Appel à la désertion

Publié le par la Rédaction

60sagogoex9.gifEntretien avec Annie Lebrun

Attention ! L’ingestion de l’entretien qui suit peut provoquer des lésions mentales irréversibles. Annie Lebrun, écrivain et philosophe, auteur de plusieurs essais remarquables et de pamphlets sur l’embrigadement féministe, a répondu à nos questions. Sa conception intransigeante de la liberté et le sens de la révolte qui l’anime en font l’un des rares esprits qui oxygènent une époque asphyxiante. Discussion avec une insoumise qui trempe sa plume dans une encre noire comme un ciel d’orage.

Immédiatement : En 1977, dans Lâchez tout, vous preniez violemment à parti les groupes féministes en montrant que le désir de pouvoir avait été le moteur de leur engagement et de leur succès. En 1990, dans Vagit-prop vous aviez vu dans le courant néo-féministe une même logique identitaire et de pouvoir. Dix ans après, quel regard portez-vous sur les discours dits «féministes» ?

Annie Lebrun : C’est un air déjà connu. Car si les actuelles néo-féministes paraissent dire des choses contradictoires avec celles avancées il y a vingt ans, leur fonctionnement idéologique est tout aussi consternant. Il s’agit toujours du discours du même, où l’identité est affirmée au détriment de l’individualité, de sorte que le groupe doit prévaloir sur toute autre forme d’existence. Avec bien sûr, derrière cela, la volonté d’occuper des positions de pouvoir.

Les féministes comme Simone de Beauvoir ou Élisabeth Badinter ont-elle trahi ce qu’était l’engagement d’une Louise Michel ou d’une Flora Tristan ? Ou bien pensez-vous que, dès l’origine, la revendication identitaire des militantes féministes les condamnait à cette revendication de pouvoir ?

J’ai admiré chez les premières féministes leur refus d’une obligation d’être, leur désertion du rôle. Et je ne peux qu’être pour semblable «affirmation négative» combattant toute identité imposée qui bride l’individu. Or ce que je déplore aujourd’hui, dans tous les mouvements identitaires mais surtout chez les féministes, c’est une attitude inverse. Comme si, à un moment, le refus d’obligation d’être devait se transformer en une nouvelle identité qui devient une autre obligation d’être. Là est le danger de toute revendication identitaire toujours en proie d’être relayée par un désir d’insertion sinon de pouvoir. Quant à la liberté des femmes, elle n’a aucun sens si elle n’est pas posée dans la perspective de la liberté de tous.

Comment expliquez-vous ce basculement d’une revendication de «ne pas être» à une revendication «d’être» et de se faire reconnaître comme telle ?

C’est très inconfortable de déserter les rôles. Si dans la lutte, il vous est proposé un moyen de vous mettre à l’abri derrière une identité qui vous donne l’impression de ne plus être seul à affronter le monde, c’est très tentant. Indépendamment du désir de pouvoir, il est réconfortant de se reconnaître au sein d’un groupe. Tous les groupes sont une protection contre le reste du monde.

Vous mettez en avant une tendance humaine à se soulager d’une certaine inquiétude par la conformation à des identités et rôles bien définis. Dans le même temps, ne pensez-vous pas que nous devons prendre en compte un moment historique particulier, celui d’une société qui ne demande qu’à intégrer les individus ?

C’est la rencontre de ces deux dynamiques qui rend la situation actuelle particulièrement inquiétante. Un des principes du monde qui nous est imposé est l’inclusion, ce qui n’existait pas auparavant. Cette nouvelle forme de servitude volontaire est ce que j’appelle la «différence intégrée». Vous êtes différent, parfait. On vous reconnaît comme tel. Mais cette reconnaissance équivaut à la mise en place d’un cordon de sécurité, puisqu’elle suppose la suspension de toute critique. Sans doute, au cours du siècle passé, trop d’intellectuels en sont-ils venus à accepter l’idéologie qu’ils prétendaient combattre. Même si ce fut, trop souvent, pour des raisons peu reluisantes, fatigue, désir d’être reconnu, crainte d’une situation précaire — et dans bien des cas, cela reste une énigme —, les uns et les autres ont cédé à une société qui leur était hostile, alors que le propre de la nôtre est au contraire de faire l’économie de tout affrontement, instaurant une véritable banalisation de la servitude.

