La bataille des rails...

Publié le par la Rédaction


Parce qu’ils sont nécessaires aux flux économiques, parce qu’ils imposent un modèle de société, expulsent, privatisent ou collaborent avec l’industrie nucléaire, les trains sont un terrain de luttes.

Le blocage matériel de voies de chemin de fer que le gouvernement français a tant bien que mal cherché à monter en épingle en tant que projet «terroriste» est en fait répandu comme outil d’action politique en France… et en Europe. Ici des actions de ce type se sont multipliées ces dernières années dans le cadre de grèves de cheminots en 2007 ou de mouvements qui comme celui contre le CPE en 2006 en appelèrent à un blocage de l’économie. Ailleurs en Europe, dans le Val de Suza et au pays basque contre la construction de lignes de Trains à Grande Vitesse, ou encore en Allemagne, ce type de sabotage est relié à des luttes populaires. D’ailleurs le 8 novembre dans la nuit même où des crochets métalliques étaient posés sur les caténaires des lignes SNCF en France, des sabotages sur les boîtiers électriques des trains ont eu lieu en Allemagne et des milliers de personnes se sont employées à bloquer les voies de chemin de fer par tous les moyens.


En Allemagne, les transport de déchets nucléaires (connus sous le nom de Transports CASTOR) sont tous les ans confrontés à des mobilisations massives, notamment des habitant-e-s de la région rurale où sont entreposés les déchets. L’utilisation de crochets métalliques accrochés sur les caténaires des lignes de train (Hakenkrallen) n’est d’ailleurs pas apparue le 11 novembre. Cette méthode, qui laisse selon les médias les experts de la SNCF pantois, avait notamment déjà été utilisée dans le cadre des blocages de ces transports de déchets. En parallèle des manifestations de masse visant à submerger les rails, ont en effet lieu un grand nombre d’actions de sabotage contre les lignes de trains. Il s’agit de stopper, retarder ou perturber le transport lui-même, ou de viser la Deutsche Bahn d’une manière plus générale à cause de sa collaboration avec l’industrie nucléaire.


Les formes que prennent ces actes de sabotage témoignent de la créativité de leurs auteurs face à la mise en place de dispositifs policiers très lourds sur le trajet du «castor» : des crochets métalliques accrochés sur les caténaires (Hakenkrallen), des attaques incendiaires contre les boîtiers de signalisation des lignes, des dispositifs de blocage sur les rails (Hemmschuhe), des inondations provoquées pour creuser les fondements des rails, des barrages sous diverses formes sur les routes et sur les rails. Il peut s’agir aussi bien de personnes s’enchaînant aux rails ou à des blocs de béton construits sous les voies, que de troncs d’arbres renversés ou encore d’impressionnantes barricades de tracteurs imbriqués les un dans les autres. Des destructions du matériel de la police (antennes de haut débit, véhicules, logements) ont aussi lieu pour perturber les transports et la répression. [Une liste assez bien fournie recensant les actions de ces dernières années est trouvable dans la zeck 147, en allemand] En France des actions de moindre ampleur ont été aussi régulièrement menées par des anti-nucléaires sur le passage des trains. C’est en s’enchaînant à des rails lors d’une de ces actions que Sébastien Briat a été écrasé par un train de déchets en novembre 2004 vers Nancy, malgré les précautions prises pour prévenir du barrage humain. Même si ce type d’enchaînement ne s’est pas arrêté pour autant, ce fait tragique entre autres, a pu participer ici à ce que des personnes privilégient des sabotages matériels à des barrages humains.

Des caténaires et un crochet doré…

D’ailleurs, au moment où une personne reste en détention provisoire en France, arrêtée dans le cadre d’une enquête suite à des actes de sabotage contre des lignes de TGV par des crochets métalliques, et finalement soupçonnée d’avoir formé et dirigé une association terroriste, il est intéressant de rappeler que l’État allemand avait déjà tenté il y a dix ans de répondre à des sabotages de ce type par une procédure «anti-terroriste» de grande ampleur… mais sans grand succès, entre autres du fait d’un soutien large et offensif.


Le 7 octobre 1996 des crochets métalliques furent fixés simultanément sur des caténaires dans douze endroits en Allemagne, puis le 25 février 1997 sur encore huit autres en Allemagne du nord. Un communiqué détaillé exigeant de la Deutsche Bahn l’abandon des transports nucléaires fut envoyé par «des groupes autonomes». La direction centrale de la Police judiciaire ouvrit une enquête anti-terroriste (pour association terroriste selon le paragraphe 129 a) et le 6 juillet 1999 plusieurs perquisitions eurent finalement lieu.

