Antiterrorisme de proximité

Publié le par la Rédaction


Mai 2007 : en réponse au grand cirque électoral des voitures flambent, des affrontements ont lieu avec la police, à Paris, Toulouse, dans la région lyonnaise… Dans plus d’une vingtaine de villes, des gens s’affrontent directement à la France d’après. Pour les médias (qui relayent la version de la DCRI, fusion des anciens RG et de la DST), l’ennemi intérieur diversifie un peu sa panoplie : au côté du sauvageon à casquette se profile l’inquiétante silhouette des anarcho autonomes…

«Nihilistes violents», «ennemis de la société», «soldats perdus de l’ultra gauche»… En plus de ces désignations médiatiques flatteuses, les «anarcho autonomes» ont le droit, tout particulièrement depuis en gros un an, à un traitement juridique et policier sur mesure : le régime antiterroriste. Filatures, écoutes, surveillances électroniques du tout venant ; arrestations arbitraires, prélèvements ADN de force, gardes-à-vue de 96 heures ; détentions provisoires pour «association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste», sur la base de pas grand chose, le temps justement de trouver ou d’inventer des preuves ; le temps espéré aussi pour briser les résistances, les corps ou les âmes.


Savoir épeler une bombe

Qu’est ce qu’on leur reproche ? D’abord une série de passages à l’acte, de gestes politiques là où on attend des uns et des autres des «engagements citoyens», qui restent précisément sans effets, qui n’empêchent pas le monde de tourner.

Incendier une bagnole de flics alors qu’un peu partout, en ce printemps 2007, des centaines de véhicules sont transformés en boules de chaleur et de lumière, pour fêter notre entrée dans la France d’après. Bloquer des trains, saboter la circulation des flux humains et économiques, après les dizaines de sabotages qui ont un peu animé le mouvement contre la réforme des retraites à la SNCF, en novembre et décembre 2007. Après les milliers d’actes de malveillance qui visent chaque année les voies ferrées. Après toutes les tentatives de blocage économique qui ont caractérisé le mouvement anti CPE, le mouvement anti LRU, et les derniers mouvements lycéens… Michèle Alliot-Marie nous explique, pour défendre la qualification «terroriste» de l’affaire de Tarnac, qu’il y a bien de quoi déstabiliser l’État et la société puisqu’à cause des saboteurs «des milliers de cadres seront arrivés en retard à des rendez-vous professionnels». C’est donc ça la grande fonction de l’État : garantir le train-train de la machine économique. Machine à produire des riches et des pauvres. Machine à piéger les solitudes prolétaires dans le circuit de leur exploitation.

Et puis les «anarcho-autonomes» participent à des manifestations violentes : comme à Vichy où, d’après les rapports de la SDAT ils ont accroché une corde à un camion-grille de la police et tiré dessus. C’est vrai qu’à Vichy cinq voitures ont été disposées en barricade et incendiées. C’est vrai que les flics, après avoir balancé leurs lacrymos, ont ramassé des canettes et des tirs de feux d’artifice. Des flics pris pour cible. Comme en novembre 2005. Comme pendant le CPE. Comme à Carhaix quand la population s’est soulevée pour défendre son hôpital. Comme à Villiers-le-Bel ou à Roman-sur-Isère après la mort de jeunes poursuivis par la police. Comme pour les manifs lycéennes à Grenoble, Brest ou Lyon en ce moment.

Deuxième élément à charge : ces gens ne vivent pas vraiment normalement. Vous savez : tout seul ; à l’état d’individu isolé, ou replié en couple, courant après les fins de mois ou son chômage, en espérant moitié honteusement moitié craintivement tirer son épingle du jeu de la concurrence de tous contre tous. Ils vivent en communauté, nous dit-on. Ça sonne bizarrement au pays des lois anti-sectes, ou des lois qui interdisent les regroupements à plus de trois dans les halls d’immeubles ; ça inquiète en France où la bande, le groupe organisé, est avant tout une circonstance aggravante devant le juge.

En plus «ils ne travaillent pas». Enfin pas vraiment. Bien sûr ils font tourner une exploitation agricole, tiennent une épicerie et un restaurant ouvrier, s’occupent des tournées dans la campagne environnante. Mais ils travaillent autrement, ils travaillent à rendre effective une existence non consumée dans les circuits de l’exploitation, pour être capables de s’organiser et ainsi échapper à des vies gâchées d’intérimaires, des perspectives bouchées de lycéens et d’étudiants condamnés par avance, par contumace, au boulot jusqu’à 70 ans, dimanche compris… Au lieu du «travailler plus pour gagner plus», travailler moins, comme l’a donc relevé le Figaro, et y gagner une vie partagée.