Vous êtes dans une position très nietzschéenne finalement. Lui, son immense fatigue, il l’a réglée par le choix de la folie. Ses dernières lettres à Turin nous montrent une expérience de la modernité des plus radicales. Il a accepté de se brûler. Les risques propres aux positions radicales, très peu de gens peuvent les tenir. Ne serait-ce pas un engagement d’élite ?

Le mot élite ne me plaît pas plus que celui d’engagement. Il s’agit en fait d’une lutte à mort avec quelque chose qui veut vous vaincre. Je n’admire que les êtres habités par cette volonté intransigeante de ne pas se rendre, par exemple le peintre surréaliste tchèque Toyen. Elle quitte sa famille à Prague à l’âge de 17 ans, en 1919, rejoint les milieux anarchistes, est à l’origine avec Styrsky et Teige du surréalisme en Tchécoslovaquie, où elle fait venir Breton et Éluard en 1935. Elle traverse les cinq années de guerre en cachant dans son appartement le jeune poète juif Heisler, puis à la libération, elle s’oppose aux staliniens. Du coup, elle est obligée de s’exiler à Paris, devient apatride en 1948 vivant très difficilement, non sans avoir rompu avec ses amis devenus staliniens, dont Éluard. À la suite de quoi, il est peut-être inutile de se demander pourquoi Toyen est restée méconnue. Pourtant, elle n’a jamais cédé. Avec André Breton et Benjamin Péret, elle est pour moi un des rares exemples de ceux qui au XXe siècle n’ont pas failli.

Dans votre écriture de la subversion, Breton et le surréalisme semblent représenter un levier de résistance contre les temps que nous vivons. Est-ce que là n’est pas votre panthéon personnel, votre ancrage dans un passé et une tradition littéraire ?

Cela a eu une importance considérable pour moi. Dans les sinistres années 60 j’avais 16-17 ans et je me sentais au moins aussi loin qu’aujourd’hui du monde qu’on me proposait. Maintenant tous parlent de cette époque de façon émerveillée, alors qu’elle se caractérisait par la fausseté d’un esprit petit-bourgeois voulant se donner des allures modernistes. Dans la famine et le dénuement intellectuels qui étaient alors les miens, la rencontre avec certains livres surréalistes fut un choc. Quand j’ai trouvé dans ma province un exemplaire de l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton, je l’ai recopié à la main. Voilà que Jarry, Cros, Sade, Lacenaire, Swift, Cravan…, posaient les questions, à mes yeux, essentielles sur le désir, le sens, la pensée…, tout en les réinventant pour leur propre compte, alors que les penseurs du moment, les Sartre-Beauvoir et compagnie, ne savaient qu’enfermer une génération entière dans le misérabilisme de leur pensée de petits fonctionnaires. Avec les surréalistes on respirait, ne fût-ce qu’à découvrir la multiplicité des horizons qu’aura ouvert cette tentative unique au XXe siècle de penser tout l’homme.

Ces horizons, comment les caractérisez-vous ?

Dans le premier Manifeste du surréalisme, Breton affirme : «Sade est surréaliste dans le sadisme», définissant très précisément le génie de Sade dans sa folle tentative de repenser le monde à partir de sa singularité. En fait, il suggère là ce qui aura fait la richesse du projet surréaliste, plus exactement de la constellation surréaliste permettant aux êtres qu’elle a rassemblés d’exprimer la singularité de leur rapport au monde. Et c’est bien pourquoi il n’y pas de style surréaliste. L’important étant que des hommes et des femmes affirment, en dehors de tout critère artistique, ce qui les différenciait absolument. Voilà ce qu’on essaye d’occulter en faisant du surréalisme une avant-garde comme une autre. Alors que son prix sans prix aura été d’offrir à chacun la possibilité de trouver en lui la source du grand refus à ce qui est donné pour acquis.

Par le terme de constellation vous touchez ici à quelque chose entre le singulier et le collectif. On admet communément que dans l’ordre de la subversion, seul le collectif est à même de peser sur le réel. Vous qui récusez toute affiliation, nous ne vous voyons pourtant pas sans lien… Quel rapport tissez-vous entre l’individu et le groupe ?

