Crève salope (et rembourse ton trop perçu RMI avant)

Publié le par la Rédaction

Ce sont quelques dépêches anodines de ce mois de janvier, qui nous mettent en scène comme une évidence, le retour du «toxicomane qui a fait une OD», précaire sans nom, sans passé, ni adresse, dont la mort, seul dans un hôtel meublé ne pose pas question socialement.

C’est une brève dans la rubrique fraudes du mois d’octobre. Une femme de trente ans, prostituée, a fait plusieurs mois de détention préventive et s’est vue condamner à rembourser 2031 euros à la CAF ainsi qu’une amende de 2031 euros pour perception indue du RMI.

Au tribunal, la jeune femme a reconnu la prostitution, elle a aussi parlé de la peur que lui inspirait son proxénète. Les journaux se contentent de mettre en avant les deux voitures du «couple», présentent la femme comme une complice.

Bref, la jurisprudence pourra désormais faire l’affaire pour n’importe quelle autre prostituée.

Femme précaire, femme coupable, même d’être victime, l’antienne n’est pas nouvelle. Trainée au tribunal lorsqu’elle vend son corps, et peu importe que le bénéfice aille à d’autres. Interdite d’école si elle cache ses cheveux, morale de classe à géométrie variable.

Mais la prison, l’opprobre et l’exclusion ne suffisent plus à exclure, il faut bien que s’y ajoute l’interdiction de droits sociaux, celle des droits civiques ayant montré son inefficacité, les pauvres s’en foutent de voter, ma bonne dame.

Et ce qui est valable pour le RMI le sera bien évidemment pour la CMU.

Et ce qui est valable pour les prostituées le sera aussi pour tous les abonnés de la Cour des Miracles que nous sommes : faire la manche après tout c’est aussi un revenu, et puis la récup’, la brocante sauvage, pas mieux. Sans parler de la vente d’épis de mais ou de marrons chauds au coin des rues.

Tout travail mérite salaire ? Pas forcément, dans les cas suscités. Tout travail mérite patron, le plus souvent, et quand le boulot est aux limites de la légalité, le salaire est une option, pas les brimades, l’exploitation, les arnaques à répétition.

Tout a commencé par la répression «préventive». Punir le racolage «passif», la «mendicité agressive», la «contrefaçon», la «vente illégale sur la voie publique», la consommation de «stupéfiants» (qui n’incluent pas les drogues légales, le Ricard et le Xanax du bon père de famille par exemple). Forcer les prostituées, ceux qui font la manche, les marchands à la sauvette à se faire discrets, presque invisibles dans l’espace urbain.

Ce qui ne se voit plus est censé avoir disparu, au moins aux yeux des citoyens intégrés pour qui la vie quotidienne doit continuer sans heurts, dans des espaces aseptisés où rien ne doit rappeler la misère possible, la chute tant crainte dans les bas fonds.

La réalité, la pauvreté qui explose s’est faite silhouettes furtives, celles des tentes et des campements au bord du périphérique qu’on ne remarque que lorsqu’ils brûlent et que la fumée bloque la circulation des voitures et des trains. Celle de ces femmes et des hommes, dont les ombres hantent le coin de l’œil lorsqu’on roule le soir le long des parkings des magasins et des entrepôts en bord de voie rapide.

Celle de ces vendeurs qu’on voit passer menottés, au côté d’un pandore qui pousse le bidon à marrons, ou traine un sac rempli de babioles. Celle de la silhouette emmitouflée assise sur le rebord du quai entourée de grands baraqués en vert fort menaçants mais qui arborent pour notre tranquillité d’esprit un «Médiation Sociale» écrit très gros sur leur blouson gonflé.

Nous voilà invisibles, pas aux yeux des prédateurs, cependant…

Les overdoses massives reviennent à nouveau en ce début 2009 : on meurt à nouveau, en banlieue parisienne de saloperies frelatées, car il y a belle lurette déjà que les toxicomanes traqués par les flics ne s’aventurent plus guère dans les rares permanences de soins ou espaces de prévention, trop peur d’être fichés ou tout bêtement arrêtés à la sortie.

Morts de froid, de misère, viols, suicides … Et désormais trop perçus et poursuite pour fraude… Suite logique de la répression préventive, la disparition légale, ceux qui sont déjà des délinquants sont forcément des fraudeurs. Quand on est en prison, le RMI est coupé, et puisque les prostituées, les mendiants, les vendeurs à la sauvette, les «toxicomanes» sont de toute façon destinés à passer par la prison, un jour ou l’autre, puisqu’ils sont enfermés dehors, la logique veut donc qu’on leur interdise le RMI, et l’accès aux soins dès maintenant.

