Grève générale à Lebrija (Andalousie)

Publié le par la Rédaction

On en a rêvé, ils l’ont fait.

Comme il était prévisible, la municipalité de gauche (PSOE [
Parti socialiste, au pouvoir à Madrid (État espagnol), à Séville (gouvernement autonome d’Andalousie), et à la tête de la municipalité de Lebrija] et IU [Gauche Unie. Petite coalition politique créée à l’origine par le PCE et des socialistes «indépendants» avec la participation active de divers groupes d’extrême-gauche trotskistes. IU connaît depuis des années une crise permanente, revers électoraux, perte d’influence dans les syndicats, avec hémorragie de militants, de cadres… Récemment, les groupes d’extrême-gauche ont quitté le navire et tentent de former une force «anticapitaliste» sur le modèle du NPA de France. IU ne participe pas au gouvernement à Madrid mais s’allie avec le PSOE dans les régions et les municipalités.]) n’a pas répondu à la demande de la population qui, à trois reprises, est descendue dans la rue pour demander la création d’une Bourse du travail transparente, sous contrôle d’un comité d’habitants et du syndicat CNT (anarcho-syndicaliste) et une juste répartition du travail censé être créé par les mesures économiques «anti-crise» décidées à Madrid par le gouvernement Zapatero.

Le 18 février dernier, a donc eu lieu une grève générale dans cette localité andalouse de 26.000 habitants. D’après le porte-parole de la CNT, seul syndicat appelant à la grève, Victoriano Vela, celle-ci a été suivie à 90%, chiffre confirmé par la police locale d’après le quotidien El Confidencial.


Le mouvement a été général : grandes surfaces, agences bancaires, entreprises de services, secteur de la construction, jusqu’aux kiosques, boulangeries, cafétérias, petits commerces… tous fermés ! Seuls quelques bars et une station service sont restées en activité. Une manifestation de 1500 personnes s’est formée en direction du Mercadona, seul supermarché demeuré ouvert sous haute protection policière par la volonté de la municipalité d’en faire un enjeu contre la grève. Ensuite, les manifestants décidèrent de repartir dans l’autre sens et de se diriger vers la mairie afin de montrer leur colère contre l’équipe municipale, relais local du gouvernement espagnol.

Jusqu’à 21 heures, un piquet d’une centaine de personnes est resté aux abords du supermarché resté ouvert grâce à la présence policière.

Au cours de cette journée, le gérant d’une superette explique qu’il a fermé son commerce pour appuyer la grève afin que «l’argent qui arrive soit partagé de manière équitable et qu’il serve à ce qu’il y ait du travail».

D’après un conseiller municipal du PP (opposition de droite) la municipalité devrait recevoir au moins cinq millions d’euros du gouvernement central pour les travaux publics (construction d’un parking) et des emplois municipaux temporaires. Tout l’enjeu de cette lutte est d’en finir avec le favoritisme, les emplois réservés à ceux qui ont la carte d’un parti ou syndicat de gauche.

Si le PP et le Parti Andaluciste (opposition municipale) ont déclaré soutenir la grève pour des raisons d’opportunité très politicienne, les petits patrons qui lors des précédentes manifestations avaient fait mine de soutenir le mouvement, se sont bien évidemment ralliés au front anti-grève.

Partis et syndicats de gauche contre la grève

La municipalité a décidé de mener une intense campagne contre la grève dans un véritable déchaînement de mensonges, de criminalisation, de lynchage contre les initiateurs du mouvement. Par un déploiement policier sans précédent qui a créé un climat de tension, de harcèlement contre les grévistes tout le long de la journée. Guardia Civil et police locale postées à toutes les entrées de la ville, patrouilles permanentes, contrôles des piquets de grève, protection du seul supermarché ouvert…

Elle a pu compter sur les forces politiques et sociales qui la soutiennent. Et d’un silence médiatique quasi parfait. Localement, l’association des parents d’élèves a lancé un appel contre la grève et «à la responsabilité de tous les parents afin qu’ils emmènent leurs enfants à l’école comme une journée normale car beaucoup travaillent en dehors de la commune et n’ont personne à qui confier la garde des enfants».

