Gwadloup : Grev la ka kontinyé !

Publié le par la Rédaction

Des gendarmes mobiles pour empêcher le LKP de pénétrer dans les entreprises guadeloupéennes

Le collectif syndical met la pression, tandis que les patrons dénoncent ses méthodes «musclées»…

Un millier de personnes, réunies à l’appel du collectif guadeloupéen LKP, ont manifesté ce lundi dès 9h locales (14h à Paris) devant les portes closes d
un vaste centre commercial de Baie-Mahault. Laction sest déroulé dans le calme, avec pour but avoué de forcer les propriétaires à signer laccord sur les salaires.

Un peu plus tôt, le préfet de Guadeloupe Nicolas Desforges avait annoncé la mise en place de gendarmes mobiles pour «éviter l
irruption de manifestants dans les entreprises» évoquée par le leader du LKP Élie Domota.

«Nous allons passer d’entreprise en entreprise»

Car en une phrase, ce dernier a mis fin aux espoirs d
une sortie de crise. «La grève se poursuit», cest donc bien ce «lundi après-midi», et non dimanche comme attendu, que le LKP se prononcera sur une éventuelle suspension de la grève générale en Guadeloupe, faute dengagement écrits du préfet.

«Non seulement nous allons demander l
extension de laccord, mais nous allons passer dentreprise en entreprise pour le faire signer», a prévenu le porte-parole du LKP. Estimant dans un premier temps que «le droit de manifester est libre», le préfet a finalement estimé qu«on peut difficilement imaginer quun accord soit arraché sous la contrainte, car il ne présenterait aucune valeur».

Le LKP veut du noir sur blanc

Le LKP attend donc un protocole d
accord signé par le préfet et recensant la totalité des avancées obtenues lors de la négociation. Il a cité en particulier la liste des 100 produits de base susceptibles de bénéficier dune baisse des prix. «Il nous a dit quil va nous lenvoyer demain pendant la matinée ou en début daprès-midi», a annoncé Élie Domota.

Selon le préfet, c
est «une réunion technique» regroupant État, LKP et représentants de la grande distribution qui est prévue ce lundi pour boucler la liste des produits susceptibles de faire lobjet dune baisse de prix.

Les «méthodes musclées» du LKP

Willy Angèle a de nouveau dénoncé les «méthodes musclées» du collectif. Le président du Medef en Guadeloupe affirme, dans un entretien au Parisien, qu
«il ny a pas eu de grève générale» en Guadeloupe mais «une fermeture par la force des entreprises». Selon lui, «80 à 90% des salariés ne faisaient pas grève».

Le représentant du patronat a également estimé que les dépôts de bilan d
entreprises guadeloupéennes, après la grève, devraient «se traduire par 10.000 à 14.000 suppressions demplois» et craint un taux de chômage à «plus de 30%» dans lîle.

Rentrée des classes

Après presque six semaines de paralysie, le préfet Nicolas Desforges avait lancé samedi un appel «solennel» devant la presse, affirmant que «l
essentiel» des revendications du collectif intersyndical LKP était «acquis», notamment la plus «emblématique» portant sur la hausse de 200 euros des bas salaires.

Nicolas Desforges avait réclamé que la rentrée des classes ait lieu «normalement» ce lundi. Sans attendre l
appel du préfet, de plus en plus de commerces lèvent leurs rideaux un peu partout dans lîle. Toutes les stations service sont désormais ouvertes.

Presse jaune :
20 minutes, 2 mars 2009 (16h30).


Guadeloupe : Un millier de personnes manifestent devant un centre commercial

Un millier de personnes, réunies à l’appel du collectif guadeloupéen LKP, manifestaient dans le calme lundi devant les portes closes d’un vaste centre commercial de Baie-Mahault (8 km à l’ouest de Pointe-à-Pitre), a constaté un journaliste de l’AFP.

«L’idée c’est que nous contraignions (les propriétaires) à signer l’accord» sur l’augmentation de 200 euros des salaires, rejeté par les organisations patronales majoritaires dont le Medef, a expliqué Charlie Lendo, secrétaire général adjoint de l’UGTG, en tête de cortège.

«Nous avançons tranquillement», a souligné le responsable. «Il n’est pas question qu’il y ait des actions intempestives.»

Rassemblés peu après 09H00 (14H00 à Paris) sur le parking d’un vélodrome situé de l’autre côté de la voie rapide menant au centre commercial, les sympathisants du mouvement, qui conduit la grève générale depuis 42 jours, se sont mis en mouvement à 09H45.

Encadrés par le service d’ordre du LKP, ils ont coupé la voie rapide, bloquée à la circulation, et emprunté dans le calme la rampe menant au parking du centre commercial propriété du groupe Hayotte, qui compte 180 boutiques, dont un hypermarché Carrefour.