Cette question est certainement l’une des plus révolutionnaires aujourd’hui. C’est là que le nombre rattrape l’unique et fait un nœud encore plus difficile à dénouer depuis que la question de l’identité ne cesse d’altérer la relation à l’autre sur le modèle du même. Le fait est qu’à l’exception de certaines expériences libertaires la plupart des groupes révolutionnaires se sont constitués au détriment de l’individualité de leurs membres. C’était presque le pacte : l’efficacité au prix de la perte de l’individualité. Et l’histoire du XXe siècle nous a assez montré jusqu’à quelles extrémités criminelles cela pouvait aller. En fait, c’est seulement dans une perspective qui reconnaît la dimension sensible que le sacrifice de l’individualité peut être évité. Car enfin, au nom de quelle rationalité allez-vous justifier l’aberration de l’individualité ? En revanche, si le monde sensible existe comme tel, rien ne permet de réduire votre individualité. À cette lumière, tout fonctionnement collectif qui n’en tient pas compte devient irrecevable. Dans le fond, il s’agit encore et toujours de la question «comment vivre», qui fut aussi posée par le romantisme allemand avec l’intensité que l’on sait et qui y a répondu avec l’idée des affinités électives. Tout d’un coup, des êtres se rejoignent, en dehors de toute convention sociale, parce qu’entre eux se révèlent puis se tissent des liens qui les font participer d’une vie toute autre.

Il a souvent été reproché à Breton d’être un maître. Une «constellation» peut-elle se survivre sans aucun discours d’ordre, sans aucun principe de maîtrise ?

C’est le grand problème. Sans doute y a-t-il, chez tout être qui refuse de s’en tenir à ce qui est, un désir d’avoir prise sur le monde qui explique le rapprochement des surréalistes avec le parti communiste à la fin des années 1920. Le surréalisme a connu un balancement continuel entre des grandes échappées, des embrasements lyriques, et des tentatives d’efficacité beaucoup moins exaltantes. Reste que de tels groupes reposent sur les relations passionnelles de ses membres, leurs équilibres sont extrêmement fragiles, au risque de devoir parfois être rétablis par un discours d’ordre.

On peut le déplorer mais c’est comme pour le phénomène amoureux. Tant que tout se passe bien, le monde n’a pas prise sur vous, l’intensité de ce que vous vivez vous rend inatteignable. Dans La Route de San Romano, Breton dit : «La route de l’aventure mentale monte à pic, une halte, elle s’embroussaille aussitôt.»

Le malheur est que trop souvent le recours au principe de maîtrise est à l’origine de ce genre de halte. De toute façon, chacun peut le constater : toute véritable avancée réveille des forces pour la faire reculer. Il n’en reste pas moins que si l’intensité passionnelle en vient à prendre une ampleur collective, c’est extrêmement dangereux pour l’ordre du monde. C’est ce qui s’est passé à certains moments dans le surréalisme.

On trouve chez les surréalistes une tentation de la table rase. Or, en ce début de siècle, on constate un nihilisme très violent de la marchandise. Est-ce qu’il n’y a pas eu une immonde récupération du surréalisme dans ce qu’il y a de plus bas et violent aujourd’hui ? Faire table rase de toute généalogie imaginaire, n’est-ce pas le mode privilégié de l’asservissement au monde de la technique et de la marchandise ?

C’est certain. À ceci près que je n’aime pas le mot «récupération», «inclusion» me paraît plus juste. C’est pourquoi j’ai prêté beaucoup d’attention au Nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiappello, qui y exposent comment beaucoup d’éléments venant du surréalisme, plus encore des situationnistes, servent aujourd’hui à la domination. C’est une nouveauté de poids dont il est impossible de ne pas tenir compte. Mais pour revenir à l’idée de table rase chez les surréalistes, le contexte historique est très important : il est évident qu’au moment où ceux-ci affirmaient leur désir d’en finir avec le monde occidental et sa culture, des sommets de ridicule et d’hypocrisie venaient d’être atteints avec la guerre de 1914. En affirmant «Nous n’avons pas de talent», eux qui en avaient plus que quiconque, voulaient prendre la plus grande distance avec la non-pensée artistique qui avait servi à couvrir une société s’étant révélée indéfendable. Le problème est que ce genre de proposition est aujourd’hui retournée pour justifier l’inculture et l’incapacité de gens qui, sous prétexte de «créativité», ne cherchent qu’à occuper le terrain. Dans le même temps, cette exaltation de l’ignorance fait prospérer une nouvelle génération cynique de publicitaires ou de «plasticiens» qui ont bien compris quel parti ils peuvent en tirer pour vivre confortablement. Faute de créer quoi que ce soit, cette nomenklatura impose une expression essentiellement pléonastique. Et on peut reprocher aux discours radicaux, y compris ceux des situationnistes, ou même d’un Gilles Châtelet, de n’avoir pas vu de quelle «dé-métaphorisation» générale s’accompagnait cette situation en conduisant à une perte du sensible, dont ni les uns ni les autres n’avaient cru utile de se soucier.

