Jean-Marc Rouillan privé de semi-liberté avec le concours des médias. Hospitalisé

Publié le par la Rédaction

Avec l’autorisation des éditions Agone, nous publions ci-dessous, précédé d’un bref commentaire de notre part, un large extrait de l’«Avant-propos de circonstance» du livre de Jean-Marc Rouillan à paraître le 17 mars 2009 : De mémoire (2) : Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone.

Que pense aujourd’hui Jean-Marc Rouillan des assassinats pour lesquels il a été condamné à deux reprises à la «réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 18 ans pour les faits de complicité d’assassinat» ? À dire vrai, nous ne le savons pas vraiment, et pour cause : il ne s’est jamais prononcé publiquement à ce propos parce que la Justice lui a interdit de le faire. Et qu’est-ce que chacun d’entre nous peut penser rationnellement, non de ses actes passés, mais du jugement que Jean-Marc Rouillan porte sur eux désormais ? Presque rien, pour la même raison.
Ce que nous savons, en revanche, c’est que de très nombreux médias ont condamné les propos que Jean-Marc Rouillan n’a pas tenus ; et que la justice a fait de même, en annulant la «libération en semi-liberté» dont il bénéficiait. Ce que nous savons aussi, c’est qu’aucun nouveau dossier de semi-liberté ne peut être présenté avant deux ans, alors que l’état de santé du condamné s’est aggravé [Lire sur le site des éditons Agone : «Rouillan bientôt lui aussi victime des “éliminatoriums de la République” ?» et, plus précisément, sur le site de cette publication, l’entretien accordé au magazine Le Mague : «Qui veut la peau de Jean-Marc Rouillan ?»]. Il a été hopitalisé le 7 mars.
Certes, ce ne sont pas les médias qui ont prononcé la sentence, mais ils ont contribué à rédiger l’acte d’accusation. Et désormais, ils se taisent…
Acrimed, 9 mars 2009
Observatoire des médias.

«Avant-propos de circonstance» (extrait)

[…] Durant ses vingt-cinq années d’incarcération, Jean-Marc Rouillan connut onze ans de quartiers de haute sécurité ou d’isolement ; puis les centrales de Lannemezan et d’Arles, où il a écrit tous ses livres [
À commencer par Je hais les matins (Denoël, 2001), alors qu’il était bibliothécaire bénévole (lire l’entretien paru dans Livres Hebdo le 5 décembre 2008) ; puis, par ordre d’édition : Paul des Épinettes, ou La Myxomatose panoptique (L’Insomniaque & Agnès Viénot, 2002) ; Le Roman du Gluck (L’Esprit frappeur, 2003) ; Lettre à Jules, suivi de Voyages extraordinaires des enfants de l’Extérieur (Agone, 2004) ; La Part des loups (Agone, 2005) ; Le Capital humain (L’Arganier, 2007) ; De mémoire I. Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse (Agone, 2007) ; Chroniques carcérales (Agone, 2008)], dont le dernier ­rassemble quatre ans de chroniques sur son quotidien ­carcéral, initialement parues dans le mensuel de critique sociale CQFD (Marseille).

Le 6 décembre 2007, Jean-Marc Rouillan obtient une «libération en semi-liberté» subordonnée, parmi d’autres obligations de «bonne conduite», à celle de «s’abstenir de toute intervention publique relative à l’infraction commise [
Arrêt du 4 décembre 2008 de la cour d’appel de Paris]».

Les éditions Agone engagent Jean-Marc Rouillan, le 17 décembre [
Sur l’accueil plein de tact et d’attentions organisé par la presse ce jour-là toute la journée en meute sous nos fenêtres, lire «Jann-Marc Rouillan raconte sa liberté», CQFD, no 52, 15 janvier 2008 ; «Jean-Marc Rouillan séquestré par les matons de la presse», Le Plan B, no 12, février 2008], dans le cadre du régime de semi-liberté : du lundi au vendredi, il quittait le centre de détention de Marseille (les Baumettes) à 7 heures pour se rendre dans nos bureaux et il rentrait à 19 heures en prison, où il ­passait ses week-ends. Il a participé, entre autres tâches, à la finalisation de plusieurs titres, dont le dernier est une ­ traduction du catalan consacrée aux Derniers Exilés de Pinochet [Xavier Montanyà, Les Derniers Exilés de Pinochet. Des luttes clandestines à la transition démocratique, trad. du catalan par Lluna Llecha Llop, Agone, 2009. Ce travail d’éditeur avait déjà commencé durant la préparation du dossier de libération conditionnelle, avec notamment l’édition des livres de Jean Pierre Levaray, Putain d’usine, suivi de Après la catastrophe et de Plan social (Agone, 2005) ; et Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003), préface de Michel Pialoux (Agone, 2006).]

