Glaner pour survivre : la pratique s'installe durablement

Publié le par la Rédaction

Ceux qui trouvent leur nourriture dans les poubelles

On les appelle les glaneurs. Ce terme élégant cache une réalité affligeante pour notre société qui ne semble pas y trouver de réponse.

D’une main, elle saisit la poire et de l’autre, armée d’un couteau de cuisine, elle l’épluche, puis en prélève une tranche et la porte à sa bouche. Quand on lui souhaite un «bon appétit», elle répond très civilement «merci».

Banal ? Pas vraiment, car elle s’appuie sur le bord de la poubelle dont le couvercle est encore ouvert.

Elle vient juste d’en prélever le fruit, avec autant de naturel que si elle l’avait cueilli à la branche d’un arbre. Elle se conduit comme si la rue était un peu son verger. Le regard des passants ne semble pas la troubler, tant elle donne l’impression d’être dans son monde.

C’est ainsi que m’apparaît, en ce samedi après-midi, la première glaneuse rencontrée aux abords du marché, au centre de Dijon.

Au fond, elle correspond bien à l’idée préconçue que je m’en faisais. À première vue, rien ne la distingue vraiment dans une foule, mais quand on la détaille, on perçoit alors des accords vestimentaires dissonants.

Une retraite à 500 euros

Quelques minutes d’attente supplémentaires sont vite récompensées. Une, puis deux autres dames d’un certain âge arrivent, cabas et sacs plastique en main. À première vue, ce sont des retraitées. Sans doute grands-mères, habillées très correctement et qui n’évitent pas le contact.

La première fait ses courses la plupart du temps comme tout le monde. Regarder dans la poubelle est alors une activité ponctuelle qui améliore son ordinaire.

Son message ? «Qu’on nous donne plus pour nos retraites. J’étais assistante maternelle pendant 35 ans et pourtant notre statut n’a pas été reconnu.» Une amie arrive et la conversation s’engage : «Tout n’est pas bon, on choisit. Mais c’est pas les fruits qui feront du mal.» Elles nous révèlent même que certains commerçants leur donnent quelquefois un peu de viande ou de poisson.

Une autre arrive encore.

Elle cherche juste une coquille Saint-Jacques pour poser son savon sur l’évier.

Elle faisait des ménages.

Un mari qui part, des enfants à charge et finalement, la fin du mois avec «un œuf et des patates».

La première préférait faire la sortie des poubelles dans un supermarché du centre-ville, mais le filon s’est tari depuis qu’une pétition a mis fin à certains débordements.

Les jeunes aussi

Ces mamies sont connues du voisinage, mais elles ne sont pas les seules.

Un jeune d’une vingtaine d’années témoigne d’une autre trajectoire et finalement, au-delà de la même pauvreté, d’un autre style de vie.

Habillé correctement et s’exprimant parfaitement, il a beaucoup fait la manche dans le quartier et c’est ainsi qu’il a observé le manège d’autres glaneurs. En regardant, il a compris comment il fallait s’y prendre.

Bien qu’il revendique un travail à mi-temps, il vit avec trois autres compagnons d’infortune.

À quatre, ils mettent tout en commun. Chacun est chargé à tour de rôle de rapporter fruits, légumes, pain. Ils connaissent par cœur les horaires de ramassage des poubelles à la sortie des grandes surfaces.

Ils sont organisés.

«Parfois, on en a tellement qu’on en jette, même si ça me fait mal au cœur», nous avoue-t-il.

Au même moment, un jeune couple passe, bras dessus, bras dessous et, surprise, le garçon jette un œil dans l’une de ces poubelles.

Insouciants, ils rient puis entrent dans une boutique alimentaire pour faire leurs courses.

Au milieu de ces gens qui sont manifestement poussés par la nécessité, ce couple agit comme si la poubelle était une autre façon banale de se servir. On peut en retirer une impression étrange, entre le marché, l’épicerie fine et la poubelle, ils semblent aller de l’un à l’autre. Puis une jeune femme, sac de ville au dos, jette également un regard dans un container.

Rien ne la distingue dans la foule. Est-ce l’émergence d’un nouveau comportement ?

Du côté des commerçants

Tant que les glaneurs respectent la propreté des lieux, les commerçants ont une attitude bienveillante à leur égard. Certains témoignent même d’une certaine complicité. Les grandes enseignes, conscientes de leurs obligations légales (droit des poubelles) et de leurs responsabilités sanitaires, font preuve néanmoins de compréhension. Ainsi, le propriétaire d’Intermarché de la Fontaine-d’Ouche ne serait pas contre le ramassage sélectif de produits qui ne sont plus commercialisables pour venir en aide aux nécessiteux. Derrière le Casino Clemenceau, une demi-douzaine d’habitués se retrouvent deux fois par semaine pour récupérer ce qu’ils peuvent. Ils savent que des boîtes de conserve invendables, car cabossées ou des emballages fraîchement déchirés peuvent répondre à leur attente.

Dans d’autres grandes surfaces, les bennes ne sont pas accessibles. L’Intermarché de Genlis fait des dons aux Restos du Cœur et au Secours populaire.

Dans la plupart des grandes enseignes, il existe aussi des rayons de produits en fin de date, vendus moins chers (20 à 50%).

La crise générale semble donc bien impacter tous les comportements, au point que le commerce traditionnel s’adapte à son tour.

Presse bourgeoise : Franck Bassoleil
Le Bien public, 10 février 2009.

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