Une personne fut inculpée par la suite pour avoir «porté atteinte à la vie et à la santé des voyageurs du fait de la destruction de la ligne électrique alimentant le train». Elle était également accusée de «faire partie d’une association à but terroriste visant, par des sabotages de lignes de train, à empêcher le transport des déchets nucléaires et à troubler la société dans son entier d’une manière révolutionnaire». Après les perquisitions, les enquêteurs avaient déclaré que les documents trouvés donnaient des indications sur la préparation et la réalisation des actions, sur la communication des membres du groupes entre eux, sur la conception de leur organisation «à but terroriste» et sur le fait que la personne accusée soit soi-disant située dans le haut de la hiérarchie des «groupes autonomes». [
Ce résumé s’appuie sur la documentation du groupe de soutien »Goldene Hakenkralle«]


À partir de 1999, le groupe de soutien »Goldene Hakenkralle« («crochet doré en forme de griffe») a, avec une attitude offensive face aux accusations, mené des actions variées. Dans le cadre d’actions spectaculaires de visibilisation de l’affaire, un «crochet-griffe doré» géant de plusieurs mètres a par exemple été construit (en utilisant des tuyaux en plastique et du papier métallisé). Malgré des tentatives d’interdiction qui firent scandale, la «sculpture» a finalement connue une cérémonie d’inauguration en bonne et due forme devant la gare centrale de Brême. Une exposition intitulée «Autour du crochet-griffe, de la résistance et de la solidarité» a été organisée dans plusieurs lieux et la sculpture dorée a fini sur le toit du squat la Rote Flora à Hambourg où elle a été illuminée pendant plusieurs semaines.

L’enquête fut finalement close dans le silence, sans procès et sans condamnation, en 2003, non sans avoir permis, comme souvent dans ce genre de cas, de rassembler un grand nombre d’informations sur des groupes et personnes s’inscrivant dans des politiques antagonistes.


… et la «piste allemande» flamboyante des enquêteurs

Un rapport de police allemand du 8 novembre 2008 relève, à côté de nombreux blocages assez efficaces sur le trajet du «castor», des attaques incendiaires contre des boîtiers de signalisation sur la ligne Hamburg-Berlin en Brandeburg dans la nuit du 7 au 8 novembre, au même moment où les trains français ont été bloqués par les fameux crochets métalliques. Des allumes-feu auraient été trouvés lors des interventions des pompiers. Un porte-parole de la police nationale évoquait un lien éventuel avec le transport des déchets nucléaires qui avait lieu au même moment. Il précisait néanmoins qu’aucune lettre de revendication n’aurait été trouvée.

C’est peu après que les sources proches des enquêteurs anti-terroristes français commencent à parler de la piste allemande, en évoquant une lettre revendiquant des attaques simultanées contre des lignes de chemin de fer en Allemagne et en France. Un rapport du 15 novembre de la Sous-direction antiterroriste de Paris, publié le 22 novembre sur le site de Mediapart à Paris, cite cette lettre en précisant qu’elle aurait soi-disant été envoyée au Berliner Zeitung, quotidien allemand. Mais les médias, relayant la propagande policière sur une mystérieuse «cellule invisible» agissant pour déstabiliser l’État sont d’abord restés silencieux sur la question. Cette omission vient-elle du fait que ces sabotages auraient semblé bien moins insolites, dramatiques et isolés s’ils avaient pu apparaître comme reliés à des luttes en cours et à des pratiques largement partagées, en l’occurrence au même moment outre-Rhin. La collusion possible avec les anti-nucléaires allemands cadrait d’abord mal avec le portrait du monstre que l’État cherchait à créer. Ce lien à double tranchant pour l’État n’est apparu timidement dans les voix officielles que plus tard, mais dans le but étroit cette fois d’étayer la thèse des contacts «terroristes» internationaux de la «cellule invisible».

C’est seulement le 13 décembre 2008, que la TAZ, journal berlinois de gauche écologiste, se décide à publier un article mentionnant cette lettre en la mettant en lien avec les arrestations du 11 novembre en France : «Dans la nuit du 8 novembre, des lignes de chemin de fer allemandes et françaises ont été simultanément cibles d’actes de sabotage — au moment du transport de déchets nucléaires — mais sur des endroits éloignés du trajet. Des opposants au nucléaire revendiquaient cette action dans une lettre intitulée “Parce que nous avons ras le bol” arrivée en novembre à la TAZ : “Avec des attaques incendiaires et des crochets métalliques, […] nous avons dirigé aujourd’hui aux aurores notre colère contre les lignes de transport de (déchets) nucléaires.” La lettre est signée “en souvenir de Sébastian”.» [
Traduit de Die Tageszeitung, 13-14 décembre 2008]

Le 15 décembre 2008, l’AFP publie une note sur son site disant avoir obtenu une copie de la lettre. La note cite aussi Bascha Mika, la rédactrice en chef de la TAZ : «Le Tageszeitung a décidé de ne pas publier le document car nous ne l’avons pas trouvé assez intéressant d’un point de vue journalistique. […] Nous ne l’avons transmis à personne et aucune autorité ne nous a jusqu’à présent interrogés à ce sujet.»

