Abrégé du Capital de Karl Marx (et autres avatars...)

Publié le par la Rédaction

Vient de paraître

«Le capitalisme n’est et ne sera pas là de toute éternité.»

Cet Abrégé, rédigé en 1878 nous livre l’essentiel de l’analyse contenue dans le Livre I du Capital de Karl Marx.

Ce compendium de la critique du système capitaliste — «où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service du travailleur, mais bien le travailleur qui se trouve au service des moyens de production» — a été rédigé à destination d’un public populaire.

Écrit dans un style simple et sans l’appareil scientifique qui rend parfois ardue l’approche de l’œuvre originale, ce résumé a d’ailleurs été approuvé par Marx en personne.

L’auteur, Carlo Cafiero (1846-1892), communiste libertaire italien, n’était pourtant pas un disciple du théoricien allemand auquel il s’était opposé lors de la scission de la Première Internationale en 1872.

L’avant-propos de James Guillaume nous rappelle le parcours de Cafiero et les tendances qui s’affrontèrent à l’époque au sein du mouvement ouvrier.

En Annexe, la correspondance entre Carlo Cafiero et Karl Marx.




Le Capital de Marx version comédie musicale

Des producteurs chinois prévoient d’adapter ce classique en spectacle pour «aider les gens de la rue à comprendre pourquoi la crise financière sest produite».

Le Capital de Karl Marx a de nouveau le vent en poupe en Chine, en cette période de crise économique et de faillite du système financier. Des producteurs chinois prévoient même d
adapter ce classique en comédie musicale.

«Le spectacle aidera les gens de la rue à comprendre pourquoi la crise financière sest produite», a déclaré, lundi 23 mars à lAFP, Zhang Jun, un professeur déconomie de luniversité Fudan de Shanghai, qui conseille la production.

«En rapport avec la vie des gens»

Zhang Jun a expliqué que son rôle est de sassurer que les idées de Marx sont respectées. «J’ai donné des informations à léquipe lors dune réunion préparatoire. Elle travaille toujours sur le script», a-t-il ajouté.

«Le metteur en scène, He Nian, va incorporer des éléments actuels dans le spectacle pour qu
il soit en rapport avec les sentiments et la vie des gens», a déclaré luniversitaire.

Adaptée librement du livre publié en 1867 par le philosophe allemand pour critiquer le capitalisme, la comédie musicale veut mettre en scène un groupe de travailleurs dans un bureau découvrant que leur patron les exploite, selon le quotidien China Daily.

Sur les planches l’an prochain

«Nous allons rendre vivantes ses théories économiques d
une manière branchée, intéressante et éducative, ce qui sera agréable à regarder», a souligné He Nian au journal en anglais.

Le metteur en scène a expliqué vouloir s
inspirer du célèbre film du Japonais Akira Kurosawa, Rashomon, où quatre témoins différents dun viol et dun meurtre donnent chacun leur version de lévénement.

Le spectacle devrait être présenté au début de l
année prochaine à Shanghai.

Si officiellement la Chine est toujours communiste, elle a cependant choisi il y a plus de 30 ans d
ouvrir son économie au système capitaliste, une voie moins idéologique que les années Mao baptisée «socialisme aux caractéristiques chinoises».

Le Nouvel Observateur / AFP, 23 mars 2009.


Marx boosté par la crise

«Depuis 2005, mon chiffre d’affaires ne cesse d’augmenter !» L’homme qui parle est l’éditeur de Karl Marx en Allemagne. En pleine crise financière européenne, Jörn Schütrumpf fut une sorte de vedette de la dernière Foire du Livre de Francfort, la plus grande manifestation commerciale du monde dans ce domaine qui s’est tenue en octobre 2008. Le stand des éditions berlinoises Karl Dietz Verlag proposait en effet une édition très soignée — 2500 pages pour 54 € — du Capital publié en 1867 par Karl Marx et Friedrich Engels.

«En 2005, j’en ai vendu 500 exemplaires, puis 800 en 2006, et 1300 en 2007, a déclaré Jörn Schütrumpf à l’AFP. Les chiffres en valeur absolue ne sont pas impressionnants, mais la progression, si. Bien sûr, il y a un effet de mode, surtout chez beaucoup de jeunes qui achètent le livre, mais ne le liront jamais vraiment. Mais je discerne aussi un vrai mouvement de retour à la lecture de Marx.» Ce qui est pour cet éditeur le symptôme d’une société qui se sent mal et qui cherche une réponse à son malaise.