Mais alors raisonnons jusqu’à l’absurde, et pourquoi donc n’auraient-ils pas le droit aux allocations chômage, puisqu’on leur demande de déclarer leurs revenus faute de quoi on leur intente un procès pour fraude. Et la Sécu alors, et la bonification pour heures supplémentaires, et les congés payés, tiens ? Et le crédit à taux préférentiel pour l’accession sociale à la propriété ?

Bah non, ni le RMI, ni le salariat, l’exploitation brute, le retour à l’âge précédent, celui d’avant les droits sociaux, tout doit disparaître, on vous l’a dit et répété.

Les classes laborieuses sont sommées de redevenir les classes dangereuses, livrées à elles-même.

Chiche ? Ironie du sort, là haut on semble avoir oublié ce qui avait motivé le RMI, la CMU, ce truc qu’on appelait insertion. C’est sûr les 400 euros de merde ne payaient pas grand-chose, mais c’était un contact avec le monde visible, un moyen d’éviter quand même que les ghettos réservés aux invisibles ne fassent déborder leurs miasmes sur le monde propret de l’autre côté de la barrière.

Moins de CMU, plus de tuberculose, d’hépatites ou de bonne vieille gale. La rue c’est crade.

Moins de thune, même plus ce filet de sécurité, ces quelques dizaines d’euros, pour payer l’hôtel ou la bouffe, les soirs ou la manche n’a pas marché, ou l’on a désespérément besoin d’une dose de n’importe quoi pour tenir le coup ? Alors plus de sang, parce qu’il faut bien manger, parce que la police est partout, mais quand même pas omniprésente.

Les silhouettes se font plus furtives mais plus menaçantes. Bien sûr, le grand nettoyage est en marche, on tire à nouveau le pauvre et le sous pauvre comme un lapin, on construit à toute berzingue de la prison, du centre fermé, on patrouille et on re-patrouille, on embauche du flic bénévole.

Mais la foule des dangereux indigents ne cesse de grandir, c’est un puits sans fonds.

Même les étudiants font la pute, découvrait Libération, il y a quelques mois, pour payer leur chambre de bonne et leurs bouquins. Avec cette jurisprudence notons-le, les deux professions seront désormais incompatibles légalement, sous peine de suspension de l’allocation logement pour non déclaration de revenus. Et comme l’on ne pouvait déjà pas faire Rmiste et étudiant, on sait déjà quel statut les enfants de pauvres seront obligés d’abandonner.

De toute façon, plus de RMI pour personne, le RSA bientôt. Et les concernés ont déjà fait les calculs, avec le RSA on vit encore moins qu’avec le RMI. Donc on sera bien obligés de continuer à être en fraude permanente, à ne pas déclarer qu’on vit en couple, à se réserver des ménages au noir, parce que sinon, le complément saute. Et comme tout augmente, il faudra bien aussi chanter ou raconter notre vie dans le métro, à un moment ou à un autre.

Et nous irons donc remplir les tribunaux, et occuper les journées de travail des agents de la CAF qui calculeront méthodiquement le montant de nos «trop perçus».

Parce que l’enfer est quand même affaire de détail, de nos jours.

Les journalistes sont allés interroger les voisins qui avaient balancé la prostituée et son proxénète, ont minutieusement reconstitué l’itinéraire du couple. Mais aucun n’est allé demander à la CAF, pour quoi diable deux mille TRENTE ET UN euros de trop perçu.

C’est là ou la cohorte des Rmistes et des Rsastes, légalement exploités, ou frauduleusement esclaves ne peut que se rassembler dans un immense éclat de rire, teinté d’amertume, c’est vrai. Les classes dangereuses modernes, contrairement à leurs ancêtres ont en face d’eux des juges et des contrôleurs sociaux d’une mesquinerie inédite. Les Jean Valjean et les Fantine n’avaient pas besoin de se creuser la tête pour comprendre leur sort : c’était soit vingt heures de boulot par jour pour une boule de pain ou trente ans de tôle si tu prenais la miche sans passer par la case travail.

Mais pour nous autres, tout de même la question se pose : que l’on soit intérimaire avec un misérable complément ASSEDIC toujours revu à la baisse, Rsaste généreusement gratifié de quelques euros en plus, ou estampillé fraudeur parce qu’on a vendu son corps hors des chemins légaux.

De quels cerveaux malades, de quel tortueux raisonnement bureaucratique, peuvent bien sortir ces calculs d’apothicaire, ces sommes à trois centimes près qui sanctionnent ou récompensent une misère de toute façon immuable ?

Collectif RTO, 24 janvier 2009.

Publié dans Chômeurs - précaires

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