Autoportraits d'autonomes

Publié le par la Rédaction


Disparue au début des années 80, la mouvance autonome resurgit. Rencontre avec quelques-uns de ces militants qui sont dans le collimateur du ministère de l’Intérieur.

Qui sont les autonomes d’aujourd’hui ? On les avait oubliés, Michèle Alliot-Marie les a réintroduits dans le vocabulaire, lors des arrestations de l’affaire de Tarnac, celle des sabotages de caténaires de la SNCF, en brandissant la menace d’une «mouvance anarcho-autonome».

Aujourd’hui se tient à Paris le procès de «Paco» et Damien. Une histoire qui serait passée inaperçue si les deux accusés n’étaient fichés comme proches de cette mouvance.

Produits inflammables

Les faits remontent au 10 mai 2007. Nicolas Sarkozy a été élu président de la République quatre jours plus tôt. Depuis l’élection, des centaines de voitures ont flambé lors d’émeutes. Damien, Tourangeau de 20 ans, se dirige vers le Fouquet’s. Dans cet hôtel-brasserie de luxe, propriété de son ami Dominique Desseigne, Nicolas Sarkozy a célébré sa victoire. Damien a l’intention d’incendier un véhicule devant l’hôtel. Des vigiles le repèrent, il tente de s’échapper, est ceinturé, placé en garde à vue sans avoir eu le temps de passer à l’acte. L’affaire est confiée à la Brigade de répression du banditisme (BRB).

Le lendemain matin, Paco, 56 ans, qui héberge Damien dans son HLM du XIXe arrondissement de Paris, s’«inquiète». Le jeune homme n’est pas rentré de la nuit. «Vers 14 heures», le libertaire remarque la présence d’hommes cagoulés dans son quartier. Il pense d’abord à «une descente pour la drogue» : «Il y avait une escouade de flics. En fait, ils cherchaient où j’habitais.» Un voisin leur indique le lieu. Dans l’appartement, les policiers trouvent un cocktail Molotov, deux litres d’essence, des produits ménagers inflammables, 5000 euros et «des bouquins en allemand, des trucs politiques, des revues libertaires ou anarchistes».

En garde à vue, Damien reconnaît les faits — «un coup de folie», dit son avocate, Me Irène Terrel — et dédouane Paco, qu’il n’aurait pas averti de la présence du matériel. Damien est incarcéré à Fleury (Essonne), Paco à Fresnes (Val-de-Marne). Le premier est mis en examen pour «tentative de dégradation et fabrication d’engin incendiaire», le second pour le «recel»«complicité». Les deux hommes font près de deux mois de détention provisoire. La détention aurait pu être plus courte, mais alors qu’au bout d’un mois le juge chargé de l’affaire demande la libération des deux inculpés, le parquet s’y oppose, soulignant que chez Paco a été trouvée de la documentation «anarchiste». Ce dernier a été fiché lors des manifestations anti-CPE (contrat première embauche) en 2006 et le rassemblement de SDF du canal Saint-Martin l’année suivante. L’homme appartiendrait à «un vaste réseau» (qui reste impalpable) d’ultra-gauche des produits et anarcho-autonome, assure le parquet. Paco répond qu’il y a une volonté de «criminaliser les gens par leur pensée, plus uniquement par leurs actes».


«Mouvance anarcho-autonome», la désignation ressurgira en novembre 2008 avec l’affaire de Tarnac. Un terme flou pour désigner des mouvements héritiers de ceux que l’on appelait les «totos», les autonomes. Personne, services de renseignement compris, ne sait combien ils sont, mais leur nombre n’excéderait pas quelques centaines en Île-de-France. Davantage dans des régions dépeuplées comme «les Cévennes, le centre Bretagne, la Corrèze, les Alpes-de-Haute-Provence», explique Gabrielle [
Le prénom a été changé], une autonome.