Dans Du trop de réalité, vous faites progresser votre propos par l’analogie. La forme du langage n’engage-t-elle pas la pensée ?

De reposer sur l’appréhension sensible, l’analogie est le mode de pensée qui me convient le mieux. Mais d’être, de ce fait, aussi imprévisible qu’incontrôlable, elle est frappée d’inexistence par les professionnels de la pensée pour qui ce n’est pas sérieux de s’en remettre à ce genre de démarche intuitive. Étrangement, l’écho rencontré par Du trop de réalité laisse supposer qu’un certain nombre de gens pensent le contraire. Pour moi, Novalis est beaucoup plus important que Hegel, car il est sans doute le seul à oser penser la totalité en dehors de la maîtrise. De lui, on ne retient que la notion de «fragment», sans voir que c’est le point de départ d’une stratégie de la non-maîtrise, si je puis dire, pour appréhender le tout. Il s’agit en fait d’une démarche essentiellement poétique où la totalité ne se découvre que dans le mouvement analogique qui relie et délie les fragments. Il n’est que de voir l’absence de prétention de la revue Athenaeum dans laquelle lui et ses amis se retrouvèrent entre 1798 et 1800 pour mettre la pensée en demeure de répondre à la vie sensible. Cette forme-là engage aussi la pensée car l’analogie se confond avec une quête du devenir de la forme. Que la trajectoire de ce petit groupe ait été aussi fulgurante explique que ce feu continue d’exister.

Cette idée d’un petit groupe, «entretenant le feu», ne nous ramène-t-elle pas encore à l’idée d’une aristocratie ?

Oui, mais une aristocratie au sens premier, qui n’a aucun fondement, aucune légitimité et ne peut prétendre à la durée. Seuls quelques-uns sont capables d’entretenir ce feu. Mais cela peut être n’importe qui : une poignée d’individus qui, à un moment donné, font en sorte que l’horizon ne se referme pas, maintient une force d’ébranlement. Regardez Nietzsche, il n’y a pas de démarche plus singulière que la sienne mais par ce feu-là, il continue d’éclairer pour nous bien des choses. Quand quelqu’un s’échappe de la représentation sociale, il nous permet de voir que l’homme est toujours beaucoup plus que ce que la société voudrait qu’il soit. Dans ces cas-là, c’est Apollinaire qui a raison : «Perdre, mais perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille». Ceci dit sans oublier la terrible force d’inclusion de ce monde, réintégrant la folie après empaillage culturel. Voyez comme Rimbaud, Nietzsche, Artaud, sont sanctifiés, dans la mesure même où leurs exemples font voir, sans même qu’on le dise, où mène ce genre de révolte.

Le spectacle de la folie nous serait exhibé, dissuadant de toute dissidence ?

Oui et de façon très habile. On pourrait ici parler d’inclusion par exclusion. D’autant que les choses se compliquent quand on est vivant et qu’on ne veut pas devenir fou. Car si l’asile était la meilleure arme des régimes totalitaires après les camps, nos sociétés ont tôt fait de vous enfermer dans une sorte de paranoïa pour peu que vous les considériez d’un œil critique. En ce sens, Benjamin Péret avait prévu le piège de cette nouvelle escroquerie au poète maudit en déclarant que c’est désormais au poète de maudire le monde. Position, on l’imagine, des plus difficiles à tenir dans des sociétés où la servitude volontaire est devenue la chose la mieux partagée du monde, incitant chacun à jouer son rôle, fût-ce celui du rebelle de service.

Néanmoins, à propos de la folie et pour être moins dramatique, je voudrais rappeler, pensant à Jarry ou à Sade, quelle extraordinaire arme de santé constitue l’humour.

Alors, comment échapper à linclusion et conserver une parole dérangeante ?

