Au fond des poubelles

Publié le par la Rédaction


Se nourrir, bouffer, becqueter, casser la croûte, engloutir, se sustenter, savourer, bâfrer, casser la graine, s’empiffrer, grignoter, se repaître … manger, aujourd’hui, coûte de plus en plus cher, même quand on a un boulot. Pourtant, dans notre société occidentale, les denrées sont tout sauf rares, mais il n’empêche que les poubelles des supermarchés sont toujours plus cadenassées. Il reste malgré tout quelques oasis pour ceux qui ont compris avant les autres que toute la bouffe non-consommée qui finit dans les containers des Delhaize et autres GB serait tellement mieux dans nos assiettes… Rencontre.
Je rejoins avec un peu de retard un type qui se fait appeler «Crapaud». Il m’a donné rendez-vous le long du fleuve, rive gauche… On s’assied sur un banc, là où des péniches sédentarisées arborent des rangées de fleurs et de petites boîtes à lettres à l’entrée du pont. Crapaud est un gars d’une quarantaine d’années qui évolue dans le milieu punk ; la scène musicale, les squats, les cuisines de rue… Il nous explique ce qu’est «l’esprit de la récup’»…

Je vous ai appelé pour qu’on cause de récup’ dans les supermarchés…

Ouais, c’est vrai… Je ne sais pas si tu as vu L’île aux fleurs [
L’Île aux fleurs, court-métrage de Jorge Furtado. Brésil, 1989, 12’. Douze minutes : c’est le temps durant lequel nous suivons le parcours d’une tomate, depuis sa production dans la plantation de M. Suzuki, jusqu’à son point d’arrivée, décharge publique de l’île aux Fleurs. Film pamphlet, systématique et grinçant, ce court métrage dénonce la sous-humanité qu’entraîne l’économie de marché et les 22% de Brésiliens qui meurent de faim. (source Wikipedia)], j’adore ce film, ça illustre pas mal ce qu’est la récup’ et pourquoi on fait ça… Dans les supermarchés, en général, ça se passe le soir, quand les magasins sont fermés, le jour avant les poubelles évidemment. On fouille les containers, histoire de voir ce qui est encore mangeable, on vire ce qui est gâté… Puis, on cuisine et on mange. Voilà quoi ! Évidemment, derrière ça, y’a du politique… Il y a des choses qui se vendent assez cher à l’origine et puis qu’on jette comme si c’était de la merde. Comme par hasard, ce sont des grosses compagnies, donc ils peuvent se permettre de jeter des tonnes de bouffes. Ça fait tourner l’économie. À ce que je sache, ce sont ceux-là qui détiennent 80% des ressources mondiales, ce n’est pas rien… Puis il y a l’idée de recyclage. Le recyclage, c’est vraiment important pour moi. C’est une valeur qui m’a été transmise par mes parents, et que j’applique à plein d’autres trucs. Dans les squats ou ailleurs par exemple ; quand je retape quelque chose, je privilégie d’abord les matériaux de récupération avant d’acheter du neuf. Pour la bouffe, c’est la même chose. Y’a trop de gaspillage sur cette planète.


Et concrètement, ça se passe comment ? J’ai entendu dire qu’il y avait des containers protégés par des grilles, des cadenas ?

Ça arrive, oui. Il suffit que passent des gens qui n’en ont rien à foutre, qui éclatent les sacs et qui laissent leur bordel… Dans ce cas-là, les containers sont blindés, ça devient des blockhaus. Ou alors, ils ouvrent les emballages et aspergent la bouffe de Javel… Ce qui est dommage d’ailleurs, parce nous, on met un point d’honneur à nettoyer après notre passage. Comment dire… si je viens chez toi, je range mon bordel avant de repartir, logique non ?… Pour d’autres supermarchés [«Crapaud» préfère garder les magasins et les lieux anonymes
], ça se passe très bien, les travailleurs nous connaissent, ils savent bien qu’on ne fout pas la merde donc ils laissent passer. Puis, avec leur boulot, si tu veux mon avis, ils doivent pas être bien riches non plus. On va dire qu’ils nous comprennent…

Qu’est-ce qu’on trouve dans ces containers ?