Pour l’éditeur de Rosa Luxemburg et Engels, le Capital séduit particulièrement la nouvelle génération des jeunes universitaires «qui en sont venus à admettre que les promesses de bonheur du néo-libéralisme n’ont pas été tenues». En tout cas, dans les librairies d’outre-Rhin, pour l’année 2008, les ventes des œuvres de Marx auront augmenté de 300% !


Marx version manga

Au Japon aussi, la récession fait revenir le barbu philosophe en librairie, mais dans sa version manga. En décembre, l’éditeur East Press — qui compte aussi dans son catalogue une version BD de Mein Kampf… — a battu des records de ventes pour son adaptation du Capital avec 6000 exemplaires écoulés en quelques jours.

Le public visé par cette mise en images sont les salariés d’une trentaine d’années, selon Yusuke Maruo, l’un des dirigeants d’East Press. «Je pense que les gens cherchent dans Marx des réponses aux problèmes de la société capitaliste. À l’évidence, la récente crise mondiale laisse penser que le système ne fonctionne pas correctement.»

Aussi, pour faire comprendre le Capital, il a fallu l’adapter, en plusieurs volumes évidemment en lui donnant une trame romanesque, ce qui n’est pas une mince affaire quand on connaît l’ouvrage… Dans le premier, la fiction se déroule dans une fromagerie. Le protagoniste, Robin, se rebelle contre les principes socialistes de son père et devient le surveillant d’ouvriers réduits à l’état d’esclaves, après s’être associé avec un investisseur capitaliste sans pitié. Le tiraillement entre les ambitions et la culpabilité de Robin sert de prétexte pour présenter les thèses de Marx aux lecteurs.


«Kanikosen» de Takiji Kobayashi

L’archipel s’est également enthousiasmé pour Kanikosen de Takiji Kobayashi, un classique du roman prolétarien japonais publié en 1929, une sorte de Raisins de la colère nippon qui raconte l’histoire du soulèvement des ouvriers dans une conserverie de crabe : de 5000 exemplaires par an, les ventes sont passées à plus de 507.000 en 2008 et ont dépassé les 200.000 dans sa version en bandes dessinées ! Un succès qui a relancé la vente en DVD de l’adaptation cinématographique de Sô Yamamura datant de 1953 !


«Essai filmique»

Pour le Capital, le passage à l’écran est plus compliqué, essentiellement parce qu’il s’agit d’une œuvre théorique plutôt âpre. Pourtant, en 1927, Eisenstein en avait caressé le projet, avant d’abandonner devant la difficulté de la tâche. En 2008, Alexander Kluge a repris l’initiative du réalisateur du Cuirassé Potemkine pour la mener à bien cette fois, et là aussi en suscitant l’intérêt du public et de la critique, à gauche comme à droite.

Le résultat, assez austère, a pris la forme d’un film de dix heures, présenté dans un coffret de trois DVD édité par Suhrkamp, l’équivalent de Gallimard en Allemagne. Alexander Kluge l’a intitulé Nachrichten aus der ideologischen Antike. Marx, Eisenstein, Das Kapital, ce qui peut se traduire par «Des nouvelles de l’antiquité idéologique. Marx, Eisenstein, le Capital».

À 76 ans, ce cinéaste intellectuel connu pour ses engagements à gauche et sa participation au renouveau du cinéma allemand dans les années 1960 s’est souvenu qu’il était aussi docteur en droit. Il a donc fait appel au philosophe Peter Sloterdijk, au réalisateur Tom Tykwer ou au biographe d’Eisenstein Oksana Bilgakova pour mener à bien son marathon marxiste dans lequel les entretiens sont ponctués de sketches, de saynètes ou de chansons, c’est bien le moins sur une durée de dix heures…

Dans une interview parue dans le quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung, le réalisateur des Artistes sous le chapiteau, perplexes (1967) et de L’Allemagne en automne (1978) consacré à l’histoire de l’organisation terroriste d’extrême gauche allemande Fraction Armée Rouge (RAF), déclarait ne pas chercher à ressusciter Marx considérant que la crise s’en était chargée. Il semble avoir vu juste car l’édition a été épuisée en quelques semaines et Surhkamp prépare un autre tirage pour 2009 en annonçant d’autres «essais filmiques» consacrés à Samuel Beckett, Thomas Bernhard ou Bertolt Brecht.

