Comité invisible : Mise au point

Publié le par la Rédaction


Tout le monde saccorde. Ça va péter. On en convient, lair grave ou crânement, dans les couloirs de lAssemblée, comme hier on se le répétait au bistrot. On se complaît à lestimation des risques. Déjà, on détaille par le menu les opérations préventives de quadrillage du territoire. Les festivités de la nouvelle année en prennent un tour décisif. «Cest la dernière année où il y aura des huîtres !» Pour que la fête ne soit pas totalement éclipsée par la tradition du désordre, il faut les 36.000 fllics et les seize hélicoptères dépêchés par Alliot-Marie, elle qui, lors des manifestations lycéennes de décembre, guettait en tremblant le moindre signe dune contamination grecque. On entend toujours plus clairement, sous les propos rassurants, le bruit des préparatifs dune guerre ouverte. Nul ne peut plus ignorer sa mise en œuvre affichée, froide et pragmatique, qui ne prend même plus la peine de se présenter comme une opération de pacification.

Les journaux dressent consciencieusement la liste des causes de l
inquiétude soudaine. Il y a la crise, bien sûr, avec son chômage explosif, son lot de désespérance et de plans sociaux, ses scandales Kerviel ou Madoff. Il y a la faillite du système scolaire qui ne parvient plus à produire de travailleurs, ni à calibrer du citoyen ; plus même à partir des enfants de la classe moyenne. Il y a le malaise, dit-on, dune jeunesse à laquelle aucune représentation politique ne correspond, tout juste bonne à jeter des voitures-bélier sur les vélos gratuits quon veut bien mettre à sa disposition.

Paris, 29 janvier 2009

Tous ces sujets d
inquiétudes ne devraient pourtant pas paraître insurmontables à une époque où le mode de gouvernement prédominant consiste justement en la gestion de situations de crise. Sauf à considérer que ce que le pouvoir affronte nest ni une crise de plus, ni une succession de problèmes chroniques, de dérèglements plus ou moins attendus. Mais un péril singulier : que se manifestent une forme de conflit, et de positions, qui précisément ne soient pas gérables.


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Ceux qui, partout, sont ce péril, ont à se poser des questions moins oiseuses que celle des causes et des probabilités de mouvements et d
affrontements qui, de toute façon, vont avoir lieu. Dont la suivante. Comment le chaos grec vient-il résonner dans la situation française ? Un soulèvement ici, ne peut être pensé comme la simple transposition de ce qui sest produit là-bas. La guerre civile mondiale a encore ses spécificités locales, et une situation démeutes généralisées provoquerait, en France une déflagration dune autre teneur.

Les émeutiers grecs ont eu à faire à un État faible, tout en disposant d
une forte popularité.

Il ne faut pas oublier que contre le régime des colonels, la démocratie s
est reconstituée, il y a tout juste trente ans, à partir dune pratique de la violence politique. Cette violence, dont le souvenir nest pas si lointain, semble encore une évidence pour la plupart des Grecs. Même les pontes du PS local ont tâté du cocktail Molotov dans leur jeunesse. En retour, la politique classique connait des variantes qui savent très bien saccommoder de ces pratiques, et propager jusque dans lémeute leurs niaiseries idéologiques. Si ce nest pas dans la rue que sest décidée et terminée la bataille grecque — la police y étant visiblement débordée — cest que sa neutralisation sest jouée ailleurs. Rien de plus épuisant, rien de plus fatal en effet que cette politique classique, avec ses rituels desséchés, sa pensée qui ne pense pas, son petit monde clos.


En France, nos bureaucrates socialistes les plus exaltés ne furent jamais que d
austères noyauteurs dassemblées, des pisse-froid responsables. Ici, tout concourt plutôt à annihiler la moindre forme dintensité politique. Ce qui permet que lon puisse toujours opposer le citoyen au casseur. Et puiser dans un réservoir sans fond d’oppositions factices : usagers contre grévistes, antibloqueurs contre preneurs dotages, braves gens contre racailles. Une opération quasi linguistique qui va de pair avec des mesures quasi militaires. Les émeutes de novembre 2005 et, dans un contexte différent, les mouvements sociaux de lautomne 2007 ont fourni quelques exemples du procédé. Limage des étudiants à mèche de Nanterre appaudissant aux cris de «Allez les bleus» lexpulsion de leurs condisciples par la police, ne donne ainsi quun mince aperçu de ce que lavenir nous réserve.