Je suis toujours restée aussi loin que possible du système. Je n’ai jamais eu de métier réel, j’ai fait des petits travaux. C’est bien sûr un choix personnel qui suppose quelques acrobaties et qu’on ne peut réclamer de personne d’autre. De toute façon, je ne sais pas comment j’aurais pu vivre autrement, même si c’est au prix d’une certaine précarité. Car le fait est qu’on ne vous paye jamais pour être libre. Ainsi me parait-il difficile d’avoir un rapport critique à ce monde, tout en étant rétribué pour y exercer un certain pouvoir. C’est aujourd’hui malheureusement autant le cas des intellectuels majoritairement universitaires que celui des artistes cherchant de plus en plus à être subventionnés. Du coup, il ne faut pas s’étonner que les intellectuels, à quelques exceptions près, aient de moins en moins de scrupules à se faire les justificateurs de ce qui est, quand les artistes se laissent réduire au rôle d’animateurs culturels. Il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la pensée ou l’art. Telle est pour moi l’inconséquence majeure à l’origine de l’actuel triomphe de l’insignifiance. D’autant que, même s’il est difficile d’échapper à l’actuel quadrillage du monde intellectuel et sensible, rien ne peut s’inventer dans les enclos du pouvoir.

Votre propos donne envie d’avancer une opposition Sade-Laclos, comme pour distinguer un certain libertinage propre à nos sociétés de maîtrise de la radicalité de Sade. Pourtant, depuis le triomphe il y a trente ans de ce que Gilles Châtelet appelait le «libéral-libertinage», l’usage révolté de Sade ne semble plus exister…

Devant une pensée aussi forte que celle de Sade, la plupart des lecteurs ont besoin de médiateurs. Si ce furent autrefois Bataille, Blanchot ou Paulhan, aujourd’hui c’est trop souvent Sollers qui joue l’entremetteur, ramenant les choses à son niveau pour tout mélanger, Sade, Casanova, Vivant Denon… Et cela implicitement au nom de ce «libéral-libertinage», justement épinglé par Gilles Châtelet. Reste Laclos dont la lecture politique dans les années cinquante, replaçant le personnage libertin dans la dialectique du maître et de l’esclave, a tiré la lecture de Sade dans la même direction, plus exactement dans une direction hégélienne qui est, je crois, à l’origine de la neutralisation de Sade que vous évoquez.

De toute façon, on peut parallèlement remarquer une sorte de mise à l’ombre de Laclos dont la rigueur ne convient guère à notre époque : la pureté de l’objet mathématique que constituent Les Liaisons dangereuses n’a pas sa place dans le bric-à-brac postmoderne. Pourtant, la contrepartie de cette pureté est que Laclos fait l’impasse sur le corps. Alors que la radicalité de Sade est de nous faire découvrir qu’il n’y a pas d’idée sans corps et pas de corps sans idée. Dans cette perspective, la notion même de maîtrise perd tout fondement. C’est cela qui est intolérable chez lui et qui est occulté. A fortiori quand la conséquence en est de vous débarrasser de la plupart de vos idées, ce qui n’est pas très confortable. Les idées sont comme de petits meubles autour de soi. Et voilà que Sade démolit le mobilier, puis la maison toute entière, pour vous laisser, absolument seul, affronter le monde. Un monde méchant, celui d’une nature incontrôlable dont le spectacle qu’il donne incite à se demander si ses excès n’ont pas leur équivalent dans les passions qui nous agitent. Autrement dit, à se demander quelle pensée tient devant un volcan mais aussi quelle tête tient devant le désir.

C’est à cette violence, autant en nous qu’au dehors de nous, que Sade nous confronte. Et, fût-ce au risque de l’anéantissement, c’est à partir d’elle qu’il fonde son athéisme dont la hauteur de vue et l’envergure métaphysique ne sont pas sans rappeler le pari de Pascal.

Quest-ce qui fait que Sade peut échapper au cynisme du libéral-libertinage ?

Parce que sa démarche est essentiellement poétique, c’est-à-dire essentiellement morale, au sens où pour lui la fin est indissociable des moyens. Et c’est sans doute pourquoi les poètes sont ceux qui ont le mieux parlé de lui, qu’il s’agisse d’Apollinaire, de Breton, de Desnos…, les uns et les autres retrouvant d’instinct, si je puis dire, ce principe aussi bien moral qu’esthétique qu’illustre toute poésie véritable où la question du fond et de la forme devient nulle et non avenue. En revanche, intellectuels et philosophes se trompent en cherchant tous à réduire la pensée de Sade à un système, alors qu’elle ne cesse de se déployer comme une façon de penser. Ce qui est tout à fait différent. Ainsi en arrive-t-il à penser l’univers sans l’homme, en avançant par exemple que sa disparition de l’univers n’aurait pas plus d’importance que la disparition des fourmis. On peut imaginer que ce genre de rêverie n’est pas d’une grande utilité pour le cynisme du «libéral-libertinage» et ses spéculations toujours intéressées.