Dans la ville de Lebrija, les organisations PSOE, IU, CCOO [
Commissions Ouvrières. Syndicat longtemps dirigé par le PCE. Aujourd’hui les sociaux-démocrates y sont majoritaires, le PCE gardant quelque influence dans certains secteurs.], UGT [Union Générale des Travailleurs, syndicat socialiste]… ont multiplié les appels contre la grève et ses organisateurs. IU qui est l’organisation la plus «à gauche» s’est distinguée en allant le plus loin dans la campagne de dénonciation de la grève et a lancé «un appel à la responsabilité de tous pour que la journée de mercredi se déroule dans la normalité la plus absolue, en respectant le droit au travail et le libre exercice de leurs activités les citoyens et citoyennes de Lebrija qui gagnent par leurs effort leur pain et celui de toute la famille». Dans la journée, c’est de ce secteur qu’ont été lancées les attaques les plus féroces contre les organisateurs de la grève, appelant à ce que la Guardia Civil «contrôle» les piquets…

Pour le responsable des CCOO cité par un journal local proche de la municipalité, «une grève locale dans une ville ne fait que dévier l’attention sur l’origine du problème. Si nous devons aller à la grève générale, nous irons mais ensemble, pas seulement une petite ville.» Il rappelle que son syndicat participe à différentes commissions d’embauche, que ce soit au Service andalou de l’emploi ou à celui de la municipalité de Lebrija et que cela suffit pour «garantir» la clarté dans le fonctionnement de ces organismes. Pour Felipe Pereira de l’UGT, tout au long de leur histoire, CCOO et UGT «ont travaillé et solutionné les problèmes de beaucoup de camarades» et d’ajouter qu’«en des temps obscurs naissent de faux prophètes».

Pour la presse, c’est plus simple. Soit la grève n’a pas eu lieu car elle n’a pas fait l’objet du moindre article, soit elle a été un échec car les manifestants n’étaient que 150 (!) et tout s’est passé normalement…

Pour la CNT de Lebrija, le bilan est tout autre. Cette grève a été un succès. C’est la première grève générale contre le crise capitaliste dans l’État espagnol, même si elle s’est déroulée à une échelle locale.

Retour au local justement : c’est aussi la première grève générale dans l’histoire de Lebrija, avec notamment la fermeture des grandes surfaces, objectif qui n’avait jamais été atteint même par le secteur historiquement combatif des agriculteurs. Une lutte contre le caciquisme, les notables, toute une camarilla de petits bureaucrates, de professionnels du syndicalisme jaune, tout un système de petits arrangements entre amis, de partage du pouvoir et de ses avantages à quelques-uns…

Le blocus total de la presse et la réaction des forces politiques et syndicales de gauche est le signe de la panique qui s’empare des différents pouvoirs devant les capacités de lutte et de transformation que le peuple peut acquérir et exercer directement comme cela se passe à Lebrija. Le blocus médiatique n’a pas atteint ses objectifs car toute la population de la commune sait à quoi s’en tenir sur ce qui s’est passé. La seule conséquence a été pour les organisateurs de la grève (CNT et Comité des Citoyens) de redoubler d’efforts, de diffuser des milliers de tracts, d’affiches, de multiplier les contacts dans les entreprises… Sur la réaction des forces organisées, Victoriano Vela de la CNT note que «le plus dur est de voir confirmée la soumission totale vis-à-vis du PSOE dans laquelle se trouvent beaucoup de collectifs et d’organisations, quelque chose qu’on n’arrive pas à comprendre, c’est terrible».

Si la grève a été un succès dans ce qu’elle a démontré de la détermination des habitants de cette commune, bastion historique de la gauche, elle n’a pour l’heure rien obtenu sur la revendication principale : une Bourse du travail contrôlée par le Comité des Citoyens de Lebrija (composé majoritairement par des chômeurs) et la CNT en lieu et place d’un bureau d’embauche de la municipalité socialiste dans laquelle n’interviennent que les «amis» des CCOO et UGT. Et, au-delà de cette bourse, la fin des licenciements, des heures supplémentaires, une juste répartition du travail. En toute logique, lutte continue donc…

Ça bouge ailleurs…

D'autre part, à Martin de la Jarra, petite ville de 2000 habitants, également de la province de Séville, des ouvriers constitués en assemblée se sont enfermés dans la Mairie pour demander la création d’une Commission municipale pour l’administration des fonds publics que vont fournir la communauté autonome d’Andalousie et le gouvernement et que dans cette commission soient représentés les partis politiques, les syndicats et une commission d’ouvriers au chômage.