Oh, de tout ! Du pain, des légumes, beaucoup de produits laitiers, de la charcuterie, de la viande… Ah ! Des fois, on trouve du vin, de la bière, pas que ce soit soit périmé, juste des étiquettes abîmées ou déchirées… Chose importante, faut oublier les infos de péremption : tu déballes le produit et tu vois. J’ai déjà bouffé des trucs qui étaient périmés depuis 6 mois et je suis toujours là.

La récup’, c’est une pratique d’appoint ou il y a moyen de se nourrir exclusivement de ça ?

Oui, bien sûr qu’il y a moyen de se nourrir. Les bonnes soirées, on peut ramener l’équivalent d’un container à roulettes. Bon évidemment, on achète le basique ; l’huile, les pâtes, ce genre de choses. Mais on peut dire que ça nourrit une quinzaine de personnes pour la semaine. Et il y a aussi les surplus, qu’on utilise pour nourrir les musiciens quand on organise des concerts, ou pour les cuisines de rue organisées par Food Not Bombs [
«Food Not Bombs» est un réseau international de cuisine de rue organisée autour de la récupération d’aliments. Imaginée par des activistes anti-nucléaire du Massachussets dans les années 80, l’idée est de fournir gratuitement de la nourriture là où on en a besoin. Dans les quartiers précarisés, lors de catastrophes naturelles ou de guerres, mais aussi lors de manifestations, d’actions ou d’événements politiques à caractère pacifistes, libertaires, végétariens. Des tables de presse alternatives (infothèque) sont souvent installées lors des distribution de bouffe.].

Est-ce qu’il y existe une compétition entre des groupes ou des individus autour des containers ?

J’ai connu ça, surtout en Angleterre… Là-bas, c’est même devenu un bizness. J’ai déjà vu une nana revendre ce qu’elle avait récupéré le matin. J’étais dégoûté. C’est perdre l’esprit de la récup’, ça doit être distribué gratos. On ne fait pas ça pour le profit. Au contraire, on essaye de démontrer que le profit, ça donne ça. Des poubelles immenses. Mais à Liège, ça va. Finalement, y’a pas tellement de gens qui font ça…

L’objectif, c’est seulement de bouffer gratos, ou y a-t-il vraiment un «esprit récup’» ? Par exemple, allez-vous aussi aux Restos du cœur, à la Croix-Rouge… ?

En France, où j’ai habité pas mal de temps, j’étais en situation super précaire, donc ouais, j’allais bouffer des sandwichs chez les bonnes sœurs. Ici, non. De ce que j’ai vu, ce ne sont pas les mêmes personnes qui vont à la distribution caritative ou à celles de Food Not Bombs. À la limite, on va bouffer chez les Krishnas. Mais, Thermos ou les Restos du cœur, non. Y’a une limite à ne pas franchir (il rigole).

J’ai entendu dire que les Restos du cœur refusaient les sans-papiers…

Tu m’étonnes, c’est Kafka ce genre de truc, c’est l’Institution, le Contrôle… La récup’, je fais ça depuis longtemps. Quand, dans la vie, pour une raison ou pour une autre, tu es dans une situation d’extrême pauvreté, la récup’ fait partie des rares solutions qu’il te reste encore si tu veux survivre. Et c’est un moment émotionnel fort. Ça te conforte, ou te déconforte, des premières impressions que tu as de la vie. Faire de la récup’, c’est histoire de ne pas insulter le reste du monde. On en revient à la tomate de Monsieur Suzuki
(il rigole) !

C’est quoi les produits que même vous vous laisseriez à la poubelle ?

Si c’est trop pourri évidemment, je ne prends pas. Certains d’entre nous prennent la viande pour nourrir les chiens et les chats, moi, j’y touche pas.

Vous prenez aussi les produits des marques couramment boycottées par les milieux libertaires ? Les produits contenant des OGM ?

Attends, sur les patates en vrac, tu ne vois pas spécialement si c’est OGM. Non, sans déconner, on n’est pas là non plus à flâner avec le caddie. On arrive avec nos «cagettes» et on choisit, mais on ne se prend pas la tête non plus. Cela dit, on a la chance d’avoir de la récup’ de plusieurs magasins biologiques, on n’a pas à se plaindre, ça va merci.

Joe Napolillo - C4, mai 2008.

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