Troisième élément à charge : ils et elles lisent des textes. Ou en écrivent. Ou les deux. Ce dont on les suspecte alors, c’est de répondre par des gestes à des prises de position, des énoncés. «Insurrection». «Commune». «Sabotage». Et rendre ces gestes disponibles par l’écriture folle, anonyme, sans origine assignable, les affiches, tracts, et autres manifestes. Là où l’antiterrorisme c’est précisément : «rien ne doit se passer», la logique impériale de la conjuration des événements est le régime de l’atténuation paranoïaque et généralisée («si tu bouges, si tu remues trop, des cagoulés débarqueront dans ta vie ; de toute façon on te surveille, rien n’échappe»). À l’opposé, le crime ici est celui d’articuler la pensée et l’action, d’assumer des gestes politiques, et par là, rendre quelque chose possible. Pour n’importe qui. Dès maintenant. C’est comme ça qu’on a vu fleurir l’inscription énigmatique «insurrection à venir» sur les murs du consulat grec, à Bordeaux. À deux pas de deux carcasses de voitures incendiées en soutien aux émeutiers.

Bien sûr ça revient à dérégler une des bonnes vieilles règles de nos démocraties : notre liberté de penser se mesure à l’aune de notre impuissance politique. C’est à ce prix qu’on peut prendre cinq ans de Sarkozy, se soumettre au travail obligatoire après deux offres «raisonnables», voir quotidiennement rafler les sans-papiers… et n’en penser pas moins. En s’indignant sagement. En citoyen inoffensif. Ah si, bien sûr, il y a toujours la possibilité de faire monter de cinq à six pour cent les scores d’un parti de gauche ou d’extrême gauche qui s’attaquera au capitalisme et au tout sécuritaire dès qu’il sera au gouvernement. Promis.

«La détention est l’unique moyen de mettre fin au trouble exceptionnel et persistant à l’ordre public qu’a provoqué l’infraction en raison de sa gravité et des circonstances de sa commission.» [
Justification par la cour du maintien en détention des deux dernières personnes emprisonnées dans l’affaire de Tarnac]

Des gestes, des textes, une vie un peu partagée… voilà d’où procède la menace. On peut, pour synthétiser, laisser la parole aux experts : en l’espèce à Christophe Chaboud, chef de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste depuis mai 2005 :
«De par leur attitude et leur mode de vie, ces personnes recherchent une coupure totale avec la société. Ils souhaitent transcrire leurs pensées en actes violents tout en se préparant à une vie clandestine. Il faut avoir une vue d’ensemble et ne pas prendre les événements de manière isolée. Avec le travail que nous avons réalisé sur cette cellule, nous avons estimé qu’il était préférable de les arrêter avant qu’il ne soit trop tard. C’est une combinaison de comportements, de discours et d’actes… C’est une logique dangereuse. Donc, il était justifié que l’on décide de les neutraliser de manière préventive, avant que l’irréparable ne soit commis.»

«Une combinaison de comportements, de discours et d’actes.» Le problème ce n’est pas de savoir si les personnes arrêtées sont directement responsables de tel ou tel sabotage. Il y a, de toute façon, d’autres gestes : «manifester», «écrire»… De cette combinaison-là, les inculpés ne sont certainement pas innocents. Alors certes, il y a montage policier (on fabrique des terroristes avec une demi-manif, trois bouquins et une ferme), mais ce montage policier n’est pas artificiel. Il s’enracine en fait dans une histoire de l’oppression. L’antiterrorisme permet à l’État de traiter à nouveaux frais l’affirmation de son refoulé : la communauté auto-organisée et ses possibilités révolutionnaires. Quand, à plusieurs et en force, on prend le parti de faire sa vie, pour de bon… C’est une vieille histoire, vraiment : la loi Le Chapellier en 1789 pour lutter contre les corporations ; les lois sur la presse et les bandes organisées visant déjà les groupes anarchistes à la fin du XIXe siècle.

Face au «je fais ce que je dis» des gouvernants, raconter une tout autre histoire ; rendre les coups quand la police tire au flash ball, ou électrocute tout ce qui bouge pour faire régner l’ordre, quand elle assassine un gamin ; plutôt qu’une existence gâchée dans l’exploitation salariée, vivre autre chose, et plus joyeusement… La combinaison dont parle le flic cité plus haut est menaçante pour le pouvoir parce qu’elle dessine le territoire d’une autre politique, qui oppose au réel de la domination non pas le poids dérisoire des consciences ou d’une vague opinion publique, mais bien un autre réel, tissé de gestes, de phrases et d’expériences vives de mise en commun.


