Patrons séquestrés : la contagion de la bêtise journalistique menace

Publié le par la Rédaction


Ça fait maintenant plus de trois mois que la direction de Caterpillar a annoncé la suppression de 733 emplois sur les sites de Grenoble et d’Échirolles. La colère des ouvriers a eu le temps de monter au rythme des semaines de chômage technique et de journées de grève. Mardi 31 mars, ils s’invitent dans les bureaux des patrons du site pour forcer les cadres à reprendre les négociations sur les indemnités de licenciement.

Je n’ai pas pris le temps de faire une revue de presse de l’actualité de la lutte à Caterpillar. Dommage ! Cela aurait été certainement très instructif d’analyser la manière dont, une fois encore, la presse maltraite une lutte, ses protagonistes et leurs pratiques. Mais puisque j’ai eu l’occasion d’avoir entre les mains La Tribune de Genève du 2 avril 2009, je restitue ici ce que m’a inspiré la lecture de l’article publié en page 3 intitulé «Directeurs séquestrés : la contagion menace» et signé Philippe Rodrik [Journaliste à la Tribune de Genève, Philippe Rodrik n’en est pas à son coup d’essai. À l’occasion des manifestations contre le sommet de Davos en 2003, il a été surpris en flagrant délit de désinformation. Sa conception toute personnelle de l’objectivité le conduit à épouser la version officielle des faits pour nuire aux contestataires et insoumis de tous poils quitte à distordre la réalité. Lire ici.]. Avec un titre aussi racoleur, le ton s’annonce musclé et le propos guerrier.

Mais commençons par une anecdote. L’article débute par la révélation d’un secret de Polichinel. À savoir que les patrons méprisent leurs ouvriers. Philippe Rodrik, le journaleux suisse présent sur le site grenoblois de Cater le jour de la «libération» des cadres retenus une nuit par les ouvriers, a en effet surpris la conversation téléphonique entre le directeur du site fraichement libéré et le siège européen de Cater à Genève. Au téléphone, le directeur se plaint de son sort, fatigué «d’ avoir passé 24 heures avec cette bande de fous». Voilà comment le patron traite les ouvriers qu’il licencie. Le journaliste qui relate ce passage de la conversation aurait pu s’en indigner et orienter son article de manière à dénoncer la morgue de ces patrons insensibles aux conséquences humaines de leurs politiques antisociales. Et bien non ! Philippe Rodrik semble moins offusqué par le mépris affiché par le patron pour ses ouvriers que touché par le calvaire de cet «homme meurtri par une nuit de séquestration». On aurait tort de penser qu’un journaliste professionnel de la presse commerciale n’est pas sensible à la souffrance. Et là, la souffrance il l’a touché du doigt avec ce directeur un rien fatigué. La nuit blanche d’un manager grassement rémunéré pour dégraisser lui inspire plus de compassion que l’avenir de 733 ouvriers qui resteront sur le carreau avec les quelques miettes qu’on aura bien voulu leur jeter.

Le décor est ainsi posé, le scénario prend forme, la répartition des rôles aussi : un contexte de crise sociale, des cadres victimes de méthodes d’un autre temps, des ouvriers agressifs incapables d’entendre raison. Et tout l’article voudrait nous amener à croire que le mouvement social se radicalise et que s’installe en France un climat de violence. En direct du théâtre des dernières opérations de la guerre sociale notre pisse-copie se prend pour un journaliste embedded qui doit rendre compte de manière «choc» du conflit. Pour cela il recourt à un lexique de champ de bataille : «les négociations paraissent très dures», «de tonitruantes algarades fusent (…) sans être intelligibles, elles inquiètent», «(les cadres) subissent les foudres de quatorze travailleurs fous de rage», «envoyés en service commandé», «certains sont prêts à recourir une nouvelle fois à la force», «(les cadres) subissent les hurlements de plusieurs salariés proférés à quelques centimètres de leurs visages», «la violence couve», «risque d’une nouvelle action agressive»…

