"Ne dites plus urbanisme, dites : police préventive"

Publié le par la Rédaction


«Un jour, on construira des villes pour dériver.»
G. DEBORD

Revenons un instant sur un projet d’aménagement de l’espace : la place Pasteur à Besançon. Aujourd’hui : un lieu difficile à identifier, pas vraiment une place ; un lieu que par intermittence peuplent quelques âmes irrégulières : clochards, désœuvrés, vagabonds, musiciens. La ville veut donc reprendre en main cet espace, l’intégrer à sa gestion, à son plan, l’arraisonner. Il faut commencer par raser le bloc informe : on fera donc une place lisse, rase, übersichtlich
[Que l’on peut embrasser du regard, appréhender d’un seul regard]. Mais Besançon s’étant par ailleurs engagé à œuvrer «résolument en faveur du développement durable», on ajoute un arbre en son milieu : tillia platyphyllos. Et le panneau indiquant le projet livre en même temps la nouvelle fonction du lieu : le rendez-vous.


Car, dans une ville bien gérée, bien tenue, chaque lieu a sa fonction. Cette fonction n’est pas choisie, créée, inventée, par ses habitants au gré spontané de leurs désirs, mais déterminée par le dispositif, prescrite par le Plan. Cette place fut étudiée, conçue — dans l’économie générale de l’espace — comme lieu de rendez-vous, on n’aura donc nul besoin de s’y arrêter. Un lieu n’est fonctionnel que s’il fait circuler (il n’y a rien à voir) ; que s’il évite les accumulations, agrégations (gestion de flux) — favorise la dispersion ou les conditions de celle-ci (Hausmann). Sur le dessin, effrayant, que la Ville affiche fièrement sur un bâtiment de la place, comme promesse de modernisation [
Ce mot, depuis dix ans, sert à désigner l’adaptation aux nécessités économiques — mais il se drape d’un accent positif de volontarisme et de neutralité : «La modernisation n’est ni de droite, ni de gauche ; elle est nécessaire.» En effet, la modernisation est la négation de la politique : elle est alignement sur la nécessité, adaptation aux «lois de la nature» (c’est-à-dire aux lois du marché).], seuls quelques bancs vagues, sur la surface aplanie, viendront bientôt remplacer la structure abattue. Des bancs-minutes, où vous ne restez pas, ou alors un instant, le temps qu’arrive votre rendez-vous, sous l’arbre. Pas besoin, non plus, de règlement. Pas de panneau «Espace interdit aux SDF», car alors le masque tomberait, l’intention, apparente, explicitée, serait inacceptable. Pas besoin d’ordre prononcé : c’est l’espace lui-même, tel qu’aménagé, disposé, arraisonné, qui produit le conditionnement de l’obéissance à cet ordre, laquelle sera obtenue avant même celui-ci prononcé. La violence de l’ordre diffuse ainsi dans tout l’espace, n’est plus nulle part localisable. Elle le serait sur un panneau d’interdiction, sur l’uniforme d’un policier ou d’un vigile, chargés de refouler hors de la place les vagabonds et clochards. Diffusée dans l’architecture entière, cette violence se rend invisible, se drape.


Dès lors, les dispositifs de surveillance (caméras, vigiles) ne viendraient — ne viendront — que compléter le quadrillage déjà tracé par le plan urbain ; ils ne sont même pas indispensables — trop visibles. Par ce quadrillage surveillé s’opère la normalisation des comportements ; ceux-ci se moulent dans l’espace qui les accueillent, les absorbent, les digèrent : chacun se donne rendez-vous au lieu de rendez-vous, part consommer au lieu où l’on consomme, puis va prendre de la culture au lieu de la culture, etc. Le pouvoir, lui, n’a plus qu’à gérer les flux ; les comportements, se ressemblant de plus en plus, deviennent mesurables, prévisibles — la statistique les gère. La Ville, sans police, préventivement gère ses ressources humaines.


«Pas besoin de connaître le code Napoléon,
suffit de regarder une ville, on est fixé.»

H. MICHAUX

Marchons un peu vers Battant… Sur le pont, jetons un œil sur les bancs [
On ne passera pas par la place de la Révolution : lisse, sans un seul banc, elle est la figure totale de l’Aménagement, de la libre-circulation]. Des ingénieurs inventèrent — figures de l’aménagement — des bancs où il est impossible de s’allonger. Là encore, l’avantage est que l’impossibilité n’est pas produite par une interdiction — mais par un dispositif technique. L’ordre est masqué, incorporé dans le matériel urbain, relégué au plus loin de l’humain. Le clochard, épuisé, est face à un banc conçu pour lui résister : il ne pourra s’en prendre qu’au banc. Aux fenêtres, on s’indigne des hurlements de clochards.


