ont repris le travail. Mais le cœur n’y est plus. Nathalie Munoz, neuf ans d’ancienneté, a le sourire amer. Dans quelques mois, elle sera au chômage. «En attendant, je viens bosser, je n’ai pas le choix. Mais si la séquestration était à refaire, je recommencerais. Et plus longtemps.»

Chez 3M comme chez Caterpillar, beaucoup d’ouvriers auraient préféré ne pas relâcher leur patron. Cela n’étonne pas Patrick Rozenblatt, directeur de l’Institut d’études du travail à Lyon. «L’origine du mot “séquestration” est le “séquestre”, rappelle-t-il. C’est-à-dire le fait de mettre quelque chose sous clé dans le but de faire évoluer une situation. Dans le cas de Caterpillar et des autres, les ouvriers ont pris en garantie les représentants du capital. Pour eux, c’est aussi une manière de maintenir le lien social. Tant que le dialogue se fait, les ouvriers continuent d’exister.»

Méthode ancienne. En lisant la presse française, on apprend que la pratique n’est pas nouvelle : elle remonte au Front populaire en 1936, puis à la fin des années 70 et la remontée du chômage qui ponctue les trente glorieuses.

Mais la radicalisation actuelle s’inscrit dans un contexte bien précis, celui de la mondialisation. Cette situation inédite entraîne une conjonction de facteurs — problèmes de communication, restructurations d’entreprises bénéficiaires, manque de culture syndicale — qui exacerbent la colère des ouvriers français.

«On nous prend pour des cons» est une formule fréquente dans la bouche des travailleurs licenciés. Car les entreprises concernées par les récentes séquestrations ne communiquent pas avec eux. Toutes ont en commun d’appartenir à des groupes étrangers, ce qui ne facilite pas la compréhension entre direction et salariés. «Quand une entreprise licencie, elle doit d’abord adopter un discours émotionnel, explique un spécialiste de la communication de crise qui travaille à Paris. Car le sentiment des salariés est semblable à celui du deuil. Chez Caterpillar, ils n’ont clairement pas appliqué cette règle. Cela peut expliquer en partie la séquestration.»

Contre «l’arrogance». Avec la presse non plus, la direction ne communique pas. Celle de 3M a refusé de nous répondre malgré nos demandes répétées. Le résultat a été le même auprès de Caterpillar, que ce soit à Grenoble ou au siège européen de l’entreprise, à Genève. Par peur des salariés, la firme a même évacué les deux sites français de production — une attitude qui passe pour de l’arrogance auprès des travailleurs.

Quand les dirigeants freinent les négociations syndicales prévues par la loi, quand ils ne jouent pas le jeu du dialogue, le malaise gagne les ouvriers. Et la colère. Puis le désespoir. «Au bout de la cinquième réunion prévue, le patron nous a serré la main et il est parti, se rappelle Alain Nobecourt. La séquestration a été le seul moyen de le forcer à reprendre le dialogue.» En effet, les négociations ont repris, au bénéfice des salariés, qui ont finalement obtenu un minimum de 30.000 euros de prime de départ. À Caterpillar, les discussions sont en cours, mais l’entreprise a déjà diminué le nombre de licenciements prévus. Chez Scapa, suite à la séquestration, les dirigeants ont doublé le montant versé aux licenciés. Enfermer son patron s’avère parfois efficace.

Des groupes bénéficiaires. Les entreprises, très souvent bénéficiaires, peuvent généralement se permettre quelques largesses. Nicolas Benoît, salarié chez Caterpillar et délégué syndical CGT depuis 2006, le martèle depuis des semaines : «En 2008, la boîte a fait un bénéfice de 3,56 milliards de dollars et le prix de l’action a doublé.» Les chiffres sont semblables à ceux de Pithiviers. Dans la salle vide du club-house, à quelques mètres de l’entrée de 3M, les salariés font l’analyse. «Depuis 2001, on est passé au tout financier, explique Christophe Collin, employé de 3M depuis seize ans. Ils ont voulu développer une politique de rentabilité à court terme.» L’industrie a gagné 3,5 milliards de dollars en 2008 et son PDG George Buckley a été rémunéré 12,9 millions de dollars cette même année. Ces chiffres rendent l’annonce des licenciements encore plus insupportable pour les 235 salariés de 3M qui, en moyenne, travaillent là depuis vingt ans. Vingt ans à fabriquer des aérosols, à mélanger des produits chimiques, à gérer les camions qui repartent chargés vers Paris.