En 1857, lors de la grande crise financière qui vit se multiplier les faillites aux États-Unis à la suite de l’effondrement de l’Ohio Life and Trust Company, la Lehman Brothers de l’époque, Karl Marx écrivait : «Le crash américain est un plaisir à voir et il est loin d’être terminé». On se demande quelle aurait été sa réaction si on lui avait dit que la crise financière relancerait l’intérêt pour ses œuvres, essentiellement en Allemagne et au Japon. Car en France, 2008 n’aura pas été en librairie une année d’exception pour Le Capital.

Laurent Lemire - L’@mateur d’idées, 29 décembre 2008.


Portée par la crise, ladaptation manga du «Capital» est un succès

«Tout le monde le connaît, mais qui la lu ?», interroge le bandeau du livre. Apparemment, largument porte. Le Capital, de Karl Marx, qui vient de paraître en manga de poche — au prix dune tasse de café —, a été tiré à 50.000 exemplaires depuis sa mise en vente, le 15 décembre, précise Kosuke Maruo qui dirige chez léditeur East Press la collection «Tout lire en bande dessinée» spécialisée dans la reprise de grandes œuvres (Dante, Machiavel, Dostoïevski, Kafka…) comme de textes au lourd passé tel que Mein Kampf dHitler.

Outre la fiction, la violence ou la pornographie auxquelles, à l
étranger, on réduit trop souvent le manga, le genre permet de diffuser une masse dinformations et de connaissances. Ce nest pas la première fois que Le Capital est publié en BD, mais les versions antérieures suivaient le texte, alors que la nouvelle est romancée. Kosuke Maruo et son équipe — tous âgés de 20 à 30 ans — ont bâti un scénario permettant de «mettre en scène» les principales thèses de l’œuvre (théorie de la valeur, formation du capital, exploitation).

Cette fiction se déroule en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle. Robin s
associe à un capitaliste sans scrupules, Daniel, pour créer une entreprise placée sous la férule dun contremaître violent. Lhistoire sachève sur léchange entre Daniel qui estime que «le capital donne la valeur au travail» et Karl, louvrier, qui lance : «Nous ne sommes pas des esclaves !»

Un «attrape-nigaud» ?

Cette fiction ne fait pas l
unanimité des lecteurs sur la Toile. Les puristes y voient un «attrape-nigaud», outrageusement simplificateur. Avant la guerre, le marxisme a été le courant de pensée dominant du monde intellectuel japonais, celui qui permit de théoriser lessor rapide du capitalisme dans lArchipel avec, en toile de fond, limpérialisme occidental : à la fin des années 1920, la réflexion marxiste au Japon donnait lieu à des débats non sans échos avec ceux que suscitaient les thèses dAntonio Gramsci en Italie. Il demeura, au lendemain de la défaite, larmature conceptuelle du monde académique, comme le montre Curtis Anderson Gayle dans une rare étude en anglais sur le sujet (Marxist History and Postwar Japanese Nationalism, RoutledgeCurzon, 2003).

Si le marxisme en tant qu
idéologie a régressé au Japon comme ailleurs, létude académique de ses instruments conceptuels sest poursuivie : ainsi, dans le cadre du projet international en cours de la publication, en une centaine de volumes, des Œuvres complètes, de Karl Marx et de Friedrich Engels, entrepris par lInstitut dhistoire sociale dAmsterdam avec une cinquantaine de spécialistes de dix pays, des chercheurs japonais ont décrypté les manuscrits laissés par Marx pour la rédaction des deux derniers livres du Capital quils ont comparés à ceux dEngels : un travail qui a permis de mettre en lumière les ajouts ou suppressions introduits par ce dernier dans le texte final publié après la mort de Marx.