Les ouvriers exigent également la transparence absolue aussi bien dans les contrats avec les entreprises que pour les embauches en donnant la priorité aux projets qui créent le plus d’emploi et donnent la possibilité de futures embauches.

L’Assemblée des chômeurs appelle à une «cacerolada» (concert de casseroles) devant la Mairie en appui à l’occupation. L’Assemblée des chômeurs qui se déclare indépendante des partis et associations proteste parce que la municipalité veut destiner les fonds du gouvernement du plan «anti-crise» à la réalisation de travaux d’envergure, ce qui obligera à les sous-traiter à de grandes entreprises et non à l’embauche des chômeurs de la localité. Ils demandent «la clarté dans les embauches et que soit favorisé le travail des résidents» de cette localité.

Scylla, 21 février 2009.
Sources : El Confidencial, Kaosenlared, La Haine, Rebeli­ón, ADN.es


Une ville d’Andalousie se mobilise contre le chômage

«La municipalité embauche toujours les mêmes», dénoncent les habitants qui ont manifesté trois jours dans la même semaine pour créer une «Bourse de l’emploi transparente et sans favoritisme», pour que l’argent qu’ils vont obtenir de l’aide anti-crise soit répartie à travers cette Bourse. Les habitants craignent le «favoritisme» du PSOE et de l’UGT. Cette mobilisation a rencontré le soutien de l’associaton des PME de la commune lors d’une autre réunion. Une première manifestation a réuni plus de 500 personnes qui, après avoir parcouru les principales rues de la ville, s’est terminée devant l’Hôtel de ville où des slogans ont été scandés en direction de la maire, Maria Fernandez, «Mari Fernandez le peuple a faim», «Mari soit raisonnable ou les gens vont t’abandonner» et «Une répartition équitable du travail».

Lors de la troisième manifestation, les manifestants étaient entre 2500 et 3000, ce qui est plus qu’imposant pour une localité de 26.000 habitants. La CNT avait reçu le soutien de tous les groupes politiques représentés au Conseil municipal sauf le PSOE.

Lors de cette manifestation, on pouvait entendre des slogans tels que «Nous voulons travailler, pas mendier» ou «Contre le chômage, la lutte des travailleurs». La manifestation s’est terminée par un meeting au cours duquel Victoriano Vela, porte-parole de la CNT, a rappelé à la maire Mari Fernández (PSOE), qu’elle ne peut pas «indéfiniment faire la sourde oreille à la voix du peuple» et a exprimé l’intention du syndicat «d’appeler à une grève générale pour le 18 février si le Conseil municipal ne répond pas favorablement à la juste demande du peuple».

Alasbarricadas s’est rendue vendredi dernier (6 février) à Lebrija, petite ville sevillane de 26.000 habitants, où nous avons assister à la manifestation qui ce jour-là a parcouru les rues du village et avons pu rencontrer le camarade Victoriano Vela, 35 ans, travailleur de la construction et l’un de ceux qui, en tant que militant du syndicat local de la CNT, ont impulsé les manifestations qui ont eu lieu la semaine dernière dans la ville, exigeant une Bourse du travail sous contrôle populaire qui fournisse des emplois aux chômeurs de la localité. 

Voici le contenu de l’entretien que nous avons eu avec lui.

Comment est née cette mobilisation et quelles sont leurs revendications ?

Eh bien, les choses ont commencé à bouger en octobre dernier, lorsque des camarades se sont présentés au local syndical, en abordant le problème du recrutement dans les services de la Ville, le clientélisme total qui y règne à un point tel que les postes ne sont donnés qu’à des gens proches du PSOE. 