«Neutraliser de manière préventive»

Les manifestations offensives et les blocages économiques constituent deux formes qui auront permis de charger les luttes collectives de ces dernières années d’une puissance diffuse. Cette conscience intuitive que la circulation ou le blocage des flux de marchandises et de personnes nécessaires à la bonne marche des profits est un enjeu central pour la réussite des luttes, on l’a retrouvée aussi bien au cours des mouvements anti CPE ou anti LRU (occupations de gares, de péages, blocages des périphs…) que lors du mouvement de grèves pour les retraites de la fin 2007 à la SNCF ou à la RATP (avec son lot de sabotages également), lors de la grève des éclusiers des semaines suivantes ou des mouvements de marins-pêcheurs, de camionneurs du printemps 2008… C’est que tout le monde s’est bien rendu compte qu’en ces temps de service minimum, en ces temps de réquisition ou de recours à des intérimaires à la première grève venue, les journées d’action épisodiques et les préavis pour trois jours par-ci par-là ne risquent pas d’inquiéter les dominants. Par contre, en perturbant effectivement la machine, ou en mettant à mal l’ordre public (l’ordre normal de la domination, le «circulez y a rien à voir» si cher aux flics et aux bourgeois), les opprimé-es peuvent à nouveau se constituer en menace.

La logique du pouvoir, en face, c’est la neutralisation préventive : s’attaquer à la possibilité même de la lutte. Une obsession que la notion de sécurité amplifie, dans presque tous les aspects de notre existence, jusqu’à la nausée. Que rien ne puisse se produire, que rien ne puisse arriver : d’où les bracelets électroniques dans les maternités (comme à Givors), les portiques dans les grands magasins ou les contrôles préventifs à la montée des bus affrétés depuis Lyon pour la manifestation de Vichy contre «l’Europe du barbelé» (des contrôles refusés collectivement dans ce cas, mais qui auront été conduits à leur terme avec en prime photographie obligatoire pour les gens venant en groupe depuis Grenoble). D’où les dizaines de flics casqués et les agents de sécurité privée présents devant et dans les facs pour assurer la reprise des cours et le retour à la normale, à la fin du mouvement étudiant contre la LRU. L’arsenal antiterroriste, c’est une façon d’affirmer, encore et toujours, que le pouvoir se donnera tous les moyens pour faire régner l’ordre : comme avec l’occupation militaire des quartiers à la moindre émeute, drônes de surveillance à l’appui (et les cailleras qui se font chopper ramasseront elles aussi 96 heures de GAV) ; comme avec le déploiement de deux cent robocops et d’une dizaine d’experts de la police scientifique à la première auto-réduction tentée…

L’opération policière ne se limite pas au déploiement de force d’une milice armée et casquée, ou des flics de la SDAT. Elle embarque aussi les médias, et les responsables de tous ordres. Là, un élu étudiant respectable dénonce le vol de deux caddies de supermarchés ; ici, un leader de la gauche de la gauche affirme bien haut que «les actes de sabotages ne sont et ne seront jamais ceux de la LCR». Des responsables syndicaux, parfois même encartés à SUD, lui emboîtent le pas : on se réjouit de l’arrestation des saboteurs ; «vous pensez bien, déjà que pour faire la grève on hésite, vu que ça revient à prendre l’usager en otage»… On est décidément jamais loin du terrorisme : alors dépêchons-nous de refermer le cercle vertueux de la démocratie ! Il faut défendre la société ! Parce qu’il y a les bonnes manière de faire de la politique (participer, négocier, repartir avec une réforme de plus en travers de la gorge) et les autres. Les bons citoyens et les autres : sauvageons, autonomes, sans-papiers, Rroms, prostitué-es… Les bons manifestants et les méchants casseurs qui sont essentiellement, comme le rappelle le premier ministre grec, des «ennemis de la démocratie» (tant pis si «la démocratie» tire à balles réelles sur la jeunesse, et s’il devient de plus en plus difficile de dissocier les éléments violents du reste de la population, qui, dans l’ensemble, attend que le pouvoir sombre tout à fait).