En éditant une version romancée du Capital, Kosuke Maruo a voulu répondre à une quête de compréhension : celle des laissés-pour-compte de la vague néolibérale, qui réfléchissent à leur situation. «Ce manga trouve un écho auprès des jeunes précaires qui cherchent à comprendre ce qui leur arrive», dit-il. Ils y chercheraient un diagnostic, établissant un parallèle — quelque peu rapide — entre la situation qui est la leur et «l
armée industrielle de réserve» décrite par Marx : celle qui permet de contenir les coûts de main-dœuvre.

Littérature prolétarienne

L
éditeur a été encouragé dans son projet par le succès inattendu dun chef-d’œuvre de littérature prolétarienne de la fin des années 1920, Le Bateau-Usine de crabe, de Takiji Kobayashi publié chez Shinchosha. Régulièrement réédité, ce court livre, qui raconte lexploitation et la rébellion de jeunes marins, a été vendu à plus de 500.000 exemplaires en 2008 alors qu'il ne dépassait pas les 5000 les années précédentes. Sa version en manga, publiée chez East Press, a atteint les 200.000 exemplaires.

Les dérives du capitalisme financier, les inégalités qui se creusent et le malaise des jeunes précaires, dont la fragilisation s
accroît, redonnent une actualité à la littérature de gauche.

Du temps de l
expansion des années 1960-1980 et par la suite, en dépit de la récession, la pauvreté a été traitée au Japon comme une question abstraite, et la littérature a pratiquement ignoré le monde du travail et des laissés-pour-compte. Comme Le Bateau-Usine de crabes, cette version romancée du Capital — quelle que soit sa simplification — peut faire découvrir quelque chose aux jeunes précaires sans aucune connaissance de la pensée politique ni aucune expérience des luttes sociales : que leur situation sinscrit dans une histoire et quils ne sont ni les premiers ni les derniers à subir ce que Marx nommait la «loi dairain du capital».

En tout cas, la détérioration de leur situation a déjà eu d
embryonnaires conséquences politiques : un regain inattendu dintérêt pour le Parti communiste. Après des années de stagnation, les adhésions ont légèrement augmenté en 2007.

Philippe Pons - Le Monde des Livres, 30 janvier 2009.


«On sait qu’Eisenstein souhaitait de tourner Le Capital. On peut d’ailleurs se demander, vu les conceptions formelles et la soumission politique de ce cinéaste, si son film eût été fidèle au texte de Marx. Mais, pour notre part, nous ne doutons pas de faire mieux. Par exemple, dès que possible, Guy Debord réalisera lui-même une adaptation cinématographique de La Société du spectacle, qui ne sera certainement pas en-deça de son livre.»
«Le cinéma et la révolution»,
Internationale situationniste no 12, septembre 1969.


Marx, Eisenstein et «Le Capital»

À propos de Nachrichten aus der ideologischen Antike. Marx, Eisenstein, das Kapital, d’Alexander Kluge, Filmedition Suhrkamp, Frankurt/Main, 2008.

La supposée «crise des idéologies» et la chute de l’Union soviétique ayant contribué à vider, non sans complaisance parfois, l’enfant du marxisme avec le bain du stalinisme, n’empêchent que d’aucuns s’attendent aujourd’hui à une «revanche marxiste», dans l’espoir d’un regain de transitivité artistique. Pourtant, ce n’est pas afin de mettre à l’honneur un -isme quelconque qu’est paru en décembre dernier un ouvrage pionnier tant sur le plan de l’édition que par l’esthétique qui s’y fait jour. L’ouvrage inaugure la Filmedition Suhrkamp tenue récemment sur les fonds baptismaux par la prestigieuse maison Suhrkamp, qui se lance dans l’exploitation de supports médiatiques nouveaux. L’esprit n’en demeure pas moins littéraire, remarque-t-on néanmoins.