La nouvelle génération de militants refuse souvent de communiquer avec les médias : défiance de principe vis-à-vis de la «presse bourgeoise» ou crainte du portrait tronqué. Sur Internet, la presse est étripée. Fabienne
[Le prénom a été changé], 21 ans, étudiante, a fini par accepter de nous rencontrer. Cette jeune femme a commencé par s’opposer à la loi Fillon en 2005, au lycée. Mais «on s’est rendu compte que les syndicats retournaient nos luttes et finissaient par nous lâcher».

Pillage chez Fauchon

Rapidement, Fabienne en a marre des «manifs qui ne servent à rien». Elle rencontre d’autres militants, lit les «classiques» de «l’anarcho-syndicalisme», s’en éloigne, se rapproche du Scalp (Section carrément anti-Le Pen) et des antipubs. En 2006 viennent les manifs anti-CPE. «Il y avait un tel espoir. On pensait que ça allait vers une révolte d’ampleur.» À la fin d’une manif, elle participe au pillage d’un magasin Fauchon à Paris. «Une autoréduction. Après, on a tout redistribué aux SDF.» Mais le mouvement retombe. Depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, Fabienne voit du changement dans «la volonté de fichage, de flicage, on est à Paranoïaland». Désormais, lorsqu’elle se rend en «action», elle évite le passe Navigo : trop facilement traçable.

Bruno
[Le prénom a été changé], un autonome, dresse le portrait type d’un jeune autonome. «Ils sont représentatifs de la société française. Il y a des fils de bourgeois, des fils de prolos. Ce sont des étudiants ou des lycéens qui ont des liens d’amitié, se sont rencontrés sur des mouvements et veulent continuer des luttes. Ils désirent leur indépendance vis-à-vis de leurs parents, alors ils ouvrent un squat. Ils arrêtent leurs études, refusent de travailler par conviction. Ils sont chômeurs, touchent le RMI, piquent un peu dans les magasins. Beaucoup font des boulots saisonniers, sans trop le dire.» Les militants ont souvent des pratiques illégales mais pour Bruno, «occuper un squat, casser une vitrine et monter une barricade ne sont pas des pratiques très violentes».

Autre caractéristique, ces militants n’appartiennent à aucune organisation. Ils se définissent plus autour de luttes — soutien aux sans-papiers, aux étudiants et lycéens, protestations contre le système carcéral et le mal-logement — que par une idéologie. Ils se regroupent en collectifs non hiérarchisés : antirafles, Food not bombs, collectif des mal-logés sans frontières du XVIIIe arrondissement, qui occupe régulièrement des agences de l’Opac avec, en main, une liste de plus de 100 demandes de relogement. Ça peut être musclé. Récemment, des militants ont passé 48 heures en garde à vue. «Les RG nous connaissent bien, explique le collectif. Ils nous appellent “les désorganisés”.» Le maître mot est la spontanéité. «Il n’y a pas de porte-parole. On ne fait pas de l’humanitaire comme le DAL [Droit au Logement]. C’est à chacun de décider s’il veut qu’on bouge.»

Sans être constitués en réseau, les gens se croisent notamment autour des squats politiques (une demi-douzaine en région parisienne), par exemple à Glacière (XIIIe arrondissement de Paris) ou à Montreuil (Seine-Saint-Denis), lieux de discussions, de concerts, où on peut lire la presse (indépendante). Des sites Internet comme Indymedia, Infokiosques, Demosphere, Squatnet, permettent de compléter l’information sur les luttes, y compris à l’étranger : «J’ai des amis qui sont partis en Grèce», dit Fabienne. Florissant jusque dans les années 80, ce mouvement avait quasiment disparu durant la décennie 90. À l’exception de deux épisodes. En 1990, un «camping sauvage» de 48 familles expulsées, place de la Réunion, à Paris, avait révélé le Comité des mal-logés, accusé d’être manipulé par des anciens d’Action directe. Ensuite, en 1994, l’affaire Florence Rey et Audry Maupin, deux autonomes qui avaient tué trois policiers et un chauffeur de taxi lors d’une course-poursuite dans Paris. Maupin y avait trouvé la mort.