À l’occasion de la parution du recueil de ses Chroniques carcérales, une conférence de presse avait été autorisée par le juge d’application des peines «anti-terroriste», dans les locaux d’Agone, le 21 janvier 2008 à 10 heures, du moment qu’elle se limitait à la presse écrite : ni radio ni télévision [
Cette conférence de presse a débouché sur la parution d’articles — notamment dans Libération, Le Monde et La Provence].

Furent ensuite inlassablement refusées à Jean-Marc Rouillan toute intervention en librairie (sur quelque thème que ce soit) ou dans tout lieu public (sur quelque territoire que ce soit). Quant à l’aménagement de son temps libre en dehors des horaires de travail (9 heures - 17 heures), Jean-Marc Rouillan a bénéficié, en tout et pour tout, de quelques soirées consacrées à des réunions éditoriales et de deux permissions dominicales.

Entre janvier et septembre 2008, des entretiens et comptes rendus de ses livres paraissent régulièrement, surtout dans la presse militante [
Signalons des interventions sur (…) et CQFD ; également deux interviews dans la presse officielle espagnole. (…)] ; non que tous les médias officiels (y compris la télévision) ne nous aient pas transmis régulièrement des demandes d’interviews, mais à chaque rappel de notre part des conditions de l’exercice — Jean-Marc Rouillan doit «s’abstenir de toute intervention publique relative à l’infraction commise» —, les demandeurs n’étaient plus intéressés «pour le moment»…

Courant septembre 2008, Jean-Marc Rouillan accorde deux interviews : l’une au correspondant de Libération à Marseille — qui paraîtra, dans des conditions normales, sous le titre «J’assume totalement mon passé mais je n’incite pas à la violence» [
Propos recueillis par Michel Henry, Libération, 2 octobre 2008. Sur les conditions de parution des deux entretiens, lire également «Rouillan : la chasse au scoop», Michel Henry, Libération, vendredi, 3 octobre 2008.] ; l’autre à un apprenti ­journaliste qui s’est d’abord présenté à lui comme correspondant du Monde, et fera finalement paraître son entretien dans L’Express du 2 octobre — après les refus du Monde, du Monde 2, du Journal du dimanche et du Nouvel Observateur.

De ce dialogue qui revient surtout sur ses engagements politiques aujourd’hui, on ne retiendra qu’une question : «Regrettez-vous les actes d’Action directe, notamment cet assassinat [de Georges Besse] ?», à laquelle Jean-Marc Rouillan a répondu : «Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique.»

L’Express met son «scoop» en ligne le 1er octobre à 8 heures [
En réponse au premier tchateur, qui accuse le pigiste de L’Express d’avoir «piégé» Rouillan en lui posant une question dont il savait parfaitement qu’elle faisait l’objet d’une «interdiction légale», rétorque notamment que Rouillan est «assez grand pour dire ce qu’il a à dire et en assumer, lui, les conséquences» ; pour conclure : «C’est de maternelle [qu’il] devrait sortir, pas de prison.»]. À midi, une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) relaie les propos de François Hollande sur Europe 1, qui se dit «choqué que Jean-Marc Rouillan n’ait aucun élément de regret, de contrition par rapport à ce qui s’est fait, l’assassinat [de l’ancien patron de Renault Georges Besse]» [Sans entrer dans le détail des fines tactiques politiciennes de cette déclaration, disons simplement que l’intention de Jean-Marc Rouillan d’intégrer le «Nouveau parti anticapitaliste» (NPA) que projette de faire émerger la LCR donnait l’occasion au PS de diaboliser la concurrence. On peut penser par ailleurs qu’il s’agit là de l’opinion officielle du PS, puisque, le dimanche 20 octobre, Ségolène Royal jugeait (sur Canal +) qu’il n’y avait «aucune hésitation à avoir […] : évidemment qu’il fallait renvoyer Jean-Marc Rouillan en prison puisqu’il a continué à prôner la lutte armée [et que] ses propos sont sans ambiguïté». (Sur les liens entre la condamnation de Jean-Marc Rouillan, son engagement dans le NPA et le rôle du PS en contexte de crise financière où «l’effondrement des certitudes libérales [accompagnaient] les entreprises de délégitimation de toute tentation de contestation radicale», lire «Action directe : justice sans fin», Le Monde diplomatique, 29 octobre 2009 ; sur l’instrumentalisation par la presse de l’engagement de Jean-Marc Rouillan dans le NPA, lire Marie-Anne Boutoleau, «Jean-Marc Rouillan et le NPA : CQFD plagié, l’information malmenée», Acrimed, 7 juillet 2008.)] ; l’AFP précisant que, «dans une interview à L’Express à paraître jeudi, Jean-Marc Rouillan laisse entendre qu’il ne nourrit aucun regret pour l’assassinat de Georges Besse».