D’un éclectisme notoire, Alexander Kluge occupe une place à part dans la sphère intellectuelle allemande contemporaine. Juriste de formation, il fait une entrée remarquée dans le monde artistique de l’après-guerre ouest-allemand. Son premier recueil de récits, les «Cours de vie» (Lebensläufe) lui vaut d’être reçu aux réunions annuelles du Groupe 47, dont le but affirmé était la rupture avec les techniques d’expression réaliste dominantes jusqu’en 1945 et de venir à bout d’un romanesque bourgeois assez refroidi par le constat des hécatombes de la Shoah. Représentant de la première heure du «Nouveau Cinéma allemand» (Neuer Deutscher Film), son premier long métrage «Anita G.» (Abschied von Gestern) remporte en 1966 le Lion d’argent au festival international de Venise, tranchant abruptement sur la mièvrerie du cinéma allemand pendant les années de vaches maigres au lendemain de la grande guerre. Depuis, Kluge n’a cessé d’observer et d’interroger les moyens médiatiques et la condition de l’art dans son rapport avec la société industrielle de type occidental, multipliant au fil des décennies les réflexions et expérimentations, jusqu’à s’emparer, à l’avènement des chaînes privées, du média télévisuel que depuis une vingtaine d’années il nourrit assidûment de magazines culturels de facture propre. Menant ainsi de front une carrière audiovisuelle avec une activité non moins prolifique d’écrivain, il revendique sans complexe la multimédialité, partisan d’une nécessaire complémentarité des techniques du texte, de l’image, du son. Toujours soucieux d’allier la théorie à la pratique, son attitude face à la problématique lancinante de l’écart entre créativité et réalité, s’inspire largement de la critique formulée dès 1947 par Adorno et Horkheimer dans la «Dialectique de la Raison» (Dialektik der Aufklärung). Son deuxième long-métrage, «Les artistes sous le chapiteau du cirque : perplexe» (Die Artisten in der Zirkuskuppel : ratlos, 1968), derechef récompensé au festival de Venise, cette fois-ci par un Lion d’or, constitue à ce titre un premier témoignage éloquent. Une quarantaine d’années plus tard, à 75 ans passés, Kluge n’a non seulement rien renié mais continue d’étonner, pour ne pas dire de détonner, comme le montrent ses travaux les plus récents qui renouent plus étroitement avec le cinéma, vingt ans après son dernier long-métrage.

Un peu plus d’un an s’est écoulé depuis que le grand Hall du Haus der Kunst de Munich s’animait durant trois journées consécutives d’un programme que son auteur avait conçu comme en guise d’un prolongement de la Mostra de Venise dont Kluge avait été l’invité d’honneur quelques mois auparavant. Cette performance mêlant projection de court-métrages, d’entretiens et de scènes enregistrés, en alternant avec des lectures de ses textes, le tout accompagné de commentaires en live de l’auteur, avait pour titre la devise qui éclaire sa production cinématographique depuis ses débuts : «L’utopie se fait meilleure à mesure que nous l’attendons». Dans ce même élan, Kluge avait subrepticement évoqué la folle idée qu’avait eue Sergueï Eisenstein de «cinéfier le Capital» de Karl Marx. Réitérant avec force sa devise, il propose ces temps-ci Nachrichten aus der ideologischen Antike. Marx – Eisenstein – Das Kapital, cycle de trois DVD orchestrant habilement extraits d’opéras, de films (dont un produit spécialement par Tom Tykwer, adaptateur du Parfum de Patrick Süskind), images et paroles diverses, passages de textes lus ou à lire, dialogues fictifs, entretiens avec des auteurs tels que Peter Sloterdijk, Hans-Magnus Enzensberger, Dietmar Dath, Durs Grünbein ou encore l’humoriste Helge Schneider, le tout formant un ensemble vaste (dix courtes heures, rien que ça !) et hétérogène où les éléments ainsi reliées se commentent mutuellement tout en renvoyant à l’idée nodale autour de laquelle elles gravitent : le projet jamais réalisé de Sergueï Eisenstein.