Dans un article du 16 décembre la correspondante à Paris de la TAZ se voit obligée de revenir sur les confusions autour de cette lettre : «Les enquêteurs anti-terroristes français cherchent dans la scène autonome allemande des explications quant aux faits survenus la nuit du 7 au 8 novembre 2008 sur des lignes TGV. Une lettre de revendication en allemand envoyée à la TAZ semble nourrir actuellement les enquêtes. Le texte, non daté revendique les attaques simultanées sur quatre lignes de chemin de fer en France et quatre lignes en Allemagne et sur “plusieurs lignes dans les environs de Berlin”, dans cette même nuit quand le train de déchêts nucléaires était sur le chemin de La Hague vers Gorleben. Dans sept paragraphes, l’écrit explique les actions entre autres en les liant à la résistance contre l’énergie nucléaire et les lieux de stockage de déchets nucléaire à Gorleben et Asse, ainsi qu’en réaction au “sauvetage étatique du capitalisme”. Paradoxalement, les enquêteurs anti-terroristes connaissaient le contenu de cette lettre depuis plusieurs semaines déjà puisque le rapport d’enquête publié sur le site de Mediapart à Paris citait cette même lettre de revendication. […] Il est relativement mystérieux que les enquêteurs français prétendent savoir quand et où la lettre aurait été envoyée et arrivée. Le document parisien soulève que la lettre aurait été envoyée d’Hanovre le 9 novembre et serait arrivée le 10 novembre. De plus, les enquêteurs déclarent que le destinataire de la lettre aurait été la Berliner Zeitung. Le Berliner Zeitung a pourtant nié publiquement avoir reçu cette lettre. […] Et la TAZ ignore l’existence d’une enveloppe tamponnée indiquant un éventuel lieu d’expédition.» [T
raduit de Die Tageszeitung, 16 décembre 2008]

Face à cette situation embrouillée, des choix stratégiques se posent pour les personnes impliquées dans le soutien aux personnes incarcérées actuellement et luttant plus largement contre l’antiterrorisme comme outil policier de plus en plus puissant face aux résistances politiques. Quelle résonance politique donner à une lettre de revendication dont le contenu ne se fait connaître qu’à travers des traductions fragmentaires dans les rapports de police et dans les médias ? Que les auteurs des sabotages en France aient choisis de ne pas poser de revendications officielles, ou que leurs revendications aient été passées sous silence, n’est-il pas important de montrer que leurs actions entrent néanmoins fortement en résonance avec de nombreuses autres menées au même moment outre-Rhin sans qu’on leur ait cette fois accolé le même type de propagande anti-terroriste qu’en France ?

Toujours est-il que la répression s’organise au niveau européen : selon le Journal du Dimanche du 14 décembre, les enquêteurs français coopèrent avec la police judiciaire fédérale allemande et la police italienne sur cette affaire. Le fait d’avoir clos sans poursuite l’enquête anti-terroriste concernant les crochets métalliques sur des lignes de train en 2003, n’a évidemment pas empêché la police judiciaire allemande de communiquer maintenant les noms des suspects de l’époque aux enquêteurs français sur leur «piste allemande». Une tendance est donc mise en évidence par cette coopération policière : l’échange d’information entre les polices nationales concernant les personnes impliquées dans des milieux anti-autoritaires se fait de plus en plus sur la base de similitudes prétendues d’idées, de façons d’agir et de s’organiser entre différents groupes et dépasse ainsi largement les enquêtes sur des actes précis.

Il est d’autant plus urgent de faire connaître aussi plus largement la grande variété des stratégies offensives inventées dans des contextes locaux précis à l’encontre de cette répression afin d’être mieux préparés à les adapter à d’autres contextes.

Plus généralement, cette histoire rappelle que l’Histoire officielle n’est jamais qu’une grille de lecture déterminée. Elle est mise en avant ou omission soigneusement organisées de certains faits par les pouvoirs en place et généralement docilement relayée par les médias. À nous de leur opposer nos récits et parti-pris antagonistes.