Six heures plus tard, sous le titre «Rouillan risque le retour en prison pour son apparent manque de remords», l’AFP relaie cette fois le parquet, qui a demandé la révocation de la semi-liberté : «M. Rouillan a enfreint dans cette interview une des obligations qui pesaient sur lui, celle de s’abstenir de toute intervention publique relative aux infractions pour lesquelles il a été condamné»  ; l’AFP ajoutant son propre commentaire, selon lequel Jean-Marc Rouillan a «laissé deviner son absence de remords».

Le ton et l’interprétation sont donnés : une bonne part de la presse suivra, de La Croix au Figaro, à L’Humanité, Sud-Ouest, etc., en général mot pour mot [
Une divergence notable sous la plume de Michel Henry, qui, lui, ne cherche pas plus à extorquer qu’à tordre des propos, mais simplement les rapporte, en compagnie de quelques faits («Rouillan, le poids de ses mots, le choc de ses propos. Justice. L’ancien d’Action directe risque de perdre sa semi-liberté à cause d’une interview», Libération, 2 octobre 2008). Une tenue de courte durée pour le quotidien parisien, Matthieu Écoiffier entonnant deux jours plus tard la même ritournelle que la «justice anti-terroriste» et le reste de la presse officielle.] ; parfois avec un zèle humanitaire, comme sur RTL : «Rouillan ne demande qu’à retourner en prison ! [Propos d’Alain-Gérard Slama, qui poursuit : «Il ne doit pas avoir encore beaucoup de capacités intellectuelles, le pauvre bonhomme !» (RTL, «On refait le monde», 1er octobre 2008) ; lire «RTL remet Rouillan en prison», Le Plan B, no 16, décembre 2008.]»

Le jour même, le juge d’application des peines de Paris «compétent en matière de terrorisme» rendait son «ordonnance suspendant la mesure de semi-liberté» de Jean-Marc Rouillan pour avoir «profondément troublé l’ordre public» et afin «d’éviter tout contact avec les médias» [
On peut se demander si le juge d’application des peines n’est pas allé au plus simple en faisant peser sur le seul interviewé toute la charge du «désordre public», s’il n’aurait pas été plus efficace, dans la «défense des droits des victimes», dont l’État semble, dans cette affaire, si soucieux, de mettre plutôt derrière les barreaux le principal acteur du désordre : la presse]. Deux semaines plus tard, le 16 octobre, le régime de semi-liberté était révoqué par le tribunal de l’application des peines, «considérant que les propos de M. Rouillan sont l’expression de l’opinion de leur auteur sur les crimes commis par le groupe terroriste auquel il appartenait et pour lesquels il a été jugé et condamné et constituent une violation de l’obligation de sa semi-liberté [Arrêt du 4 décembre 2008 de la cour d’appel de Paris]».

Ces «trois semaines depuis lesquelles l’ancien terroriste d’Action directe a été réincarcéré pour des propos qu’il n’a pas tenus» — pour reprendre une formule de simple bon sens [
Pierre Marcelle, «César-Alexandre-Napoléon Sarkozy», Libération, 17 octobre 2008] — ont donné l’occasion à de nombreux plumitifs d’envergures diverses de s’afficher dans les médias, grands et petits, pour livrer leurs opinions, plus ou moins autorisées, sur les effets de quelques mots mis en scène par les mêmes médias [Rendre compte de toute la palette de sentiments humains que cette «question» donna l’occasion d’illustrer prendrait trop de place, mais on doit rendre hommage à la hauteur de vue et au discernement de Jacques Julliard : louant le «chef d’une entreprise nationalisée, Georges Besse, qui par son courage et sa rigueur morale honorait et servait la France», l’éditorialiste a demandé «Des excuses, vite…» dans Le Nouvel Observateur du 9 octobre 2008]. En pleine crise financière, certains ne perdaient ainsi pas le sens de leurs investissements moraux et des profits qu’on peut en espérer à la corbeille médiatique.