Personne n’aura la mauvaise conscience de le lui avoir interdit. Pas même les ingénieurs, lointains, qui auront conçu ces bancs. Car ils ne sont que des ingénieurs et ne conçoivent que ce qu’on leur demande. Ceux qui lurent dans le cahier des charges «Produire un banc où l’on puisse s’asseoir mais où il soit impossible de s’allonger» firent en sorte de ne pas (se) poser de questions ; ou de ne s’en poser que de techniques. Allons, faisons ! Dans le métro parisien, d’autres ingénieurs — meilleurs encore, en aménagement, en modernisation — en firent où l’on ne peut même pas s’asseoir. Ces bancs de l’hypermodernité, troisième génération, assurent une fonction inédite : reposer le corps de la station debout, tout en empêchant cependant la station assise. Autrement dit : accueillir le citoyen qui attend et prend les métros ; mais refuser le clochard qui les regarde passer.

Les désœuvrés devront émigrer vers d’autres lieux qui échappent encore à l’aménagement, à l’arraisonnement ; des lieux moins bien dotés, moins sécurisés, qui ne disposent pas encore des dispositifs anti-clochards de dernière génération. Bientôt, l’ordre d’expulser les clochards de la Ville aura donc été exécuté… avant d’avoir eu besoin d’être prononcé.

Bien découpée, bien arraisonnée, soumettant l’espace aux dispositifs, la ville se gère d’elle-même. La surveillance s’exerce silencieusement : le ronronnement d’un moteur de caméra est imperceptible. Un aménagement sera certes un peu bruyant le temps des travaux ; mais une fois achevé, il se taira pour toujours ; il fonctionnera dans le silence de l’ordre tu. La police, donc, devient inutile. Elle n’a plus qu’à se montrer souriante, à l’écoute du citoyen, proche. Elle sera bientôt le dernier service public. Elle le sait ; elle a sa tâche à cœur. Malgré son arme, ou grâce à elle, l’agent de police vous indique votre chemin.

Ce projet d’aménagement est d’une violence incommensurable, mais savamment tue — artistement masquée. Or, si par malheur il arrivait qu’un habitant, excédé de la violence publique, allât jusqu’à s’en prendre à ce «mobilier» urbain — jusqu’à le déraciner, le jeter dans le Doubs, en faire un feu émancipateur ; on parlerait de violence intolérable, de vandalisme, et de racaille. En revanche une violence, qui asservit, contrôle, gère des vies humaines, porte un autre nom : ce nom est aménagement.

Évidemment, en creux, ce texte ne parle que des banlieues, asservies puis embrasées. L’exemple de la place Pasteur ne sert qu’à observer sur une échelle minuscule l’efficacité, la discrétion d’un dispositif et de sa justification officielle. La ville bien gérée, bien tenue, c’est la ville pestiférée — telle que, dans Surveiller et punir, Foucault en donne l’effrayant tableau. Aujourd’hui, malgré les efforts de l’urbanisme policier, Besançon demeure une ville bâtie par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien [
Nous reprenons à Guy Debord ce détournement shakespearien]. Pour combien de temps ? Combien de temps repoussera-ton la figure totalitaire d’une ville bâtie par des ingénieurs, pleine d’ordre et de fonctionnalité, et qui signifie quelque chose : l’asservissement total de l’habitant au dispositif de sa propre ville ?

institut de démobilisation, mai 2007
Ce texte a d’abord paru à l’hiver 2007, dans Charivari,
revue bisontine, dans une version très légèrement écourtée.

Nota bene : Le slogan détourné qui sert de titre à cet article provient des murs parisiens souillés en mai 68. M. Henri Guaino, principal rédacteur des discours de M. Sarkozy, estime aujourd’hui que «Mai 68 a introduit le cynisme dans la société» (France 5, «Arrêt sur image», dimanche 13 mai 2007). Je ne sais qui des deux (de la société spectaculaire marchande ou de mai 68, de M. Guaino ou de ce slogan) est le plus cynique : celui qui a, «par nature», un comportement cynique, ou celui qui dénonce, cyniquement, ce comportement. Mais des deux il n’est pas difficile de désigner celui qui, intellectuellement, est le plus odieux.

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