Il va sans dire que l
attachement des Français à l’État — garant des valeurs universelles, dernier rempart contre le désastre — est une pathologie dont il est compliqué de se défaire. Cest surtout une fiction qui ne sait plus durer. Nos gouvernants eux-mêmes la considèrent chaque jour un peu plus comme un encombrement inutile, puisqueux, du moins, assument le conflit, militairement. Qui nont plus aucun complexe à envoyer les unités délite antiterroriste pour mater les émeutes de banlieue, comme pour libérer un centre de tri occupé par ses salariés. À mesure que l’État providence se craquelle, laffrontement brut entre ceux qui désirent lOrdre et ceux qui nen veulent plus se fait jour. Tout ce que la politique française parvenait jusque là à désactiver est en train de se déchaîner. De tout ce quelle a réprimé, elle ne se relèvera pas. On peut compter sur le mouvement qui vient pour trouver, dans le niveau de décomposition avancé de la société, le souffle nihiliste nécessaire. Ce qui ne manquera pas de lexposer à tout autres limites.

Un mouvement révolutionnaire ne se répand pas par la contamination, mais par résonance. Quelque chose qui se constitue ici résonne avec l
onde de choc émise par quelque chose qui sest constitué là-bas. Le corps qui résonne le fait selon son mode propre. Une insurrection nest pas comme lextension dune peste ou dun feu de forêt — un processus linéaire, qui sétendrait de proche à proche, à partir dune étincelle initiale. Cest plutôt quelque chose qui prend corps comme une musique, et dont les foyers, même dispersés dans le temps et dans lespace, parviennent à imposer le rythme de leur vibration propre. À prendre toujours plus dépaisseur. Au point que tout retour à la normale ne puisse être désirable, ou même envisageable.

Lorsque nous parlons d
Empire, nous nommons les dispositifs du pouvoir qui, préventivement, chirurgicalement, retiennent tous les devenirs révolutionnaires dune situation. En cela, lEmpire nest pas un ennemi qui nous fait face. Cest un rythme qui simpose, une manière de faire découler et sécouler la réalité. Cest donc moins un ordre du monde que son écoulement triste, pesant et militaire.

Ce que nous entendons du parti des insurgés, c
est lébauche dune toute autre composition, dun tout autre pan du réel, qui de la Grèce aux banlieues françaises cherche ses accords.



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Il est désormais de notoriété publique que les situations de crise sont autant d
occasions offertes à la domination de se restructurer. Ainsi Sarkozy peut-il, sans trop avoir lair de mentir, annoncer que la crise financière correspond à la «fin dun monde», et que lannée 2009 verra la France entrer dans une nouvelle ère. Cette fumisterie de crise économique serait en somme une nouveauté. Loccasion dune belle épopée qui nous verrait, tous ensemble, combattre les inégalités en même temps que le réchauffement climatique. Ce que pour notre génération, qui est justement née dans la crise et qui na connu que cela — crise économique, financière, sociale, écologique — est, vous lavouerez, relativement difficile à admettre. On ne nous refera pas le coup de la crise, du «on va repartir à zéro» et «il suffira de se serrer la ceinture pendant quelques temps». À vrai dire lannonce des chiffres désastreux du chômage ne provoque chez nous aucun sentiment. La crise est une manière de gouverner. Quand ce monde ne semble plus tenir que par linfinie gestion de sa propre déroute.

On voudrait nous voir derrière l
État, mobilisés, solidaires dun improbable rafistolage de société. Sauf que nous répugnons tellement à la rejoindre, cette mobilisation, quil se pourrait bien que lon décide, plutôt, à abattre définitivement le capitalisme.

