Post-scriptum

Publié le par la Rédaction


Quelques considérations sur l’émeute et les moyens de l’insurrection, à la lumière de l’incendie grec.

En Grèce il y a eu des occupations massives, des émeutes, mais pas d’insurrection. On n’en était pas loin pourtant, avec ces affrontements généralisés, cette capacité des émeutiers à se projeter (au moins au début) pour attaquer des cibles choisies et surtout la sympathie réelle d’une grande part de la population à l’égard des révoltés. Alors, en effet, le pouvoir vacille, et même des flics anti-émeutes songent à lâcher l’affaire : un membre des MAT confiait ainsi courant décembre au Figaro qu’il préférerait largement pouvoir retourner élever des chèvres dans son village plutôt que de continuer à courir après des jeunes, un masque à gaz vissé sur le visage. Mais quel est le seuil, entre l’émeute plus ou moins généralisée et l’insurrection ? Qu’est-ce qui manque pour que la révolte grecque devienne irréversible, au point que tout retour à la normale ne puisse être désirable ou même envisageable ?


La question est pour nous incontournable, surtout si on considère qu’en France tout peut commencer une fois de plus par un mouvement. Et à la lumière de l’incendie grec, il apparaît bien qu’il ne suffira pas, pour faire basculer la situation, de pousser à leur intensité maximale les formes classiques du mouvement de contestation. À Athènes ou Thessalonique il y avait bien les facs occupées, des manifestations tournant systématiquement à l’affrontement, une organisation matérielle permettant de tirer des textes, de se soigner, des cuisines collectives…

Ce qui a manqué c’est une perspective révolutionnaire. Un élan qui embarque toute cette force collective, ou quelque chose comme une petite musique qui enveloppe d’un même mouvement la lutte et la vie, l’organisation stratégique et la circulation des affects, des amitiés. Dépasser la situation émeutière, dans un contexte comparable à ce qui se joue en Grèce, passe peut-être par des gestes décisifs à penser, à trouver. D’où la tentation toujours présente de prendre le Parlement (alors même que le pouvoir a déserté depuis longtemps les lieux du pouvoir). D’où aussi les récentes attaques au fusil automatique contre la police et les appels à la lutte armée de masse qui ont suivi. À l’évidence, aucune de ces deux tentatives n’ont pour le moment permis de faire basculer la situation.

Ouvrir une perspective révolutionnaire implique en tout cas de constituer un plan ou une force matérielle présentant plus de consistance. Une force qui prenne réellement en charge la question incontournable de l’approvisionnement. Occuper des endroits où on puisse vivre pour toujours, occuper autre chose que les lieux transitoires d’un mouvement des quartiers entiers, la ville. Devenir le territoire. Une commune se constitue quand on se met à occuper les endroits où on habite réellement. Et dans les comités de quartier, dans les assemblées, faire un peu plus que «refaire le monde» : tisser les solidarités concrètes qui permettront que ça tienne. Se réapproprier les moyens de vivre et lutter, les savoirs-faire d’ordre technique, médicaux en commençant par discuter avec les ouvriers de l’usine du coin, des infirmiers et des médecins. En s’assurant de l’usage collectif d’un garage, d’une boulangerie. Ne plus simplement brûler les poubelles, mais décider comment les ramasser.

Toute la puissance du soulèvement grec ne s’est certainement pas encore actualisée. Elle s’est trouvée contenue principalement du fait de limitations internes : la révolte n’a pas été réduite de l’extérieur, par la force ou par la famine. Et cette spécificité est loin d’être anecdotique : elle implique qu’en Grèce, l’insurrection n’a pas encore eu lieu ; mais sa défaite non plus. L’événement en appelle d’autres et cette répétition force quelque chose dans le présent. Elle le charge des désordres à venir et de questions qui redeviennent sérieuses, pertinentes : comment passe-t-on de l’émeute généralisée à l’insurrection ? Que faire une fois la rue acquise, parce que la police y a été durablement défaite ? Comment recomposer des réseaux d’approvisionnement autonomes ? Que signifie se débarrasser du pouvoir ?

Si les événements grecs résonnent en nous à présent c’est qu’ils permettent aussi de reposer, dans le réel, l’hypothèse révolutionnaire.

Rebetiko no 0, janvier 2009
Chants de la plèbe.

Publié dans Grèce générale

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