25 ans de captivité pour Régis Schleicher

Publié le par la Rédaction

15 mars 1984 – 15 mars 2009 : 25 ans de captivité
Régis Schleicher est toujours en prison !

En prison, il y a une expression pour le décrire : «Il est sans cadavre». En prison, on a le sens du résumé factuel. Sans cadavre mais avec perpétuité, faut-il ajouter. Son nom, vous l’avez peut-être oublié, si vous l’avez jamais connu : Régis Schleicher, Action directe.

Entre militants et justice, le choc est frontal. Les premiers assument une responsabilité collective, et pourtant, ne discutent pas les faits, la seconde est censée s’attacher aux faits comme aux responsabilités individuelles. Disons que parfois, la justice cède à la tentation du lot, notamment en ce qui concerne les peines.

Ainsi donc, arrêté à 27 ans le 15 mars 1984 — il y a un quart de siècle — Régis Schleicher comparaît-il avec deux co-accusés en juin 1987 devant la cour d’assises spéciale pour y répondre de la fusillade de l’avenue Trudaine. Inutile de préciser que l’argumentaire ci-dessous n’est pas celui de l’intéressé, et ne l’a jamais été. Mais il est parfois bon de rappeler quelques faits élémentaires. En 1983, activistes italiens et français ont rendez-vous avenue Trudaine. Contrôle policier de routine, et en trois minutes, l’histoire du groupe bascule. Deux policiers viennent d’être tués, un troisième est grièvement blessé. Petit problème au procès, tout de même. Les nombreux témoignages, les expertises, tout indique qu’aucun des trois accusés présents n’a tiré.

Régis Schleicher, fils de syndicaliste, engagé très tôt dans l’extrême-gauche au moment où celle-ci se délite, se tait. En 1987, il est condamné une première fois à la réclusion criminelle à perpétuité, pour «complicité de tentative d’homicide», incrimination alambiquée, qui se décode : il en était, de toute façon. Quelques années plus tard, deux militants italiens sont jugés, dans leur pays, pour la fusillade Trudaine. Ils sont condamnés. L’un des deux, F.F., est depuis un certain temps en liberté. Un an plus tard, Régis Schleicher est condamné à la même peine pour sa participation à un braquage avenue de Villiers, qui a fait un mort, côté braqueurs. Cette fois, il s’agit de «tentative de meurtre».

Jamais Schleicher n’a dit un mot sur ses condamnations. Mais, puisqu’il est en train de battre tous les records de détention […], tout de même… C’est donc depuis sa cellule — il est alors, comme d’autres, abonné permanent des quartiers d’isolement des prisons — qu’il assiste à la suite, puis la fin d’Action directe, y compris les assassinats de Besse et Audran.

Lorsque s’achève sa période de sûreté, en 1999, il se trouve depuis de longues années à Clairvaux, la plus vieille des centrales françaises. Il présente en août 2000 un dossier de libération conditionnelle comme en rêvent les juges d’applications des peines.

Logement, examen du syndicat des correcteurs, qui s’engage par écrit à lui fournir du travail. Par trois fois recalé, il se joint en 2002 à une tentative d’évasion — soit deux portes explosées et dix minutes de sortie sur les toits : «J’éviterais ainsi l’inanité de constituer des projets de réinsertion dépourvus de sens», avait-il écrit au juge. En 2004, il se verra condamné à cinq années de prison supplémentaires ; un tarif plancher. Peut-être est-il apparu aux juges qu’en effet, les rejets absurdes et répétés de libération conditionnelle peuvent donner des envies de sauter les murs.

Régis Schleicher, côté média, est du genre taiseux. En 25 ans, il n’a guère répondu que deux fois à des questions écrites du Monde et de Libération, en 2005. Il vient alors de recevoir une quatrième décision du tribunal d’application des peines. Six pages enthousiastes, une expertise psy ravie de l’absence d’«impulsivité et instabilité» du sujet et un magistrat bucolique qui cite un extrait de lettre du détenu : «Vivre à la campagne, s’asseoir au bord de la rivière et regarder l’eau…» À croire que le TAP en a conçu un véritable attachement pour le prisonnier : il refuse une nouvelle fois de le libérer, puisqu’il a essayé de s’évader car on ne le libérait pas, si vous me suivez.

À Libération, Régis Schleicher fait une déclaration qui va lui coûter cher. «À vingt ans de distance, dit-il, force est de constater que l’hypothèse que nous défendions a failli. À moins d’obnubilation, de cécité intellectuelle et d’incapacité à comprendre le mouvement des choses, il convient d’accepter que le mouvement révolutionnaire et le mouvement social nous ont donné tort.» Puis : «De part et d’autre, la mort, le poids de l’absence, des existences brisées, la souffrance des proches. Le bilan humain est lourd. Dans tous les cas, la responsabilité des morts est la nôtre et dans “nôtre” il y a aussi mienne.» Il se réaffirme communiste.

Seul, parmi les intellectuels, Chris Marker aura relevé ces propos, qu’il cite en préface à la nouvelle édition du Fond de l’air est rouge : «Il est d’ailleurs incroyable que la seule autocritique intelligente et digne d’Action directe soit passée pratiquement inaperçue». Inaperçue, mais pas de tous. Pour nombre de «camarades», à commencer par ceux qu’on appelle les «quatre d’AD», Schleicher a trahi. Plus surprenant, il en va de même ou presque parmi ceux qui, tout en précisant d’entrée qu’ils condamnent les faits et gestes d’Action directe, demandent la libération des prisonniers.

Depuis, Régis Schleicher a publié un roman, Les Pacifiants [
Éditions Édite], présent au Salon du livre, en a écrit un second. Une femme l’attend. Il a un travail. Comme depuis dix ans…

«Pour lui comme pour d’autres», écrit Chris Marker, «le fond de l’air était, serait toujours rouge. Et le rouge toujours resterait au fond.»

Lorsqu’en novembre dernier Christian Klar, membre de la Raf, condamné pour son implication directe dans plusieurs meurtres, a été libéré, la justice allemande a déclaré qu’«un état de droit doit savoir renoncer à sa vengeance».

15 mars 2009, 25 ans pile, Régis Schleicher, qui a reçu un avis favorable à sa libération du Centre national d’orientation, est toujours détenu.

Bellaciao, 16 mars 2009.
Texte détourné de l’article de Dominique Conil
pour Mediapart, 28 novembre 2008.

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