Île de la Réunion : Le feu couve

Publié le par la Rédaction


Patrice est enseignant et vit à l’île de la Réunion. Il est sympathisant CNT. En écho à la grève générale aux Antilles, la Réunion se réveille aussi. Entretien.

Quelle est la situation sociale à la Réunion ?

Officiellement le taux de chômage était de 24,5% au 2e semestre 2008 (mais 49% pour les moins de 25 ans ; 26,5% pour les femmes). La Réunion comptait à cette date 78.000 chômeurs (au sens du BIT), soit près d’un tiers de la population active (chiffres de l’INSEE). Mais la réalité est pire, vu que les nombreux travailleurs occasionnels n’entrent pas dans cette comptabilité, ni du reste les travailleurs à mi-temps ou à temps partiel. Le chiffre le plus effarant est celui de 52% de gens vivant sous le seuil de pauvreté (880€/ mois) : de fait, le salaire moyen excède rarement le SMIC et beaucoup d’«actifs» ne travaillent qu’à temps partiel. Quant au RMI, 70.000 personnes (grosso modo un dixième de la population) en bénéficiaient en décembre 2007 (pas de chiffres publiés plus récemment).

Hormis le BTP, peu de secteurs sont susceptibles d’offrir des emplois. La fin du chantier de la «Route des Tamarins» (voie rapide «par les hauts» entre le Sud et Saint-Paul ; projet subventionné par la Région, l’État et l’Europe) mettra prochainement sur le carreau de nombreux travailleurs. Le projet du «tram-train» entre Saint-Paul et Saint-Denis est plus ou moins en panne. La nouvelle «route du littoral» (qui aurait dû doubler l’actuelle route de corniche reliant l’Ouest à Saint-Denis) n’est pas pour demain non plus. Même si l’on continue à construire n’importe où et n’importe comment, ce en rognant sur les terrains agricoles, voire sur le domaine littoral, des habitations fort coûteuses, mais «défiscalisables» (la Réunion compte parmi les départements abritant le plus de «résidents» soumis à l’IGF), les retombées sur l’emploi sont minimes, vu le recours quasi systématique à la main d’œuvre «au noir». La Région mise beaucoup sur le tourisme (le tourisme de luxe). À cet égard la concurrence de Maurice sera difficile à rattraper ; de toute façon les retombées pour la population seront nulles ou quasiment nulles, comme partout. L’industrie sucrière (la seule industrie «endémique») est quasiment coulée : Dechâteauvieux — l’un des gros «zozos» de l’île (zozo = béké aux Antilles) — a depuis longtemps sacrifié ce secteur pour concentrer ses activités sur l’import-export et la grande distribution). C’est là le paradoxe : La Réunion ne produit ni n’exporte quasiment rien et importe tout (l’«octroi de mer» est la principale source de revenus fiscaux de la Région). D’où la majoration de 30 à 50% par rapport aux prix de la métropole sur tous les produits. Hormis la grande bourgeoisie qui peut continuer à rouler en Porsche et à jouer au golf (l’eau est pourtant un problème majeur de l’île), personne ne s’en sort. Pas même les fonctionnaires, malgré leurs 35% de majoration salariale (majoration perçue par tout le monde, îliens comme métropolitains). Il faut préciser que le montant des loyers et le prix d’achat du mètre carré en ville sont les mêmes qu’à Paris. S’agissant des loyers, ils sont pour les travailleurs réunionnais isolés ou les étudiants, et plus encore pour les migrants (Malgaches, Comoriens, Mahorais), hors d’atteinte.

Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

Le feu couve encore. Disons que la question de la cherté de la vie est fédératrice. Des enquêtes ont montré que les produits de consommation courante étaient de 30 à 50% plus élevés qu’en métropole (Que choisir ?). Malgré des tentatives d’«enfumage» (mise en place d’un «Observatoire des prix», gadget du «chariot-type» : sondage mensuel piloté par la préfecture et relayé par la presse locale), les prix ont globalement augmenté de 2,6% en 2008. Avec des pics sur les produits les plus consommés par les Réunionnais : + 43% pour le riz ; + 30% pour l’huile. Le mouvement des transporteurs autour du coût du carburant en novembre 2008 a joué un rôle important (voir les suites en Guyane et aux Antilles) : blocage des routes pendant deux semaines, partant de toute l’économie de l’île. Le préfet a, dans cette affaire, habilement manœuvré, réussissant à imposer, sans que cela coûte un centime à l’État, une baisse de 20 centimes / litre, payée, moitié par les compagnies pétrolières, moitié par la Région... Ce qui de toute façon n’est rien, vu que le prix du brut a dans l’intervalle chuté des deux tiers, sans répercussion à la pompe. Ni sur le prix des liaisons aériennes… La position de monopole occupée par la grande distribution (Carrefour, Euromarché, Score, Casino) est désastreuse pour tous les commerces de proximité qui ferment les uns après les autres ; les prix fixés par les grandes surfaces servant de référence aux prix du marché local (fruits, légumes, etc.). Comme les gens sont surendettés (loyers, crédits divers, etc.), il ne reste plus rien à rogner. Signe du désarroi général : la Réunion est la région qui rapporte le plus d’argent à la Française des Jeux (l’équivalent du RMI).

Quelles formes prend la lutte ?