«Hurlements», «fous de rage», «violence», «agressions» (trois fois dans l’article) et toutes ces formules qui suggèrent que Philippe Rodrik a été le témoin de scènes terribles de violences annonçant le retour des heures sombres de la lutte des classes. Je ne demandais qu’à le croire, moi qui nourris l’espoir de voir, en ces temps troublés, renaître la combattivité ouvrière et disparaitre la croyance dans les vertus du dialogue entre maîtres et esclaves. Pourtant bien que l’action coup de poing des Cater montre que l’insubordination créatrice progresse chez les salariés, le 31 avril dernier je n’ai pas vu à l’œuvre une armée révolutionnaire avec des soldats prêts à embrocher du bourgeois ventripotent. Monsieur le journaleux obsédé par le sensationnel, vous mentez ! Lorsque je suis passé au siège de l’entreprise, sur le lieu de la «séquestration», j’y ai trouvé une ambiance conviviale et des ouvriers tchatchant gaiement malgré l’enjeu et la forte présence policière. Pas de tension, pas de violence… à mille lieux de tous les récits journalistiques. Et soyons précis, dans l’après-midi, ni les grévistes ni les responsables syndicaux de Cater ne parlaient encore de «séquestration». Tout le monde prenait soin de préciser que les cadres étaient libres de partir. Et dans les conversations on pouvait entendre les moqueries sur la célérité des médias à dramatiser la situation pour en faire leurs «choux gras». Certes, les employés étaient déterminés. Certes la majorité d’entre eux était prête à retenir les cadres toute la nuit quitte à recourir effectivement à la contrainte et utiliser un moyen illégal pour pousser la direction à négocier. Ce qui s’est passé… mais jamais avec la violence que vous avez décrite monsieur Rodrik… violence qui aurait pourtant en pareille situation été légitime.

Pour stigmatiser les grévistes et leurs moyens de lutte, le procédé utilisé ne nous étonne pas vraiment. Planter un climat de violence et agiter le spectre des classes dangereuses. La presse a pris l’habitude de bestialiser l’expression de la colère, d’autant plus lorsqu’elle émane du petit peuple de la rue. Les grévistes n’ont pas accès au langage, ils «grognent» [
À ce sujet, lire l’article publié sur Acrimed]. Dans l’article, il est dit que les ouvriers «braillent “Démission !”» Et, rendez-vous compte de l’incroyable déloyauté de ces animaux braillards : quatorze travailleurs «fous de rage», contre seulement quatre pauvres managers. Un «combat déséquilibré» qui prouve le manque de civilité et de pitié des travailleurs. Et notre journaliste ne peut s’empêcher de se demander pourquoi s’exprime autant «d’agressivité» alors que la direction de Cater s’efforce de rappeler aux ouvriers «quelques cruelles réalités économiques». Les arguments convoqués pour anesthésier les révoltés seraient «tout à fait fondés». La fatalité économique, les dures lois du marché, les réalités «cruelles» de la crise, etc. Philippe Rodrik le croit puisque les managers qui s’y connaissent fichtrement bien le disent. Mais rien n’y fait, les efforts de pédagogie ne suffisent pas. Les futurs licenciés «agressifs» ne veulent rien entendre. Peut-être sont-ils émoussés par les scandales des parachutes dorés des patrons ? Peut-être sont-ils conscients que d’autres options existent et que la direction tente en priorité de ménager les actionnaires ? Mais ça notre journaleux s’en contrefout, il ne voit qu’irrationalité et violence de la part d’ouvriers mal dégrossis. Merci Philippe Rodrik pour votre reportage impartial et le soin que vous mettez à saisir les enjeux d’une telle crise !

Usines occupées, patrons séquestrés…
Comment expliquer l’intérêt des médias pour ce sujet ?