Ce qui est en guerre, ce ne sont pas des manières variables de gérer la société. Ce sont, irréductibles et irréconciliables, les idées du bonheur et leurs mondes. Le pouvoir le sait, nous aussi. Les résidus militants qui nous voient — toujours plus nombreux, toujours moins identifiables — s
arrachent les cheveux pour nous faire rentrer dans les petites cases de leurs petites têtes. Et pourtant ils tendent les bras, pour mieux nous étouffer ; de leurs échecs, de leur paralysie, de leurs problématiques débiles. Délections en «transitions», ils ne seront jamais rien dautre que ceux qui nous éloignent chaque fois un peu plus de la possibilité du communisme. Heureusement, on ne saccommode pas longtemps de trahisons, ni de déceptions.

Le passé nous a donné beaucoup trop de mauvaises réponses pour que nous ne sachions désormais que c
’étaient les questions elles-mêmes qui étaient mauvaises.

Ainsi, il ny a pas à CHOISIR :

Le fétichisme de la spontanéité

OU

Le contrôle par lOrganisation

Le bricolage des réseaux militants

OU

La baguette de la hiérarchie

Agir désespérément maintenant

OU

Attendre désespérément plus tard

Mettre entre parenthèses ce qui est à vivre et à expérimenter ici et maintenant au nom dun paradis qui à force de séloigner ressemble toujours plus à un enfer

OU

Remâcher du cadavre à force de se persuader que planter des carottes pourrait suffire à nous sortir de ce cauchemar


Choix de lembarras.

Les Organisations sont un obstacle au fait de s
organiser.

En vérité, il n
y a pas décart entre ce que nous sommes, ce que nous faisons et ce que nous devenons. Les organisations — politiques ou syndicales, fascistes ou anarchistes — commencent toujours par séparer pratiquement ces aspects de lexistence. Elles ont ensuite beau jeu de présenter leur formalisme stupide comme le seul remède à cette séparation. Sorganiser ce nest pas donner une structure à limpuissance. Cest avant tout nouer des liens, des liens qui ne sont pas neutres, des liens terriblement orientés. Le degré dorganisation se mesure à lintensité du partage, matériel et spirituel.

D
ores et déjà, donc : «sorganiser matériellement pour subsister, sorganiser matériellement pour attaquer». Quun peu partout sélabore une nouvelle idée du communisme. Dans lombre des bars, des imprimeries, des squats, des cages descalier, des fermes, des salles de sport des complicités offensives peuvent naître ; de ces complicités depuis lesquelles le monde prend soudain comme une tournure plus appuyée. Il ne faut pas refuser à ces connivences précieuses les moyens quelles exigent pour le déploiement de leur force.

Là se situe la possibilité véritablement révolutionnaire de l
époque. Les échauffourées de plus en plus fréquentes ont ceci de redoutables quelles sont chaque fois loccasion de complicités de ce genre, parfois éphémères, mais parfois aussi indéfectibles. Il y a là, assurément une sorte de processus accumulatif. Au moment où des milliers de jeunes gens prennent à cœur de déserter et de saboter ce monde, il faut être stupide comme un flic pour y chercher une cellule financière, un chef, ou une insouciance.



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Deux siècles de capitalisme et de nihilisme marchand ont abouti aux plus extrêmes des étrangetés, à soi, aux autres, aux mondes. L
individu, cette fiction, se décomposait à la même vitesse quil devenait réel. Enfants de la métropole, nous faisons ce pari : que cest à partir du plus profond dépouillement de lexistence que se déploie la possibilité, toujours tue, toujours conjurée, du communisme.

En définitive, c
est avec toute une anthropologie que nous sommes en guerre. Avec l’idée même de lhomme.

Le communisme donc, comme présupposé et comme expérimentation. Partage d
une sensibilité et élaboration du partage. Évidence du commun et construction dune force. Le communisme comme matrice dun assaut minutieux, audacieux, contre la domination. Comme appel et comme nom, de tous les mondes résistants à la pacification impériale, de toutes les solidarités irréductibles au règle de la marchandise, de toutes les amitiés assumant les nécessités de la guerre. COMMUNISME. Non pour la raison que, le grand défilé des mots, il ne serait plus à la mode. Mais parce que nos pires ennemis lont usé, et quils continuent. Nous insistons. Certains mots sont comme des champs de bataille, dont le sens est une victoire, révolutionnaire, nécessairement arrachée de haute lutte.