Un Collectif unitaire contre la vie chère a été créé le 11 février dernier, se fixant quatre objectifs : hausse de 200€ nets des salaires, des revenus sociaux, des retraites et des bourses universitaires ; baisse de 20% du prix des produits de consommation courante ; gel des loyers sociaux et baisse des prix des carburants, dont 5€ sur la bouteille de gaz. Ce collectif est, bien sûr, composite : partis politiques (PCR, PSR, PS, Les Verts, LO, NPA réunionnais, Parti de gauche…), syndicats (CGTR, Solidaires, FSU, FO, SAIPER, UNEF…) ; associations (AC chômage, Agir pou Nout Tout, Union des femmes réunionnaises, ATTAC, ATD Quart-Monde…).

Des actions ponctuelles ont déjà été menées dans les grandes surfaces (blocage aux caisses, par exemple) ; actions relayées par les étudiants. Une grève générale est prévue pour le 5 mars avec une grande manifestation à Saint-Denis ; le Collectif appelle aussi à participer à la journée nationale d’action du 19 mars. Sur le front universitaire, la Réunion a rejoint le mouvement national contre les réformes sarkozyennes (LRU, Masterisation, statut des enseignants-chercheurs, suppression des IUFM, etc.), avec un léger décalage dû aux vacances australes (20 décembre-2 février). La grève illimitée a été décidée dès la rentrée ; la reconduction se vote en AG. Le mouvement est bien suivi sur les deux sites (Moufia-Saint-Denis dans le Nord ; Tampon-Saint-Pierre dans le Sud), qui ont été bloqués à plusieurs reprises… ou fermés par le président. Il faut saluer la combativité des étudiants (AG quotidiennes, manifestations, blocage des sites, «lancer de savates» au rectorat, «kabars» (fêtes musicales), cortège funèbre d’«enterrement de l’université
», etc.).

Deux points noirs : 1°) Les enseignants grévistes, assez nombreux en Lettres et en Sciences, sont rarissimes en Droit (certains profs exercent même des pressions sur les étudiants) ; 2°) Les enseignants engagés dans la lutte demeurent à la traîne des étudiants et n’ont qu’un rôle d’appui. Reste la position du président (élu avec le soutien d’«Université solidaire», liste SNESUP + non syndiqués «de gauche»), enclin à fermer l’université plus souvent qu’il ne le faudrait, et dont la dernière intervention en AG (23/02/09) tendait à dissuader les étudiants de poursuivre le mouvement.

Quels sont les précédents en termes de luttes ?

Il serait fastidieux de dresser la liste des luttes menées par les travailleurs réunionnais depuis des lustres. Les plus combatifs par le passé ont été les dockers et les travailleurs de l’industrie sucrière. Des sociétés privées ont désormais remplacé le puissant syndicat CGTR des dockers au Port, et il n’existe plus que deux usines sucrières.

Le problème est qu’il n’existe pratiquement aucun développement industriel au sens traditionnel de la formule. D’où des luttes plutôt sectorielles : le BTP, le transport routier, les petites manufactures, etc. Dans le secteur agricole de puissants mouvements ont aussi été initiés, mais sans perspective globale à long terme. Les fonctionnaires (en particulier les personnels de l’Éducation nationale) ont mené des luttes exemplaires en 1997 et surtout en 2003 (contre la «territorialisation» de la fonction publique et contre les réformes de Ferry). Pour le moment les fonctionnaires rongent leur frein. Ceci dit, la dégradation générale de la situation sociale laisse augurer une riposte unie de tous les salariés.

Quel est le panorama syndical à la Réunion ?

Toutes les centrales françaises sont représentées (CFDT, FO, SUD, etc.), mais la plus puissante reste la CGTR (indépendante de la CGT métropolitaine). À l’origine, la direction de la CGTR était totalement contrôlée par le PCR (scission du PCF, trop frileux, comme on sait, sur la question coloniale dans l’après-guerre…), mais l’affaiblissement politique du parti (qui conserve néanmoins un très grand poids électoral), a favorisé la montée en puissance dans les instances régionales de militants d’extrême-gauche (LO ; MARON, désormais «NPA réunionnais»). Les travailleurs de l’agriculture, principalement les travailleurs de la canne, sont susceptibles d’actions radicales, mais en marge du syndicalisme paysan officiel (les usines sucrières ferment les unes après les autres et les cours chutent d’année en année). Dans l’Éducation nationale, même palette de syndicats qu’en métropole. La FSU a perdu beaucoup de militants après les grandes grèves de 2003 ; l’échec de ce puissant mouvement, qui avait mobilisé pendant plus de deux mois tous les personnels de la fonction publique, n’a toujours pas été digéré ; personne n’a oublié la responsabilité des syndicats dans la rupture du front (I)(A)TOS/ enseignants. SUD est bien implanté dans le sud de l’île (Saint-Pierre, Le Tampon). Dans le primaire, c’est le SAIPER (Syndicat alternatif des instituteurs et P.E. de la Réunion) qui fait le travail de fond le plus remarquable (gros cortèges dans les manifs). Les références sont du côté de l’École émancipée. Ce qui ne gâche rien, le SAIPER a choisi le drapeau noir. À quand la CNT ?

Propos recueillis par Jérémie
Secrétariat international de la CNT, 24 février 2009.

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