Nous ne sommes pas, nous ne sommes pas, nous ne sommes pas...

Publié le par la Rédaction


Le titre dit presque tout. L’expérience de ce journal démarre début 2008 à l’intérieur d’un cercle libertaire de Gênes. Le milieu qui s’est créé autour de lui, même si ce cercle a pour le moment disparu, a tracé un parcours commun et concrétisé une expérience qui, bien que partielle, est significative.
Le cercle, situé en sous-sol, a inspiré la maigre fantaisie des rédacteurs de ce bulletin. Ne cherchez donc pas d’autres pistes et ne vous fourvoyez pas en d’étranges conjectures : «… dal sottosuolo» [«du sous-sol»], titre du journal, est né là.

Un journal anarchiste

Disons immédiatement que nous sommes bien conscients que certains ont abusé et plus qu’abusé de ce mot, surtout ces dernières dix-quinze années. Mais nous savons aussi que, outre l’abus et l’altération un peu «bobo» du terme, il provoque et a provoqué historiquement beaucoup de peur. Anarchistes et anarchie… sauve qui peut !

Sans vouloir rentrer dans des disputes philosophiques sur la phrase absolue et désormais datée «l’idée est anarchiste et l’histoire va vers l’anarchie !», nous savons bien que les signaux et les conditions (sous tous aspects et latitudes) que nous vivons aujourd’hui nous éloignent fort de cette perspective optimiste.

Et alors ?

Nous sommes pourtant anarchistes et, non contents de le souligner avec force, nous n’entendons pas abdiquer ni renoncer à nos convictions les plus profondes et au besoin toujours croissant de liberté. Malgré les chantages et les menaces du pouvoir ou le retour en force de l’ordre dans la société. Une remise en ordre d’ailleurs renforcée par une résignation constante et une habituation généralisée qui s’empare toujours plus de ceux qui auraient pourtant bien des raisons de ne pas accepter l’existant.

Anarchistes, parce que nous continuons de penser que les processus et les parcours d’une libération authentique reposent sur l’autonomie et l’autodétermination. Parce que nous refusons et nous nous opposons à toutes les séparations et spécialisations forcées. Anarchistes, et non pas hommes politiques ou politicards informels, parce que nous entendons unir et conjuguer la pensée et l’action avec courage et lucidité, dans une cohérence entre les fins et les moyens.

C’est vrai, il règne pas mal de confusion un peu partout. On vit des temps où les mots et les «pensées» semblent prendre un sens différent de celui qu’ils avaient «à l’origine», et avec lesquels les perspectives et les hypothèses révolutionnaires demeurent pour le moins incertaines et branlantes.

Ce journal, propose non seulement d’être un moyen pour susciter et provoquer débat et confrontation, mais se veut aussi un instrument destiné à éclaircir un peu l’actualité de l’antagonisme social et ses perspectives hypothétiques.

Peut-être ne savons-nous pas où nous allons, mais nous savons par contre ce que nous sommes et surtout ce que nous ne sommes pas.

Nous ne sommes pas déterministes et nous ne le serons jamais.

Nous ne sommes pas maximalistes, communistes, syndicalistes, et nous ne le serons jamais. Les anarchistes, et nous en premier lieu, ne sont pas un courant politique, malgré quelques accidents et mésaventures historiques. Ils n’ont rien à voir avec les schémas et les divisions que proposent la droite, la gauche, le centre, les néo et pseudo fédéralistes, les libéraux, les républicains, les socialistes, les radicaux, etc.

Nous ne sommes pas frontistes [en faveur de «fronts communs» face à l’ennemi] et continuons de penser que, même aux pires moments, le frontisme ne peut constituer «la réponse» : ni en termes défensifs, ni en termes de contre-offensive révolutionnaire.

Avec ces questions de fond qui nous caractérisent, le journal se veut un instrument et un moyen de contribuer aux approfondissements et aux recherches, à la confrontation non hypocrite et non idéologique, sur la prégnance et l’efficacité des théories et des pratiques. Cent cinquante ans d’histoire et de lutte des anarchistes nous ont laissé un patrimoine et un bagage d’expériences remarquables. Nous n’entendons pas le conserver dans la naphtaline ou au musée, ni le défendre pour s’accrocher à des positions de rente ou de fermeture idéologique faites d’a priori. Nous faisons partie de cette histoire et de ce patrimoine, tout en voulant aller de l’avant.

Les pensées, les théories ou les pratiques ont toujours besoin d’être revues de manière critique et d’être en rapport avec le temps présent afin d’être efficaces et d’atteindre leur objectif, sans pour autant tomber dans des révisionnismes faciles et commodes.

Les deux dernières décennies ont cependant malheureusement produit dans de très nombreux cas et situations, de manière diffuse et généralisée, un effacement de la pensée, une incapacité critique et propositive, des pratiques et des moments de lutte rituels, sclérosés et profondément symboliques.

Nos efforts et ce journal cherchent à ne pas tomber dans les habitudes, afin de continuer à affiner des instruments et des moyens, une capacité et une volonté aptes à lire et analyser la réalité. Et tout cela, sans pour autant tomber dans l’impasse de l’enlisement et de la dépression, sans perdre ni enthousiasme ni perspectives. Sans nous engouffrer non plus dans des lectures surannées des rapports sociaux qui ne produisent plus à présent que des analyses et des propositions totalement inadéquates ou inefficaces (voir les soi-disant luttes populaires). Sans tomber enfin dans une reformulation permanente du frontisme et de l’antifascisme ou dans d’improbables coordinations techniques de réseaux de résistance et d’appui mutuel.

Voilà un résumé de notre projet. Nous y mettons et y mettrons un maximum de passion et d’enthousiasme, souhaitant que cette passion et cet enthousiasme soient contagieux. Nous ne sommes pas des professionnels et n’entendons pas le devenir : le journal n’est qu’un instrument parmi tant d’autres.

Aujourd’hui plus que jamais, le temps des pleurnicheries, du victimisme et du maximalisme touche à sa fin. Ceci dit, nous n’épargnerons personne, nous y compris. Nous tentons de relancer théorie et pratique avec confiance et courage, emplis de l’indémodable nécessité de détruire tous les pouvoirs.

La subversion permanente et la révolution anarchiste demeurent aujourd’hui encore pour les individus une possibilité réelle pour se libérer de la peur, de l’esclavage et de l’exploitation, de la lâcheté et de la violence qui caractérisent toute organisation verticale.

La rédaction [Traduit de l’italien,
tiré de «… dal sottosuolo» no 3,
Gênes, novembre 2008, pp. 1-2]

Cette semaine no 97, décembre 2008.

Publié dans Agitation

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