Ce travail de tri, cette sélection entre les bons et les mauvais sujets, constitue sans doute le fond des formes modernes de la «gouvernance» : faire le tri entre les jeunes qui veulent vraiment s’en sortir et les autres ; les sans-emplois employables et les «parasites» ; les bons étrangers et les indésirables à reconduire à la frontière, coûte que coûte… Ces opérations sont encore singées en salle de rédaction : c’est bien souvent ce type de tri qui tient lieu de réflexion politique chez les journalistes experts en mouvements sociaux : telle contestation lycéenne est dépourvue de revendications et donc de sens ; tel mouvement de grève est corporatiste et donc défait par avance. Et puis évidemment on ne dit plus grève mais «grogne», la rumeur inarticulée des gens d’en bas…


Appels d’air

Pourtant quelque chose semble se passer autour de l’affaire des neuf de Tarnac. La version médiatico-policière s’effrite peu à peu ; l’affaire se dégonfle. Les grands journaux titraient, au lendemain des arrestations, sur les dérives de l’ultra-gauche… Mais dès la semaine suivante on évoque la «paranoïa antiterroriste», le «pur fantasme du réseau anarcho-autonome». Les unes de Libération sont assez symptomatiques : «l’ultragauche déraille» du 12 novembre fait place, le 9 décembre, à l’affirmation «nous ne sommes pas des terroristes», d’après l’interview d’un des membres du prétendu «noyau dur» de la «cellule invisible», remis en liberté une semaine auparavant… Bon, c’est toujours amusant de voir des journaleux manger leur chapeau ; et puis c’est peut-être de bon augure pour les camarades encore entaulé-es. Mais l’essentiel n’est pas là.

L’essentiel c’est ce qui résiste et ce qui fait dérailler la version officielle ; quelque chose qui a à voir avec l’événement politique que le dispositif antiterroriste cherche à conjurer. Premier constat : face à l’opération médiatico-policière initiale, une réponse s’organise. Les comités de soutien se multiplient ; à Tarnac les premières réunions publiques rassemblent près de 200 personnes (sur une population de trois cent et quelques). Des liens réels, tissés de vie, de circulations et d’histoires locales commencent à donner une configuration nouvelle à «l’affaire». Et de plus en plus de monde commence à faire des rapprochements intempestifs : entre ce déploiement de l’arsenal antiterroriste et l’impasse sécuritaire à laquelle on nous condamne ; entre l’affaire de Tarnac et la mobilisation contre le fichier EDVIGE ou le fichage ADN ; entre le dispositif antiterroriste et les descentes de gendarmes avec fouilles aux corps et chiens policiers, dans un collège du sud-ouest…

Décidément, le filet antiterroriste est percé. Ça fuit de partout, ça déborde. Il y a d’abord cette tentative dérisoire pour capturer sous le nom de «cellule invisible» ou de «mouvance autonome francilienne» une force inassignable, qui est affaire de gestes et non de (mauvais) sujets : des gestes logiques, pensés, efficaces. Ces gestes qui ont lesté de réel les phases les plus récentes de la guerre sociale en cours. À réprimer d’autant plus durement qu’ils sont répétables et disponibles, et d’autant plus répétables qu’ils ne visent pas à tuer ou blesser des personnes. Assez paradoxalement, ils en sont d’autant plus terroristes, du point de vue du pouvoir.

Et puis ces sujets que la machine antiterroriste a mis tellement de soin à construire, à identifier, voilà qu’ils ne rentrent pas vraiment dans le cadre. Plutôt que les associaux présumés on découvre un épicier, des habitantes, des gens qui ont des enfants. Un peu tout le monde ou n’importe qui. Ce qui est en cause cette fois ci ce n’est plus le manque de consistance de la figure de l’ennemi mais un trop plein de liens, de solidarités concrètes…

C’est ça au fond que le dispositif antiterroriste cherche à tétaniser : une charge politique à la fois trop réelle et trop fuyante, à assumer en tout point du territoire, par l’auto-organisation, en passant à l’offensive, en mettant en place des cantines populaires, en sabotant la métropole, en se liant, en rendant le monde plus vivable, même si eux appellent ça «la crise». Soutenir les camarades emprisonné-es, consiste peut-être moins à dénoncer sans cesse le montage antiterroriste, et davantage à assumer la politique que ce dispositif vise à réduire : la possibilité d’échapper à la pure gestion du pire (comme nécessité d’un sauvetage permanent des «acquis sociaux» pour la gauche, de l’économie pour la droite, et de la planète Terre du point de vue écologique et environnemental pour les deux partis). Sortir de la mobilisation forcée au nom de la crise économique ou environnementale, échapper à leur inéluctable en inscrivant nos propres irréversibilités, nos propres promesses. Inventer toutes ces occasions de conspirer encore, respirer ensemble, respirer le même air que les camarades emprisonné-es, ce même oxygène qui attisera la flamme des incendies à venir.

Teste paru dans le no 4 d’Outrage en décembre 2008, puis distribué sous forme de tract lors de la manifestation du 29 janvier 2009 à Dijon.

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