Tarnac : Cent jours de prison pour Julien C.

Publié le par la Rédaction

Michèle Alliot-Marie s’enfonce et creuse !

Au train où vont les choses, Julien C. connaîtra son centième jour de prison le dimanche 22 février prochain. Parmi les neuf personnes arrêtées le 11 novembre 2008 par la police antiterroriste, notamment à Tarnac, et accusées des sabotages contre la SNCF, il est le seul à ne toujours pas avoir été libéré. La Justice persiste à vouloir lui attribuer le rôle déroutant et oxymorique de «chef des anarchistes». Qu’il soit le «chef» de huit innocents n’en fait pas moins un «chef» coupable !

Un an et plus de mise sous surveillance par les RG, une pléthore de perquisitions et trois mois d’enquête ont permis d’établir un fait unique, mais gravissime : Julien C. et Yldune L. auraient dormi une nuit dans la campagne à l’intérieur de leur voiture. Et il se trouve qu’une voie de chemin de fer sur laquelle est survenu l’un des sabotages était située à proximité. En somme, Julien C. est puni de cent jours d’emprisonnement pour le seul fait d’avoir refusé de dormir à l’hôtel Ibis, déviant ainsi de la voie qu’aurait suivie n’importe quel citoyen honnête. Julien C. paye le crime d’avoir contribué à l’enlisement du tourisme, en n’ayant pas eu le réflexe citoyen d’aller à l’hôtel. Derrière cette mystérieuse nuit dans une voiture, on devine aisément un mélange de pingrerie et de baba-coolisme bucoloïde qui mérite amplement ses cent jours de taule, accordons-le !

Michelle Alliot-Marie a bien des raisons d’être marrie. Son opération est un désastre. Un fiasco intégral. Après trois jours de délire contre l’ennemi intérieur autonome, la quasi-totalité des média a rejeté sa version des faits et les accusations aberrantes de «terrorisme». De nombreuses personnalités politiques (même François Hollande !), la Ligue des droits de l’homme et le Syndicat de la magistrature se sont insurgés contre l’absurdité de ce grossier montage. La libération de huit «terroristes» et leur mise sous contrôle judiciaire constituent assurément une première, et un désaveu total de la procédure. Pourtant, les faits n’ont toujours pas été requalifiés et l’affaire demeure, de manière consternante, entre les mains de la juridiction antiterroriste. Aucunes excuses n’ont été encore présentées et la détention de Julien C. est prolongée dans un magistral n’importe quoi.

Le 31 janvier dernier, une manifestation contre l’antiterrorisme comme nouveau mode de gestion politique, appelant à la libération de Julien C., a réuni à Paris plus de 3000 personnes, ainsi que leurs 3000 policiers-référents — et un splendide canon-à-eau high-tech, nettement extraterrestre, qui a été beaucoup applaudi par les manifestants. Cependant, deux mois de bruit et de sur-médiatisation fébrile de l’affaire ont été suivis par un mois de silence presque complet. Les médiatiques qui avaient vibré d’indignation pendant deux mois devant cette détention arbitraire, inexplicable et toujours inexpliquée, jugent en revanche parfaitement légitime et «hors de l’actu» le troisième mois de prison de Julien C. Mais celui-ci a-t-il bien perçu que ce troisième mois n’était plus réel ?

L’obstination de la Justice, du ministère de l’Intérieur et de Michèle Alliot-Marie à garder au frais un dernier bouc-émissaire après une telle débâcle n’est pas seulement grotesque. Elle est aussi mystérieuse. La clé de ce mystère, nous pouvons peut-être la trouver dans un roman. Dans Le livre du rire et de l’oubli, Milan Kundera a consacré plusieurs méditations à la litost, «mot tchèque intraduisible en d’autres langues». «La litost est un état tourmentant né du spectacle de notre propre misère soudainement découverte.» Kundera évoque l’exemple d’un jeune homme prenant des leçons de violon, subissant les foudres de son professeur et éprouvant une humiliation intime devant l’évidence de son incapacité. Le jeune homme trouve un dernier recours en jouant volontairement encore beaucoup plus mal, dans un geste de vengeance désespérée indissociablement sadique (envers son professeur) et masochiste. «Celui qui refuse le compromis n’a finalement d’autre choix que la pire des défaites imaginables. Mais c’est justement ce que veut la litost. L’homme possédé par elle se venge par son propre anéantissement.»

Par le prolongement de la détention de Julien C., Michèle Alliot-Marie a tort de croire «garder la face». Elle l’a perdue, depuis longtemps. Et elle ne fait que la perdre chaque jour encore un peu plus.

Bruno Maillé - Causeur, 18 février 2009
Salon de réflexions.


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