La plupart des salariés de 3M ou de Caterpillar sont âgés de 40 à 50 ans, et ils ont connu le patronat à l’ancienne. «Je suis écœuré par la mentalité de la direction, explique un ouvrier de Caterpillar. Avant, il y avait une hiérarchie, des hommes et des femmes qui venaient s’affronter et qui n’envoyaient pas leurs larbins. Aujourd’hui, quand on parle avec notre patron, il nous dit qu’il ne peut rien faire, que ce sont les Américains qui décident. Mais nous, ici, les Américains, on n’en voit pas la couleur !» Le passage à un capitalisme actionnarial a conduit à une radicalisation des formes de conflits.

Syndicats dépassés. Un autre facteur de l’escalade actuelle est plus simplement l’absence de culture syndicale chez de nombreux ouvriers. Chez «Cater», par exemple, beaucoup d’ouvriers n’ont pas connu de mouvements sociaux forts. Une lacune qui s’explique par la faiblesse historique des syndicats en France et complique encore la donne lorsqu’elle se conjugue à des travailleurs d’origine étrangère — Algériens, Marocains, Portugais — dont le licenciement ressemble à une marginalisation de plus.

Les syndicats, pour leur part, se sont dit les premiers surpris par ces séquestrations. Quelle que soit leur bannière, tous disent avoir été débordés par la colère des ouvriers et jurent qu’ils ont tout fait pour éviter les dérapages — sécuriser le site, fournir à manger et à boire aux cadres enfermés…

Ce mardi 7 avril, devant le bâtiment où, une fois de plus, les élus syndicaux de Caterpillar négocient avec la direction, les ouvriers manifestent. Une dizaine de journalistes français sont là, caméras et micros tendus. L’un d’entre eux s’impatiente. «S’ils ne les séquestrent pas une deuxième fois, je ne fais pas de sujet», avoue-t-il. Les médias ne couvrent que les licenciements les plus spectaculaires. Les ouvriers l’ont bien compris et cela explique peut-être aussi l’effet d’entraînement.

Quand les journalistes s’emparent d’un thème, les politiques sautent sur l’occasion. Enfermer son patron ? «Je ne laisserai pas faire des choses comme ça», s’est emballé Nicolas Sarkozy. Le président n’est pas vraiment populaire auprès des grévistes. L’an dernier, il avait déclaré vouloir «sauver Gandrange», en Lorraine. Le site d’ArcelorMittal va pourtant disparaître et Mittal vient d’annoncer la fermeture de son deuxième haut-fourneau à Florange. Les politiques semblent incapables de légiférer contre les licenciements et à l’inverse de Sarkozy, 45% des Français trouvent la séquestration «acceptable», selon un sondage CSA publié dans Le Parisien. Cette solidarité avec les licenciés fait reculer les patrons, qui renoncent à porter plainte.

Prisme marxiste. Mais au bout de la lutte, les ouvriers peuvent-ils vraiment gagner? Une fois les usines fermées, il faudra continuer à vivre et les indemnités ne suffiront pas longtemps. Chez 3M, Fabienne Delaloy a pris «un coup de marteau sur la tête». «Après douze ans comme opératrice, je gagne 1700 euros brut. Je vais perdre mon travail. Je ne méritais pas ça.» Ce qui la fait tenir, c’est la solidarité entre collègues. En se désignant un ennemi, le patron, les ouvriers ont retrouvé une sorte d’identité commune qui n’est pas sans faire écho au marxisme. Le sociologue Patrick Rozenblatt confirme : «Il s’agit d’une guerre sociale.» Le retour bien visible d’une guerre de classes, en somme, et qui semble loin de s’achever. Le 1er Mai prochain, en tout cas, les syndicats ont promis pour la première fois un défilé unitaire.

Leur presse (Marie Maurisse, L’Hebdo), 16 avril 2009.


Publié dans Colère ouvrière

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