Vive la grève des postier(e)s dijonai(se)s !

Publié le par la Rédaction

«Nous on en a rien à foutre de la concurrence»
Témoignage d’un postier en grève dure


Depuis le 26 janvier, les postier-e-s de Dijon sont en grève, contre la dégradation de leurs conditions de travail, la dégradation du service rendu, et pour le paiement de leurs heures sup’.
La Poste, c’est un peu le laboratoire de l’État pour tester la casse méthodique du service public : depuis une vingtaine d’années, une série de réformes prépare petit à petit la privatisation totale. Séparation des activités courrier, bancaires et colis, nouveau statut des embauché-es qui ne sont plus fonctionnaires mais contractuels, renégociation des conditions du «dialogue social» pour s’assurer de faire passer la pilule, passage d’une logique de service public à celle d’une entreprise marchande (l’usager-e devient client-e, et les guichetier-es sont censé-es lui refourguer les produits les plus chers), etc.
Dans un bastion du syndicalisme de lutte, cela n’a pas été sans résistance, donc sans répression, mais il semble que localement, les postier-es jettent toutes leurs forces dans la bataille.
Le 5 février, la grève s’étend à tout le département, et les postier-es manifestent avec les étudiant-es et les personnels des facs en lutte.

Entretien avec un postier en lutte

À la Poste, avec le processus de libéralisation, on est en conflit avec la direction depuis pas mal d’années, mais là c’est passé à un cran supplémentaire. Ici, suite à des prises de décisions sans concertation et à l’absence totale de négociations, un préavis de grève illimitée a été déposé. Ce préavis couvrait l’ensemble de la PPDC (Plate-forme de préparation et de distribution du courrier) de Dijon-Nord et de Dijon-Arquebuse. Les revendications noir sur blanc, c’est des postes supplémentaires, le paiement des heures supplémentaires, le maintien des RTT, des rythmes de travail correct, et que le patron arrête ses crises d’autoritarisme.

Il faut expliquer un peu le contexte. À la PPDC de Cap Nord, ils ont dépensé 8 millions d’euros pour les bâtiments et les machines qui remplacent une partie du travail des facteurs. C’est un truc qui arrive à Dijon et ailleurs, et en parallèle ils en profitent pour restructurer le travail et la «masse salariale». Leur plan de restructuration à l’échelle nationale, cela s’appelle «Facteur d’avenir», et c’est là pour casser les solidarités. Ils cherchent à mettre les facteurs les uns contres les autres, avec des équipes qui seraient en concurrence. Nous on répond à ça qu’on est des «facteurs en colère». Depuis la mise en place de «Facteurs d’avenir», les grèves se multiplient.

La PPDC derrière Ikea est truffée de caméras de vidéo-surveillance. Nous on s’insurgeait par rapport à ce fait d’être surveillé en permanence. Quand quelqu’un a posé la question de savoir pourquoi, la directrice a dit que c’était pour éviter le sabotage sur leurs nouvelles machines Toshiba, qui valent un fric monstre. Voilà ce que ça légitime aussi, leurs nouvelles machines. Les machines devraient être au service du personnel, mais là elles sont au service du capital. On pourrait se réjouir qu’une machine remplace certains boulots débiles, mais là ils en profitent pour nous faire passer à l’as.

Les facteurs sont censés travailler de 6h à 12h, mais en réalité la plupart du temps, les titulaires comme les autres finissent à 13h, 14h, 15h, et passent beaucoup de temps à l’extérieur sans possibilité de se restaurer. C’est toujours possible d’aller à l’arrache prendre un sandwich dans un bar, mais c’est interdit par le règlement. Toutes ces heures supps ne sont pas payées. Donc une des revendications fortes, c’est déjà le paiement des heures supplémentaires.

Ici, il y a 56 emplois qui ont disparu, qui n’ont pas été récupérés à partir de départs en retraites ou de contrats qui se finissent, et ça fait des ryhmhes de fous. L’objectif de la boîte est de réduire de manière drastique la «masse salariale», de rentabiliser un maximum. Et on a appris récemment par des fuites d’une réunion qu’ils voulaient encore réduire les effectifs, c’est d’ailleurs une des nouvelles qui a mis le feu aux poudres. Il y a aussi qu’on est passé de cinq semaines de RTT à deux semaines.

Le nouveau patron de la PPDC et de l’Arquebuse, M. Sauvage est extrêmement autoritaire et caractériel. Il met la pression sur les gens individuellement. Son mot d’ordre c’est : «rentabilité, rentabilité, rentabilité…» FO, à son propos, ils ont même sorti un texte : «La loi de la jungle» qui dénonce le fascisme d’entreprise. C’est le genre de type qui va empêcher les grévistes de rentrer à l’intérieur des locaux pour aller boire un café à la machine.