Luther Blisset




Extrait du tract «Sur les sabotages de voies de chemin de fer»
En période de crise économique du système capitaliste qui organise lui réellement l’appauvrissement et la terreur sur à peu près la totalité de la population mondiale, il peut paraître dérisoire et symbolique d’un cruel aveuglement idéologique de crier au loup pour quelques dizaines de trains retardés. Dans un monde qui fonce droit dans le mur, il y a pourtant peut-être quelque chose de salutaire à suspendre l’agencement du quotidien, les flux à grande vitesse de travailleurs, cadres, businessmen, traders, marchandises, déchets nucléaires sur lesquels se basent la machine à exploiter.
S’attaquer au TGV, c’est aussi viser une certaine forme de l’organisation sociale, comme en témoigne les résistances populaires à la construction des lignes à grande vitesse au pays basque et dans le Val de Suza italien, aussi bien pour ce qu’elles impliquent en terme de restructuration locale que par refus du modèle économique qu’elles composent. Car même si dans certains articles on nous dit que les saboteurs s’en sont pris au «sevrice public», il est assez clair que lorsqu’on parle de TGV aujourd’hui, on parle d’une structure en voie de privatisation, qui vend de plus en plus cher le droit de se déplacer, précarise ses travailleur-e-s, et a pour fonction principale d’assurer le transport constant de main d’œuvre, nécessaire à l’économie hors-sol.
On peut le voir comme une manière parmi tant d’autres d’interroger concrètement le dogme sacré de la croissance économique, décrié aujourd’hui par une bonne partie de la population (qui en subit les effets quotidiens). Le fait d’entretenir cette capacité de blocage et de perturbation matérielle sera donc décisif pour ceux et celles qui entendent encore réorienter la société sur d’autres rails, pour construire les rapports de force des luttes présentes et à venir.


Le point sur les différentes affaires
(pour l’historique, cf. les précédents numéros de Blabla)

- Fumigènes de Vincennes : Ivan est toujours sous contrôle judiciaire, Bruno, qui lui s’y était soustrait, est toujours en fuite.
- Dépanneuse de police : Isa, Juan et Damien sont poursuivis pour avoir tenté d’incendier un véhicule de police durant la période agitée des Présidentielles. Isa a été relâchée sous contrôle judiciaire après un an de détention, Juan et Damien sont toujours sous les verrous. Farid, qui avait été arrêté en même temps qu’Isa, est lui aussi poursuivi et sous contrôle judiciaire pour son appartenance à la mouvance anarcho-autonome.
- Sabotages SNCF : Sur les dix personnes placées en garde à vue en novembre, neuf sont mises en examen. Quatre ne sont pas poursuivies pour les sabotages, mais seulement pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» (en bref, on les accuse seulement d’être proches des autres, mais ça suffit pour être traité de terroriste). Sur les cinq autres, seul Julien est maintenu en détention, accusé d’être le chef de la «cellule terroriste».



PS : Tremblez Bourguignons, l’ultra-gauche est à vos portes !
Le Bien Public ne pouvait évidemment pas passer à côté de l’agitation médiatique autour de l’affaire des sabotages SNCF. C’est Gilles Dupont, dont la principal vertu journalistique tient dans sa fréquentation assidue de la place Suquet, qui s’y colle. Malheureusement, il semble que ni le journaliste, ni les flics qui lui font la dictée ne soient très forts en géographie, puisqu’alors que l’un des sabotages a eu lieu dans l’Yonne, l’article, intitulé «L’ultragauche menace-t-elle les caténaires en Bourgogne ?», commence par annoncer que la région a été épargnée par les saboteurs d’ultragauche…
Pour le reste, on apprend qu’une ligne près de Cluny avait été visée par un acte de sabotage lors du mouvement des cheminots en novembre 2007, et que «l’ultragauche, forme de mouvance anarcho-autonome, composée de nihilistes “potentiellement violents” […] serait peu représentée en Côte-d’Or», avec une trentaine de membres, qui s’illustreraient par des «violences lors des manifestations» (!). C’est vrai que la Bourgogne talonne la Grèce dans le classement mondial du lancé de cocktails Molotov…
De toute façon, on ne demande pas au BP d’écrire autre chose que des âneries dès l’instant où il s’agit de traiter d’autres sujets que le loto du comité de jumelage de Brochon-Weinolsheim.
Pour les sujets plus sérieux (avec tout le respect qu’on doit par ailleurs au travail d’ouverture culturelle initié par ce comité), il y a Blabla.

Blabla no 9, mars 2009 / Brassicanigra.

Commenter cet article