En période de crise, l’actualité sociale a droit à une place plus importante qu’à l’accoutumée. Difficile en effet de parler uniquement de l’arrivée du printemps, du succès de l’Ipod ou du dernier voyage d’affaire de Sarkozy. La merde est là, bien présente. La majorité d’entre nous est touchée : vie chère, licenciements, répression, injustice sociale… Les médias ne peuvent l’ignorer sans se couper définitivement de leur public. Et c’est la troisième fois en un mois que les ouvriers recourent à la séquestration pour se faire entendre et tenter d’obtenir ce qu’ils exigent. Pour les médias, il n’y a pas de doute, la séquestration est un sujet porteur, incontournable : un phénomène original, une action spectaculaire, une info consistante avec des histoires humaines fortes, bref… il faut en parler. Et qui plus est lorsqu’il y a «risque de contagion». Impossible donc de rater cette «actu» là. Voilà pourquoi mardi 31 mars dès que les Cater firent savoir qu’ils retenaient des cadres de la direction, les médias se ruèrent sur l’occasion. Illico presto, ils dépêchèrent sur place bon nombre de porte-micro, de gratte-papier et de véhicules satellite. Tout un régiment venu défiler devant le siège de Caterpillar à la recherche d’images fortes et de déclarations fracassantes. Pour le coup, la stratégie du coup de poing médiatique des Cater a marché. Jusque là l’intérêt des journalistes pour leur sort était limité. Donnez-leur de la séquestration, de la prise d’otage, du tout-pour-le-tout et ils accourent. C’est ce qui s’est passé !

Séquestrations, le point de vue des journalistes : à l’ombre du discours sécuritaire

Une séquestration, c’est une action spectaculaire donc. C’est une pratique originale et potentiellement en voie de généralisation. Pour en parler, inévitablement les journaleux convoquent leurs souvenirs et appliquent leur grille de lecture. La séquestration de patron fait partie des pratiques de luttes minoritaires qui ont pendant longtemps disparu du champ des possibles de l’action politique et syndicale. Quarante ans de cogestion du capitalisme et de «dialogue social» entre «partenaires sociaux», ça laisse forcément des traces. Rompre le consensus en béton armé sur le fait d’user seulement des moyens polis pour contester les politiques patronales et l’ordre social, ce n’est pas facile. C’est pourtant ce qui, dans une certaine mesure, semble être en train de se passer en France (depuis le début du mois d’avril, les médias ont couvert deux nouvelles actions de séquestration de patrons). Et les journalistes de s’interroger. «Séquestration» ça ne rime ni avec promenade syndicale, ni avec Bernard Thibault, ni avec François Chérèque. Les journaleux ne peuvent dès lors pas s’empêcher de penser au contenu de leurs fiches qui leur ont servi l’an passé à traiter de la commémoration de mai 68, cette drôle de parenthèse pré-révolutionnaire. Et oui, en d’autres temps on parlait de lutte de classe et on ne cherchait pas désespérément à s’enivrer d’illusions dans les vertus de la paix sociale. Les actions jugées radicales, l’histoire sociale en recèle plein. Les journalistes un peu curieux le savent. Mais voilà que cette curiosité ne les pousse pas à faire mieux que de fabriquer en série des clichés et de véhiculer une vision folklorique de ces pratiques de lutte. Je ne prétends pas que TOUS les journaleux tirent dans le même sens. Mais il demeure que le ton général donné à la couverture de la bouillante actualité sociale est fortement… anti-sociale. Le fait de fantasmer sur la prétendue «violence» d’une pratique comme la séquestration de patron en stigmatisant leurs auteurs sert à alimenter le climat de peur et le discours sécuritaire. Et une fois encore, ce travail de sape servira à n’en pas douter à justifier les futures mesures répressives contre les «preneurs d’otage»… et, par extension, contre tout le mouvement social.

Indymedia Grenoble, 13 avril 2009.


FM Logistic Woippy, 16 avril
Scapa Bellegarde, 8 avril
Caterpillar Grenoble, 31 mars
3M Pithiviers, 25 mars
Sony Pontonx, 13 mars 

Publié dans Colère ouvrière

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