Un de leurs gros outils actuellement, ça date pas d’aujourd’hui mais ça s’amplifie, c’est de faire accompagner les tournées par des «vérifs», des mecs qui vérifient que les facteurs bossent assez vite et qu’ils ne pourront vraiment pas faire un poil mieux. Ils chronomètrent les tournées. C’est du flicage qu’ils utilisent pour justifier des suppressions de postes. Le boulot c’est notre quotidien, alors ça peut pas être seulement une course individuelle et épuisante, faut qu’il y ait sens, des complicités…

La fonction du facteur, c’était aussi un lien social et ça, c’est complètement bafoué. Ils veulent nous transformer en simples distributeurs de papiers. Ils vont embaucher des intérimaires en contrats courts qui n’ont pas idée du boulot, parce que dans la tête des dirigeants, le facteur, c’est juste un gars qui trie puis distribue les papiers, alors qu’il y a toute une dimension de vie de quartier avec les personnes âgées, les gens isolés, l’idée d’un service public en somme.

Il y a tous ces mythes idiots sur les fonctionnaires de la poste qui se la coulerait douce. Mais les facteurs travaillent six jours par semaine, du lundi au samedi inclus, et n’en peuvent plus. Tous ces nouveaux rythmes de travail, la pression à la concurrence, ça crée des dépressions, un stress énorme, des crises de nerfs et des gens qui pleurent.

En morcelant les lieux de travail, ils pensaient tuer la solidarité, faire jouer un endroit contre l’autre pour que ce soit plus dur lutter ensemble et de bloquer la production par des grèves. Mais les conditions de travail sont tellement merdiques que là tout le monde s’est mis en grève. On est parti à 80% de grévistes, ce qui était un score énorme et dix jours après on tient toujours. Le mouvement est tenace. Un mec qui a 37 ans de boîte a dit qu’il n’avait jamais vu un mouvement aussi déterminé.

Il y a des tentatives de négociations tous les jours. Mais le patron s’en fout, il fonctionne comme si la poste lui appartenait à part entière, et que nous qui bossons dedans depuis 30 ans, on est de la merde. Pour moi le patron, c’est un taulier : il tient sa prison avec ses caméras. D’ailleurs, la PPDC fait penser à une prison. C’est comme ce que dit Foucault avec le panoptique, il y a un agencement répressif de l’espace. Il y a un premier étage avec un balcon où les cadres peuvent observer tout le bureau comme des rois et nous on est en bas. La géographie des boîtes d’aujourd’hui est faite pour que les gens ne fassent que travailler. D’ailleurs, c’est pas par hasard, le local syndical, on ne peut y entrer que par l’extérieur et plus par l’intérieur. Symboliquement c’est comme les bancs publics séparés pour ne pas que les gens puissent s’allonger dessus.

La grève se matérialise par des piquets de grève devant chacun des lieux. Chaque matin à 4h30 à la PPDC et à 7h à l’Arquebuse jusqu’en milieu de journée. Dans les piquets de grève l’ambiance est extrêmement chaleureuse et combattive, malgré le temps de chien, la neige. Les gens apportent à manger, du café… Ces piquets servent à maintenir la pression, discuter de la suite, mais aussi à entraîner ceux qui ne font pas grève dedans. On a aussi mis en place un système où on demande à ceux qui ne font pas grève de cotiser pour une caisse commune de grève, pour acheter la bouffe. On mange sur place, on fait des barbecues, on partage un verre de vin. On voulait aussi venir jouer de la musique sur le piquet. Le premier jour c’était d’enfer. C’est les moments où tu sens que le monde ouvrier quand il part en lutte il est capable de tout. Les piquets, ça recrée des liens avec des nouveaux, et puis il y a des gens que tu as pas vu depuis longtemps parce qu’on n’est pas dans les même bureaux, et tu es content de les revoir. La plupart des grévistes restent sur le piquet. On ne reste pas chez soi tout seul à attendre. Les voitures passent, les gens klaxonnent, lèvent le poing. Ca fait chaud au cœur. On veut montrer qu’on est pas des soumis, qu’on est des gens debout, et on déplore que certains ne se sentent pas concernés et ne fassent pas grève. Là, les mecs qui mènent le mouvement, c’est pas mal des anciens qui ont connu les mouvements, les luttes après 68, mais on sent qu’il y a une jeunesse qui revient aussi se battre.