Ces trois semaines ont surtout montré l’efficacité de la machinerie journalistique pour faire croire au plus grand nombre que quelqu’un avait dit une chose qu’il n’avait pas dite. Car Jean-Marc Rouillan n’a jamais déclaré qu’il ne regrettait pas son passé mais qu’il ne serait autoriser à en parler que pour l’abjurer, et rien d’autre. Pourtant, en deux jours de rumeur médiatique, il commence par «laisser entendre qu’il ne nourrit aucun regret pour l’assassinat de Georges Besse» (AFP), puis il n’a «pas de regrets, pas de remords, pas même le début du commencement d’un doute» (Le Figaro) ; enfin ce «terroriste non repenti» qui, pour La Croix, «n’a fait état d’aucun remords» devient, pour LCI, un «assassin sans regrets» [
AFP et LCI, 1er octobre 2008 ; Le Figaro et La Croix, 2 octobre 2008].

On n’a pas lésiné sur les moyens mis en œuvre dans l’«exercice de la preuve», fabriquant de l’émotion à grands coups de sons et d’images d’archives pour développer ce «trouble de l’ordre public» que la justice se devait de faire cesser par une nouvelle condamnation — si on en croyait les responsables politiques et médiatiques.

Enfin la cour d’appel, en audience le 27 novembre, arrêt prononcé le 4 décembre, a tranché comme suit : «Considérant que M. Rouillan a exprimé une opinion sur les faits pour lesquels il a été condamné, fût-ce avec ­ambiguïté que le commentaire, d’ordre plus général dont il a complété ses propos concernant l’impossibilité de tirer de l’expérience un vrai bilan critique, n’a pas levée […] ; qu’en tout état de cause, la réponse de M. Rouillan à la question précise du journaliste [
Les attendus de l’appel précisent que le zélé et prévenant apprenti ­journaliste a «indiqué dans un courrier» à la cour que «M. Rouillan ne lui a pas demandé de supprimer cette partie de l’entretien»] ne peut apparaître aux victimes de cet acte, protégées au premier chef par l’interdiction transgressée, que comme l’expression publique de son opinion sur les crimes commis ; que les propos de M. Rouillan constituent une violation de l’obligation de la semi-liberté qui lui avait été accordée pour une durée d’un an à compter du 17 décembre 2007 ; qu’il convient de confirmer le jugement du tribunal de l’application des peines qui a prononcé le retrait de la mesure [Arrêt du 4 décembre 2008 de la cour d’appel de Paris]

Voilà un exposé des faits qui fournit quelques éléments de comparaison sur la palette des raisons qu’au cours de la vie d’un même individu l’État invoque pour l’envoyer derrière les barreaux ; et sur le rôle des médias dans ce processus. On pourrait aller plus loin dans la comparaison en regardant le traitement par nos justices des crimes politiques selon que l’État et les multinationales en sont les cibles ou les commanditaires [
Pour l’ensemble des exemples cités et quelques autres, lire Jean-Marc Rouillan et Thierry Discepolo, «On dit bien que la justice est aveugle», texte daté d’avril 2007, remis en ligne en octobre 2008 sur le site «Les mots sont importants»]. Mais cela nous mènerait trop loin : on verrait reparaître les fantômes de Maurice Papon et de quelques grands patrons condamnés pour collaboration (comme ceux de Michelin et de L’Oréal ou des principales banques) toujours en poste après la Libération. Si on allait regarder en Allemagne et Amérique du Sud, on verrait d’importants responsables du régime nazi finissant paisiblement leur vie. Puis on réaliserait qu’au Chili les militaires de la junte de Pinochet vieillissent en paix pendant que des militants ayant lutté contre ce régime sont toujours interdits de retour malgré la «transition démocratique» [C’est le sujet du livre déjà cité de Xavier Montanyà sur Les Derniers Exilés de Pinochet]. On croiserait aussi les officiers bien vivants de l’OAS, qui, après une série d’amnisties, bénéficient désormais — grâce à l’article 13 de la loi du 23 février 2005 — d’une indemnisation pour compenser l’absence de leurs cotisations de retraite durant leur exil forcé ou leur emprisonnement. On ne s’arrêterait plus ! […]

Les éditeurs

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