Sur le parking désert, une demi-douzaine de gendarmes mobiles observaient leur progression.

Arrivés au porte de l’hypermarché, protégées par deux fourgons de gendarmes mobiles, les manifestants se sont regroupés en carré, et ont écouté les responsables syndicaux qui prenaient la parole les uns après les autres.

«On va faire appel au patron», une grande fortune de l’île, symbole de ceux qu’on appelle ici «les profiteurs», a expliqué Max Céleste, dirigeant de Combat ouvrier (Lutte ouvrière), membre du LKP. Il a toutefois précisé qu’il avait peu d’espoir de le rencontrer : «Ce sont des gens qu’on appelle les sans-visage.»

«Même s’il ne signe pas aujourd’hui, les travailleurs se chargeront de faire signer l’accord de gré ou de force», a-t-il précisé.

Presse jaune :
AFP, 2 mars 2009 (18h03).



Guadeloupe : Les pratiques musclées des militants du LKP

Les chefs du collectif «contre la profitation» usent de la manière forte pour rallier à leur cause une population qui redoute le durcissement du conflit.

L
homme doit avoir à peu près la cinquantaine. Il a les tempes grisonnantes et porte une casquette de base-ball sur la tête. Sans doute enseignant de profession, membre de la FSU, il est lun des porte-parole du LKP, le collectif «contre la profitation» à lorigine de la grève générale qui paralyse depuis maintenant trente-cinq longs jours la Guadeloupe. La scène se déroule lundi dernier devant lentrée du port autonome de Pointe-à-Pitre. Depuis plusieurs heures déjà, Élie Domota, le leader charismatique du LKP, lui-même fonctionnaire auprès de lANPE, est enfermé dans une petite salle du bâtiment avec le préfet et les représentants du patronat. Les négociations piétinent. Comme depuis un mois. Dehors, les fidèles de Domota séchauffent au rythme de la chanson créée pour loccasion : «La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo» («La Guadeloupe, cest à nous, la Guadeloupe, ce nest pas à vous»).

L
homme à la casquette de base-ball prend alors un micro. Et dit en créole : «Si vous voyez des magasins ouverts, allez les voir !» Traduction : faites-les fermer ! Dans la foule, galvanisée par des heures dattente, des poings se lèvent. On acquiesce de la tête. Pas question que des «traîtres» de commerçants brisent «lunité» du mouvement. Après la trêve du week-end, pour cause de recueillement à la mémoire de «Jacky» Bino, le syndicaliste tué la semaine dernière dans des circonstances toujours à élucider, quelques commerçants avaient en effet tenté de rouvrir lundi matin dans le centre-ville. Plus ou moins ouvertement, dailleurs, certains laissant le rideau métallique à moitié baissé. Dautres filtrant le client devant leur magasin officiellement fermé.

La crainte des représailles est toujours vivace. Les témoignages de pressions exercées par les gros bras du LKP sont nombreux. Les menaces graduées. Du simple avertissement aux menaces physiques. Quand ce ne sont pas des insultes racistes lorsque le commerçant n
est pas «pays». Ce lundi, donc, après que notre homme à la casquette a harangué la foule, des petits groupes se sont ainsi dispersés dans la ville. «On a dit fermé, pas ouvert», répétaient-ils, en tapant du poing contre les rideaux métalliques des magasins. Cette fois, pas de blessé. Juste le bruit des coups donnés sur les rideaux. Les commerçants se sont exécutés. Résignés, un nœud à lestomac.

«Posture de victimes»

Depuis le début du conflit pourtant, plusieurs cas de «tabassage» de commerçants ou de chefs de petites entreprises sont à déplorer. Au moins une dizaine de signalés, sachant que la plupart n
osent pas porter plainte. Comme cet Haïtien. Alors qu«on» lui demandait de «se solidariser» avec le mouvement, il eut le toupet de répondre : «Jai connu les Tontons macoutes, cest pas vous qui allez me faire fermer !» Il a été roué de coups. Son entreprise est désormais fermée. Cette restauratrice de Pointe-à-Pitre, installée en Guadeloupe depuis une quinzaine dannées, sest, quant à elle, fait traiter de «sale putain de blanche» pour avoir tenté douvrir. Ce mois-ci, elle ne pourra pas donner de salaires à ses deux employés, pourtant des «locaux». Ni à elle-même.