L’anecdote veut qu’à compter de 1927, à l’issue de la production du légendaire Cuirassé Potemkine, Eisenstein ait en effet projeté de traduire la «bible communiste» en langage de cinéma, encore muet en ce temps. Ni les gouvernements russes et français de l’époque, ni Hollywood n’accorderont de crédit à une gageure aussi extravagante. Comment transformer en images une œuvre toute de concepts, un sujet donc qui, en soi pauvre en images, ne se prêterait guère bien au traitement d’une caméra. Eisenstein rencontre alors James Joyce à Paris, lequel voit en lui le réalisateur à même d’adapter son roman Ulysse. Si Eisenstein ne va certes pas se saisir de ce projet supplémentaire, la rencontre de Joyce ainsi que la lecture de son chef-d’œuvre s’avèrent décisives quant à son travail entrepris autour du Capital : ainsi faudrait-il raconter celui-ci sur un schéma semblable à celui d’Ulysse, lequel transpose le long voyage du héros d’Homère en récit d’une unique journée de la vie de Bloom. Pour y suffire Eisenstein esquisse une dramaturgie non linéaire, composant avec des unités distinctes tournant simultanément autour d’elles-mêmes et autour des autres, de sorte à varier incessamment leur relation à l’ensemble.

Le projet n’aboutit jamais. Ce qui n’autorise pas pour autant à le conserver dans l’oubli, compte tenu du défi artistique exceptionnel qu’il cherche à relever. Si 60 ans après la mort d’Eisenstein, Kluge s’empare des notes qui en sont restées, c’est bien dans la perspective de ce questionnement des moyens du cinéma et, plus largement, de l’art en général, sollicitant lui-même toutes les formes et convoquant tous les «sens» (avec ce qu’impliquerait la polysémie du terme) en un lieu second permettant leur entrechoc critique : une forme d’hétérotopie en somme. L’absence de contraintes de temps liées à un format conventionnel, qualité essentielle du DVD, procure à la production comme à la réception l’espace nécessaire au déploiement d’une réflexion intellectuelle de pareille envergure. Cela n’est pas à dire que Kluge ait voulu remettre sur le métier une entreprise que n’avait pu réaliser son illustre collègue russe. Pas plus, d’ailleurs, qu’il ne s’agisse de célébrer le 190e anniversaire Karl Marx. Pourquoi Marx, se demanderait-on d’ailleurs, si le choix du sujet ne se veut d’emblée idéologique ?

Certes, Kluge n’élude point la question de savoir si Marx est dépassé, obsolète, sachant qu’à ses yeux comme aux yeux des autres intervenants l’analyse marxienne ne l’est en aucun cas : après tout, il en est suffisamment qui défendent le contraire au jour le jour et qui n’ont pas attendu le projet de Kluge pour le faire. Se plaçant dans la lignée d’Ernst Bloch, de Walter Benjamin, de Bertolt Brecht et d’Adorno, Kluge ne s’est au demeurant jamais caché de ses influences. Cependant, comme il l’affirme, c’est moins l’aspect économique du capital que son versant subjectif qui suscite son intérêt : «On voit comment l’histoire de l’industrie et l’être-là objectal de l’industrie tel qu’il est devenu sont le livre ouvert des forces humaines de conscience, la psychologie humaine telle qu’elle se présente…», cite-t-il en français. La production est affaire de l’Homme qu’elle façonne, tout comme, inversement, chaque produit est habité d’un éclat d’«âme». C’est la lueur de cette plus-value subjective de l’objet qu’il importe de rendre manifeste.

Faut-il «cloner» ou ressusciter Marx ? Dans tous les cas, ce n’est point en creusant là où l’on nous dit souvent, que nous risquerons de le retrouver. Les images des deux (sic) sépultures londoniennes du penseur nous en avertissent : l’officielle, surmontée d’un buste massif et gravée du célèbre mot d’ordre «Prolétaires de tous pays, unissez-vous», et puis la «véritable», une simple plaque à ras du sol et brisée dans un coin reculé, à demi vétuste du cimetière. Après tel constat, le regard de la tradition antique, celui d’Ovide, apparaît moins trompeur que l’actuel, s’il n’y avait encore l’humour pour nous tenir en éveil : savait-on que Marx exerçait en tant que conseiller lors du précédent G8 d’Hokkaido ? Kluge nous l’apprend à un moment où la crise financière mondiale en inquiète et aveugle plus d’un, conjoncture qui accompagnait déjà le projet qu’Eisenstein entreprit dans le sillage de la crise de 1929. Serait-ce à dire que l’Histoire se répète, comme tragédie d’abord, comme farce ensuite ?

Tobias V. Powald - Trans no 7, 8 février 2009
Revue de littérature générale et comparée.

Publié dans Théorie critique

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