Il est connu que sur les 500 candidats qui se sont soumis aux examens du Conseil municipal seuls 20 ont été approuvé. Il est absurde que des maçons aient ratés le test pour ouvriers non qualifiés, alors qu’ils sont qualifiés dans leur métier, que c’est ça qui devrait être exigé et non autre chose. Parce que la question est qu’il y avait un examen écrit et que la majorité d’entre eux peuvent difficilement réussir, parce que je peux être le meilleur à manier une pelle, mais ne pas être capable d’écrire un roman. Car, que demande la Ville à un maçon, de construire un bâtiment ou d’écrire le Quichotte ? Ce système n’a aucune logique, il est conçu pour maintenir tout le monde en dehors et permettre de choisir pour les postes de travail uniquement les fidèles à l’administration municipale. Et ça, les gens le savent et c’est pourquoi il y a tant de colère. 

Nous avons créé une commission au sein du Syndicat pour étudier cette question et trouver un moyen de créer une Bourse du travail juste, transparente, qui évite le favoritisme. Le sujet a été débatu et il a été convenu que la meilleure chose à faire serait de créer deux Bourses du travail, une pour le régime agricole et une autre pour le domaine général, cette dernière devant être divisée par métiers (peintres, soudeurs, maçons…), sous la surveillance et le contrôle de la municipalité et du Syndicat. Les contrats seraient de trois mois au lieu de six pour que le travail doit être mieux réparti. Par cette Bourse serait évaluées la situation économique dans laquelle se trouve chaque famille afin de créer de nouveaux barêmes. L’idée est que tous les travaux commandés par le Conseil municipal doivent passer par la Bourse et que le travail soit bien réparti, qu’il y ait une rotation. 

Le 31 janvier, nous avons convoqué une réunion pour discuter de cette question à la Maison de la culture de la ville. 250 personnes se sont présentées. Le local s’est retrouvé trop petit et les gens ont décidé aussitôt de sortir en manifestation jusqu’à l’Hôtel de ville. 

Le lendemain, même chose, mais nous ne sommes plus 250 mais 300, et plus de gens s’ajoutent encore. Dans la manifestation précédente à celle d’aujourd’hui (vendredi 6) il y avait 500 personnes. Aujourd’hui, comme vous l’avez vu, nous avons été 2500. Le maire ne peut pas continuer à se boucher les oreilles et à refuser d’écouter la voix du peuple.

Avez-vous prévu de prendre d’autres mesures, en plus des manifestations et les rassemblements devant la mairie ?

Oui. Si à la date du 18 février la maire n’a pas répondu aux demandes de la population nous appelleront à une grève générale qui paralysera Lebrija et lui démontrera, si jamais elle ne l’avait pas encore réalisé, ce que veulent les gens.

Comment pouvons-nous soutenir votre lutte, de l’extérieur ?

Le grand problème que nous avons, c’est de l’argent. Avec les cotisations et quelques contributions extraordinaires nous parvenons à peine à payer le loyer du local syndical et toutes les moyens nécessaires pour soutenir cette lutte : système de sonorisation, chaises, tables, affiches, autocollants, tracts… Toute aide économique nous serait bienvenue. Toute contribution financière peut être faite sur le compte suivant, qui est celui du syndicat : 2100-2615-11-0110294467. 

Et bien sûr, nous envoyer des messages de soutien, ce qui signifie un super encouragement pour nous.

Nous sommes dans les prémices d’une grave crise économique qui frappe déjà très fortement les familles ouvrières, que pensez-vous que nous puissions faire pour lutter contre les effets de la crise dans nos maisons ?

Il n’y a pas de recette universelle, et certainement ce que nous faisons ici, à Lebrija n’est pas très utile pour une ville comme Madrid, où le problème n’est pas le clientelisme. Mais cela peut être un bon exemple pour les autres villages de l’Andalousie qui sont dans la même situation que nous. 

Ce qui est clair c’est que les travailleurs doivent s’organiser, nous avons besoin de nous unir dans des syndicats forts, indépendants, dynamiques, où les décisions nous les prenons toutes nous-mêmes. Nous devons prendre l’initiaive, ne plus avoir peur et agir. Si nous les travailleurs nous nous réunissont pour résoudre nos problèmes, rien ni personne ne pourra nous arrêter et nous pourrons obtenir ce que nous proposons.

Publié dans Colère ouvrière

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