Il y a chez vous la lecture de Sade comme tenant de l’athéisme intégral. Sade ne refonde-t-il pas là un pôle d’absolu sous une forme négative ? Il y a un renvoi à une expérience de l’ordre de la transcendance, d’une part non humaine de l’homme, une expérience de vie scandaleuse, très étrangère à l’époque.

Je pense même que Sade est le seul véritable athée conséquent qui ait jamais existé, avec l’extrême courage que cela implique de sans cesse côtoyer le néant. De là, ma fascination pour cette pensée que rien n’arrête. Fascination d’ailleurs proportionnelle à mon incompréhension de toute idée de transcendance. J’y suis même réfractaire, ne pouvant concevoir l’absolu que sous cette forme négative dont vous parlez. D’autant que, pour moi, l’homme commence seulement à être quand il tend à être tout ce qu’il n’est pas. À cet égard, le génie de Sade est d’avoir découvert cette puissance de négation dans la dynamique commune de l’imaginaire et du désir, l’un et l’autre se relayant dans un principe d’excès, aussi naturel que a-naturel. La grandeur de Juliette est justement de vouloir doubler la nature, dans tous les sens du terme. Jusqu’à découvrir la forme comme réponse à la question de la fin et des moyens. Inutile de préciser que cette invention d’une liberté toujours en quête de ses formes est par essence étrangère à notre temps de servitude volontaire.

Que pensez vous de lactuelle alliance entre les «nouvelles radicalités» et un certain courant intellectuel, proche de Deleuze et de Foucault ?

C’est parce que les dernières critiques radicales — et je pense surtout au situationnisme — ont fait l’impasse sur la vie sensible, sans parler de leur ignorance pure et simple de l’inconscient, que ces «nouvelles radicalités» se tournent vers Deleuze et de Foucault qui ont au moins tenu compte de l’apport psychanalytique.

Il n’en est pas moins vrai que l’un et l’autre restent, pour moi, des penseurs institutionnels, par la place qu’ils ont choisi d’occuper. Et cela vaut plus encore pour Foucault qui, quoi qu’on en dise, incarne à mes yeux le penseur de l’inclusion. J’en veux d’abord pour preuve la façon très habile dont il a, par exemple, instrumentalisé Sade ou Roussel, à la seule fin de les réduire à des exemples susceptibles d’illustrer sa théorie, mais non sans prétendre donner la clef de ces auteurs difficiles, alors même qu’il se fourvoyait sur le sens profond de la démarche de l’un et de l’autre.

Par ailleurs, je ne peux que constater combien la mort du sujet dont il s’est tant réclamé convient à la société connexionniste en train de s’imposer où, comme dans sa philosophie, les êtres ne sont plus que des carrefours de flux. De la même façon, comment ne pas être frappé que la structure du rhizome, tant vantée par Deleuze et Guattari, se confonde si bien avec celle aujourd’hui dominante du réseau. Aussi, que les «nouvelles radicalités» se rapprochent de ces penseurs me semble être une triste illustration de ce que j’appelle la «rationalité de l’incohérence», engendrant de nouvelles formes d’ignorance.

Ignorance… Le terme est-il encore adapté ? Au fond les têtes n’ont peut-être jamais été aussi pleines. On a plutôt l’impression d’être en face d’une entreprise de désensibilisation…

Oui, nous sommes face à une désensibilisation par gavage, avec l’anéantissement de tout esprit critique qui va de pair. Le voilà ce libertinage culturel qui est désormais l’apanage de l’esprit fort d’aujourd’hui, de l’homme connexionniste, dont la qualité essentielle est de pouvoir passer d’une chose à l’autre sans jamais s’investir véritablement. À cette mobilisation par désensibilisation systématique, ne serait-il pas temps d’opposer une désertion visant à re-passionner la vie ?

Propos recueillis par Marine Boisson et Jean Védrines
Immédiatement no 17.

Bibliographie sélective d’Annie Lebrun : Lâchez tout, Le Sagittaire (1977) ; Les Châteaux de la subversion, Garnier (1982, réédité en Folio) ; Soudain un bloc d’abîme, Sade, Jean-Jacques Pauvert (1986, réédité en Folio) ; Vagit-prop, lâchez tout et autre textes, Ramsay (1990) ; Du trop de réalité, Stock (2000) ; De l’éperdu, Stock (2000).

Publié dans Agitation

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