Signaux menaçants

Aujourd’hui, la police parle d’«ultra-gauche» ou d’«anarcho-autonomes». Mais presque aucun de ces militants ne se revendique d’ultra-gauche, un terme «inventé par Lénine», selon Christophe Bourseiller, auteur d’une Histoire générale de l’ultra-gauche [Denoël, 2003]. L’expression désigne les «gauches antiléninistes». Dans les faits, le terme reste vague. Que penser alors du néologisme «anarcho-autonome» ? Une source proche de l’enquête reconnaît : «Les flics, les journalistes, veulent expliquer. Ces mouvements sont assez inorganisés. C’est une ambiance, une génération avec des idées, on essaye de mettre des mots avec des idées connues. Ce ne sont pas des terroristes, pas des militants, pas des bandits. Ils sont à la croisée.»

La ministre de l’Intérieur ne les a pas moins dans le collimateur. Michèle Alliot-Marie aurait alerté ses services de leur résurgence dès son arrivée Place Beauvau, sûre qu’ils pouvaient recruter en mangeant la laine sur le dos d’une gauche déliquescente. La «menace» se concrétiserait, selon la police, par plusieurs «signaux». D’abord «faibles», en 2006 : «Pendant les mouvements anti-CPE, certains éléments durs s’affrontaient aux forces de l’ordre.» La réémergence de petits groupes autonomes atomisés ne remonterait pas au CPE, comme l’indiquent les policiers, mais plutôt à «1998, lors des mouvements de chômeurs», note un observateur. Les manifestations anti-Le Pen de 2002 créent ensuite un nouvel afflux. En 2007, ces «signaux» se renforcent pour les policiers. «Le 4 mai, un engin incendiaire est retrouvé sous une dépanneuse de la police, à Paris. Le 23 août, un engin incendiaire est découvert à Jouy-en-Josas, sur le campus de HEC, où doit se rendre Nicolas Sarkozy. Le 8 novembre, près de Toulouse, trois jeunes sont arrêtés. Ils venaient de faire sauter une bombe dans un champ.» Cette source indique : «Rien de ce qu’on a trouvé n’est fait pour tuer.» Des interpellations ont lieu. Les affaires sont confiées à des juges antiterroristes. «Je ne dis pas que ces actions étaient coordonnées, mais les interpellés sont tous des gens de la mouvance autonome, des adeptes de la violence politique et il y a un lien entre certains.» Il ajoute : «Notre angoisse, c’est la résurgence d’un terrorisme type Action directe ou Brigades rouges». Une crainte relayée dans un rapport des Renseignements généraux : «Les faits et comportements observés sur notre territoire sont similaires à ceux recensés à la fin des années 70 qui avaient été précurseurs de la constitution du groupe Action directe.»

Paranoïa ? Pour Sébastien Schifres, spécialiste de l’autonomie — il s’en revendique —, la violence est «très en deçà» de celle des années 70, quand «il y a eu des morts». Par ailleurs, derrière le portrait anxiogène — Action directe et les Brigades rouges —, se trouvent des militants aux «sensibilités très diverses», explique Christophe Bourseiller. «Il y a une montée en puissance de l’extrême gauche dans sa diversité qui s’accompagne d’un renouvellement générationnel. Elle est favorisée par la crise économique, un bouleversement profond de la société française et une absence momentanée de leadership à gauche. Tout le monde en profite, y compris l’ultra-gauche non-léniniste et les libertaires.» Finalement, pour lui, la seule question qui vaille est : «Pourquoi le ministère de l’Intérieur les met-il en avant avec une telle fermeté ?»

Presse jaune, 18 février 2009
(
Gaël Cogné, Libération).

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