En 95 et 98, on avait obtenu pas mal de choses. Mais à l’époque on bloquait les entrées et rien ne circulait. Et mine de rien, quand le courrier ne circule plus c’est une partie de l’économie qui s’enraye. D’un côté il y a peut-être des gens qui vont devoir attendre un peu plus longtemps leur courrier, mais de l’autre il y a aussi toutes les boîtes qui ont besoin du courrier pour faire fonctionner leur production et leur commerce. Alors c’est un levier énorme, comme quand les camionneurs bloquent les routes, ou que les trains ne roulent plus.

Là, on a fait un peu de blocage des camions au début, mais le blocage pose débat. Le blocage est pas toujours bien perçu. Il y a des peurs parce que la direction fait venir un huissier tous les jours pour contrôler et punir des gens qui feraient des actions plus directes. En plus, depuis le 26 janvier, la direction a bloqué la porte d’entrée sur le site, ils ont mis un gros cadenas pour empêcher que les portes se referment et s’assurer que les camions et travailleurs non-grévistes puissent circuler. La répression à la Poste est assez forte en ce moment par rapport aux pratiques de lutte. À Marseille, il y en a qui se sont fait virer pour de simples prises de paroles un peu franches et directes.

La direction a mis en place des systèmes de tri parallèle pour casser la grève. Ils ont embauché 80 intérimaires qui leur coûtent la peau des fesses. Ils préfèrent payer des intérimaires exploités, d’ailleurs certains sont pas retournés bosser tellement c’était dur. On a affaire à un patronat agressif qui lâche des miettes qu’un oiseau en plein hiver ne voudrait même pas. La vérité c’est qu’avant ils lâchaient vachement plus vite face à des mouvements de luttes. Là, on sent qu’avec la libéralisation, ils se croient tout permis. L’arrogance patronale a atteint de nouvelles dimensions et ils sont en train d’essayer de bouffer tous les acquis de décennies de luttes. Nous, on perd 50 euros pas jours, alors partir en grève si on obtient que des miettes c’est les boules. Avant, embaucher les intérimaires, ils ne le faisaient pas. D’ailleurs le droit de grève est de plus en plus verrouillé. Sud et la CGT vont attaquer en justice, par rapport à ça, parce que le coup des intérimaires, c’est sûrement une procédure illégale. Mais évidemment c’est dur de savoir exactement. Pour eux, c’est très facile de faire venir des huissiers. C’est pas la même pour nous quand il s’agit de faire constater leurs coups bas.

On sent qu’ils veulent nous dégoûter pour les grèves futures. Les modes d’actions qui marchent comme ceux mis en place par Sud-Rail gare Saint-Lazare et autres, ils vont essayer de les museler. Et puis les flics tournent devant les boîtes. Par exemple il y a des gars qui ont simplement bombé devant Amora, parce que leur boîte risque de fermer, et qui se sont fait chopper.

Pour qu’une grève comme ça puisse durer encore plus longtemps, il faudrait des moyens de solidarité financière plus importants. Des traditions comme les caisses de grève seraient peut-être à remettre en place. Pour les luttes futures, ce serait sûrement nécessaire pour tenir plus longtemps. En plus on vit dans un monde où les gens sont de plus en plus tenaillés par des crédits.

Pour casser l’isolement, on cherche à étendre le mouvement aux autres bureaux de Côte d’Or. On va les rencontrer. Le bureau d’Auxonne a fait grève six jours en décembre. On a été les voir et ils sont motivés pour repartir, il semble que les bureaux alentours rencontrent les mêmes problèmes que nous. Cette extension du mouvement a bien marché dans le 92 où ils sont en grève depuis 15 jours, où ils font des actions de collages sauvages, des occupations. Cela a l’air assez carré. Il y a peut-être des pratiques d’actions à remettre sur la table.

Il faudrait faire la jonction avec d’autres secteurs en luttes, mais les infos ne passent pas toujours bien, dans la pratique c’est compliqué de se fédérer au-delà des grandes journées de mobilisation générale comme celle du 29. On ne sait pas toujours que d’autres sont en lutte. Là on est allé voir les étudiants pour imaginer des initiatives en commun, se rencontrer sur les piquets ou dans les AG.

Nous on en a rien foutre de la concurrence, on leur oppose la solidarité. Là, ils n’arrivent pas encore à isoler les gens, mais sur le long terme, c’est sûr qu’il y a un danger. Notre société, elle risque d’aboutir de plus en plus à des gens qui tirent dans le tas au hasard parce que la rage est là mais individualisée. Alors que si tu es pris dans un mouvement avec des camarades solidaires, tu peux orienter ta rage dans un combat collectif mais aussi vers des utopies et des perspectives.

Brassicanigra, 6 février 2009.

Publié dans Colère ouvrière

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