Comme souvent aux Antilles, confie un béké, «on lâche de temps en temps les chiens» en période de crise. On se cherche des boucs émissaires : «Selon la saison, le coupable, c
est le béké ou le Chinois. Parfois, cest lÉtat. Dautres fois encore, ce sont les métropolitains.» Bref, il faut attendre que ça passe. «Le plus terrible, cest que les Guadeloupéens se remettent rarement en question. Ils se complaisent dans une posture de victimes. Et portent toujours en eux la blessure de lesclavagisme dont leurs aïeux furent victimes. Quant à la réussite du voisin, elle est toujours suspecte», ajoute-t-il avec fatalisme. Le mouvement, entamé maintenant depuis près de six semaines, a néanmoins trouvé ses limites tolérables, en défiant lÉtat de droit. Lentrave à la liberté du commerce, même si trois commerçants seulement ont osé porter plainte à Pointe-à-Pitre, est manifeste. Pour ne pas jeter de lhuile sur le feu depuis les quatre nuits de violence de la semaine dernière pendant lesquelles des tirs à balle réelle ont été constatés, la police se fait discrète dans les rues. Dune certaine façon, les «amis» du LKP ont les mains libres pour imposer leur loi. Élie Domota le répète chaque jour : «Seule la pression populaire peut faire pression sur le gouvernement.»

Sous couvert d
anonymat, un policier pose tout de même la question des relations entre le LKP et ce qu'il est convenu dappeler «les jeunes des quartiers difficiles» qui seraient à lorigine des barrages et des pillages de la semaine dernière. Était-ce réellement spontané ? «Pour tracter des carcasses de voiture sur les routes et les incendier à laide de bidons dessence alors que les stations-service étaient officiellement fermées, il leur a bien fallu une aide logistique», estime-t-il.

«On mange les tomates du potager»

La question de la possession des fusils de chasse utilisés contre les forces de l
ordre se pose également. Comment les jeunes se les seraient-ils procurés ? Dans le passé, le syndicat indépendantiste UGTG, aujourdhui composante du LKP, avait eu recours aux mêmes méthodes pour mettre la pression lors de négociation avec lÉtat.

En attendant, la population souffre. Elle s
arrange comme elle peut. «On mange les tomates du potager», raconte un Créole. Un couple de touristes avec un bébé, rencontré la semaine dernière, a dû rapidement écourter son séjour. Le lait pour nourrissons est rare. Pour les personnes âgées ou isolées, la situation est critique. Certes, la solidarité dans les familles bat son plein. Mais la crise laissera des cicatrices. Pas seulement économiques. Humaines aussi. Léquilibre de la société antillaise tout entier pourrait en pâtir de nombreuses années.

Certains porte-parole du LKP ont parfois dépassé la ligne jaune en stigmatisant certaines catégories de la population. Un dirigeant du LKP a ainsi dénoncé une nouvelle fois, lundi soir, «la politique raciale et de caste des békés». Le parallèle avec les métropolitains n
est pas loin à faire. Comme pour cette jeune femme qui sest fait traiter de «sale blanche» il y a quelques jours, en bas de chez elle. «Ce qui me fait le plus mal, cest que je vis ici depuis des années. Je vis avec les locaux, ce sont mes amis. Mais lautre jour, dans la rue, personne ne ma défendue alors que tout le monde me connaît», témoigne-t-elle, en refrénant un sanglot dans la voix. Une autre femme se demande si elle ne va pas tout simplement rentrer définitivement en métropole. La violence gratuite, même si elle nest que verbale, est insupportable.

Le Medef local estime, pour sa part, à environ 10.000 le nombre d
emplois menacés dans le secteur privé. Un millier de petites entreprises ne devraient pas se relever. Mais linterrogation qui commence à tarauder de nombreux Guadeloupéens porte sur le but réellement recherché par le LKP. Le mouvement était en effet préparé, pensé, depuis quatre ou six mois, admettent assez facilement certains syndicalistes. Il faut reconnaître que lorganisation est «parfaite». Le service dordre est omniprésent et les débordements maîtrisés. Mais, derrière le jusquau-boutisme affiché par Élie Domota pour obtenir une augmentation de 200 euros net pour tous les bas salaires, certains voient «un réveil identitaire». «Domota joue avec le feu», craint un «métro». Les tee-shirts «Gwadloupéyen Doubout» font un tabac dans la rue.

Officiellement, Élie Domota ne réclame pas l
indépendance. Sil dénonce dun côté «la gestion paternaliste de comptoir de lÉtat colonial français», de lautre, il demande lintervention du gouvernement. «Pas la mendicité», juste que lÉtat fasse pression sur le patronat «pour que le travail soit mieux payé». Lautre enseignement de cette crise est sans doute aussi le désamour croissant entre la population et ses élus locaux. Élie Domota semble occuper un vide. Il sait parler à la foule, toujours en créole. Et elle le suit. Les élus locaux, à droite comme à gauche, tentent timidement de prendre le train en marche. En évoquant notamment une possible autonomie de lîle.

Presse jaune : Rodolphe Geisler
Le Figaro, 26 février 2009.

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