Déserter la politique classique signifie assumer la guerre, qui se situe aussi sur le terrain de langage. Ou plutôt sur la manière dont se lient les mots, les gestes et la vie, indissociablement. Si l
on a mis tant deffort à emprisonner pour le terrorisme quelques jeunes paysans communistes qui auraient participé à la rédaction de Linsurrection qui vient, ce nest pas pour un «délit dopinion», mais bien parce qu’ils pourraient incarner une manière de tenir dans la même existence des actes et de la pensée. Ce qui nest généralement pas pardonné.

Ce dont on accuse ces gens, ce n
est ni davoir écrit quelque chose, ni même de sêtre attaqués matériellement aux sacro-saints flux qui irriguent la métropole. Cest quil sen soient possiblement pris à ces flux, avec lépaisseur dune pensée et dune position politique. Quun acte, ici, ait pu faire sens selon une autre consistance du monde que celle, désertique, de lEmpire. Lantiterrorisme a prétendu attaquer le devenir possible dune «association de malfaiteurs». Mais ce qui est attaqué en réalité cest le devenir de la situation. La possibilité que se propage une idée du politique, anonyme mais rejoignable, disséminée et incontrôlable, qui ne puisse être rangée dans le cagibi de la liberté dexpression.

Il ne fait plus guère de doute que c
est la jeunesse, la première, qui sen prendra sauvagement au pouvoir. Les dernières années, des émeutes du printemps 2001 en Algérie à celles de lhiver 2008 en Grèce, ne sont qu’une succession davertissements à ce propos. Ceux qui, il y a trente ou quarante ans se révoltèrent contre la morale de leurs parents ne manqueront pas de réduire cela à un nouveau conflit de génération, si ce nest à un effet prévisible de ladolescence.

Le seul avenir d’une «génération» c
est dêtre la précédente ; sur un chemin qui, invariablement, mène au cimetière.



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La tradition voudrait que tout commence par un «mouvement social». Surtout au moment où la gauche, ne finissant plus de se décomposer, cherche benoîtement à se refaire une crédibilité dans la rue. Sauf que de la rue, elle n
a plus le monopole. Il ny a quà voir comment, à chaque nouvelle mobilisation lycéenne — comme avec tout ce quelle ose encore soutenir — cest un fossé qui ne cesse de se creuser entre ses revendications geignardes et le niveau de violence et de détermination du mouvement.

Ce fossé, il nous faut en faire une tranchée.

Si nous voyons les «mouvements sociaux» se succéder et se chasser les uns et les autres, ne laissant visiblement derrière eux, force est de constater que quelque chose y persiste. Une traînée de poudre relie ce qui à chaque événement ne s
est pas laissé mettre au pas par la temporalité absurde du retrait dune loi ou de quelquautre prétexte. Par à-coups, et à son rythme, nous voyons quelque chose comme une force se dessiner. Une force qui ne subit pas son temps mais limpose, silencieusement.

Le temps n
est plus de prévoir les effondrements ni den démontrer la possibilité joyeuse. Quils viennent tôt ou tard, il faut sy préparer. Il ny a pas à faire le schéma de ce que devrait être une insurrection, mais à ramener la possibilité du soulèvement à ce quelle naurait jamais dû cesser dêtre : un élan vital de la jeunesse autant quune sagesse populaire. À condition de savoir sy mouvoir, labsence de schéma nest pas un obstacle mais une chance. Cest, pour les insurgés, le seul espace qui puisse leur garantir lessentiel : garder linitiative. Reste à susciter, entretenir comme on entretient un feu, un certain regard, une certaine fièvre tactique qui, le moment venu, maintenant même, se révèle déterminante, et constante source de détermination. Déjà resurgissent certaines questions qui hier encore pouvaient paraître grotesques ou surannées ; reste à sen emparer, non pour y répondre définitivement, mais pour les faire vivre. Les avoir reposées nest dailleurs pas la moindre des vertus du soulèvement grec :
Comment une situation démeutes généralisées devient-elle une situation insurrectionnelle ? Que faire une fois la rue acquise, parce que la police y a été durablement défaite ? Les parlements méritent-ils toujours dêtre pris dassaut? Que veut dire pratiquement déposer le pouvoir localement ? Comment se décider ? Comment subsister ?
COMMENT SE RETROUVER ?


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